Ainsi, point de « croisière culturelle » cette annĂ©e avec Luc Ferry ou Franz-Olivier Giesbert Ă la barre ; pas non plus de pièce de théâtre signĂ©e BHL, dressant un Ă©tat des lieux aussi lucide qu’impitoyable sur le monde comme il va ; pas – encore – de confĂ©rence sur les heurs et malheurs de la civilisation contemporaine par Pascal Bruckner dans le prestigieux Ă©crin parisien de la salle Gaveau.
En bon fast thinkers capables de penser plus vite que leur ombre, la plupart de nos athlètes intellectuels ont quand même commis des ouvrages ces derniers mois qui leur ont permis de conserver leur quasi-monopole sur les plateaux TV, antennes radio et dans les colonnes de journaux. Disons-le tout net : nous ne fûmes jamais déçus. Parions qu’ils sauront encore trouver des ressources insoupçonnées au cours de l’année qui vient. Quoi de mieux, en attendant, qu’un florilège de leurs plus belles saillies récentes ?
Ă€ tout seigneur tout honneur : remercions d’abord un BHL courroucĂ© d’avoir trempĂ© la plume dans la plaie et de s’être Ă©levĂ© le premier contre Ce virus qui rend fou… notamment son compère Michel Onfray, visiblement atteint, comme d’autres, sur le plateau de CNews au lendemain du premier confinement : « On se dit, bon, “Covid-19”, c’est qu’il y en a eu 18 prĂ©cĂ©demment ». TĂ©mĂ©raire, celui qui en toute modestie animait jadis une Ă©mission nommĂ©e « Le monde selon Michel Onfray » publie dans la foulĂ©e un ouvrage, La vengeance du pangolin, consacrĂ© Ă la question du moment, dont le sous-titre ne laisse aucun doute sur la profondeur et l’humilitĂ© du bonhomme : « Penser le virus ».
S’emportant comme ses frères d’armes contre « le sanitairement correct », AndrĂ© Comte-Sponville a signĂ© un retour fracassant Ă la faveur de l’épidĂ©mie, tant il est vrai que son verdict sans appel « Je prĂ©fère attraper la Covid-19 dans une dĂ©mocratie que de ne pas l’attraper dans une dictature » rivalisait avec ses considĂ©rations coutumières mais toujours lumineuses sur la libertĂ©, l’amour et la dĂ©mocratie.
Dernier rempart de (Ă ?) la pensĂ©e, Pascal Bruckner s’est lui aussi particulièrement distinguĂ© en 2020 : non content d’éructer Ă longueur d’entretiens et de chroniques – innombrables – contre « le maccarthysme nĂ©ofĂ©ministe », il n’a cessĂ© de dire tout haut ce que mĂŞme les Ă©ditocrates les plus rĂ©actionnaires osent Ă peine penser tout bas, Ă©voquant entre (beaucoup d’) autres, « l’avantage moral que nous avons gagnĂ© en tant que nation victime du terrorisme islamiste » (France Inter, le 22 octobre dernier).
Ne rechignant pas Ă se poser en « vieux mâle blanc hĂ©tĂ©rosexuel », on ignore si notre intellectuel de parodie est rĂ©ellement Un coupable presque parfait ; c’est en tout cas un essayiste qui ne manque jamais une occasion de vocifĂ©rer contre les nouveaux censeurs, sur les plateaux qu’il accapare et dans les chroniques qu’il multiplie. Signe, peut-ĂŞtre, que la « cancel culture » n’est pas forcĂ©ment oĂą l’on croit…
Les amateurs de valeurs sĂ»res en ont aussi eu pour leur argent : dans un papier tout en nuances datĂ© du 6 dĂ©cembre sur « le grand dĂ©classement : la France en miettes » (FigaroVox), l’historien de salon Jacques Julliard s’est surpassĂ©, dĂ©plorant pĂŞle-mĂŞle « la fin de la classe ouvrière », « la fin de l’ambition intellectuelle », la « fin du primat de l’intelligence » dans une version ripolinĂ©e d’une « fin de l’histoire » aux contours toujours aussi flous.
OĂą l’on revient Ă Luc Ferry, toutologue notoire, capable d’expliquer doctement « pourquoi le vĂ©ganisme est intenable » le matin, de disserter sur « la mondialisation salvatrice » le soir, tout en livrant « les leçons du Covid » entre deux confinements. Laissons-lui donc le dernier mot, Ă peine altĂ©rĂ©, lui qui dans un Ă©dito paru le 7 octobre dans Le Figaro et sobrement intitulĂ© « L’insoutenable finitude humaine », s’inquiĂ©tait du « miracle de la notoriĂ©tĂ© (mĂ©diatique) qui transforme en vĂ©ritĂ©s les sornettes les plus niaises ». Qu’on se le dise, les alchimistes de la pensĂ©e tiendront encore le haut du pavĂ© en 2021. Et les intellocrates de demain ont toutes les chances de ressembler furieusement Ă ceux d’hier.
Merci Ă Monsieur Phi (youtubeur « philo » et auteur de la vidĂ©o « Pourquoi les philosophes mĂ©diatiques disent de la merde », 20 nov.) et au fil Twitter pertinent et percutant (rĂ©ellement, en l’occurrence…) de SĂ©bastien Fontenelle, auxquels nous empruntons certaines citations.
Thibault Roques