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France Précaire - La gazette des CDD et pigistes de Radio France, n°5

Nous publions ci-dessous, précédé d’une explication, deux articles parus dans "France précaire- La Gazette des CDD et pigistes de Radio France », n°5. Suivi de l’intégrale de la Gazette en fichier PDF.(Acrimed)

Qu’est ce que « le planning » ?
Explication préliminaire, gracieusement offerte à Acrimed

Comme France 3 avec le système automatisé "Antarès", Radio France a son mode de fonctionnement particulier pour l’emploi de journalistes en CDD.

Pour remplacer les journalistes absents, les radios du groupe peuvent faire appel à des pigistes ou à des CDD. Dans ce dernier cas, elles ont pris l’habitude de recourir quasi exclusivement à ceux inscrits au registre du PLANNING.

Il s’agit d’une liste - de 100 à 150 personnes selon les sources - sur laquelle sont inscrits les jeunes journalistes qui en ont fait la demande et qui ont passé les différentes sélections : (la plupart du temps : stage de sortie d’école dans une radio de Radio France, écoute de leur maquette CD par un aréopage, analyse de la conformité de leur CV avec les critères de recrutement maison -dits « critères Cavada »)Ensuite, une personne du secrétariat général aux rédactions (Nanou Casas), à Paris, décide de l’envoi des CDD en mission un peu partout en France ou dans les rédactions nationales. Ils en reviennent avec des rapports d’évaluation de leur travail et de leur personnalité.

La participation à ce système est présentée comme le préalable obligatoire à une embauche ferme et définitive à Radio France. Un préalable qui n’est donc en aucun cas une garantie selon la Direction des Ressources Humaines du groupe. La DRH bénéficie ainsi d’un volant de journalistes corvéables du simple fait de leur statut précaire et de leur envie d’entrer à Radio France

Dans la Gazette :
« Planning d’hier, planning d’aujourd’hui »

Même si le planning n’existe pas (voir France Précaire n°2), il a une histoire. Elle commence dans les années 1980, alors que se développent les désormais fameuses « locales de Radio France ». A cette époque, une ou deux personnes à Paris, au sein de la défunte « direction des radios locales », sont chargées d’envoyer des journalistes à droite et à gauche en cas d’épidémie de grossesse ou de rhumes carabinés. Mais, en ces temps reculés, les valses de cadres sont la règle dans la Maison, au gré des changements politiques. Difficile, dans de telles conditions, d’avoir de la continuité.

Or, c’est le B.A. BA de la précarité : pour être efficace, elle requiert minutie, précision et doigté. Seule une secrétaire - vous l’avez reconnue !- affranchie de ces aléas politiques, était donc à même d’assurer la continuité du service public et de ses méthodes douteuses. Entrée dans la maison dans les années 1970 où elle passe d’abord par d’autres services, notre dévouée connaît alors chaque précaire comme si elle l’avait vu naître : son cursus, son pedigree, la marque de ses baskets, son restau japonais préféré et même le numéro de téléphone de sa grand tante où on peut le joindre même quand il ne veut pas... Rien ne lui échappe : elle peut même vous annoncer, avant l’intéressée, que votre copine vous a largué et que le courrier s’est perdu en route. Mais parfois, comme par un miracle aéropostal, des lettres ressurgissent du passé : des témoignages datant de la fin des années 1980 nous sont parvenus récemment, qui expliquent qu’on pouvait alors tourner deux ans et demi sans avoir le moindre contact téléphonique avec le centre de tri parisien. Etrange, non ?

Au départ, son rôle est en effet très limité. Les contrats s’enchaînent très bien pour la petite cinquantaine de journalistes du planning : « activité garantie 9 mois par an », certifie une ancienne. « A chaque fin de contrat, la station de départ émettait l’ordre de mission vers la station d’après », ajoute-t-elle. On t’envoyait le billet de train. Au pire tu l’achetais et il était remboursé dès ton arrivée sur place ». Non, vous ne rêvez pas vous qui devez implorer l’agent de gestion pour qu’on vous paie vos frais de mission le week-end quand vous enchaînez deux contrats de 5 jours dans la même station. Avec la création de France Info et la poursuite du développement des locales, le système est passé peu à peu de l’artisanat d’un planning familial et bon enfant à l’industrialisation de la précarité dans les années 1990. "Tu veux une présentatrice, de moins de 28 ans, qui a déjà fait des matinales, qui peut aussi se débrouiller en commentaires sportifs et qui chausse du 38 ? Oui, j’ai ce qu’il te faut !" A l’inverse, Nanou Casas a maintenant l’expérience pour ne pas faire l’erreur d’envoyer à Guéret un précaire parisien qui n’aurait pas de voiture : elle sait que la gare est très, très loin de la radio. Alors ne tapons pas trop sur la préposée.

Gérer la misère n’est pas si facile. Nanou laisse souvent entendre qu’elle aimerait bien passer la main. Mais à poste pour poste, il y aurait moins de candidats que pour les quatre malheureux emplois de journalistes ouverts à la consultation ces 6 derniers mois. ..

Dans la Gazette :
Chronique de Paris

Entrer au planning, c’est assez simple : il faut faire une cassette, attendre, attendre encore, encore un peu... Et un jour, si vous avez été gentil, Nanou Casas vous appelle pour vous dire que la réponse est « oui ». Et ensuite, pour avoir du travail, même procédure. Mais dans les deux cas, il y a encore plus simple. Vous avez récemment été licencié d’une grande radio périphérique ? Pas de problème : vous avez sans doute des amis (très) haut placés dans le service public. Peut-être même l’un d’entre eux est-il directeur de France Info... Dans ce cas, vous avez droit à une procédure allégée : un petit coup de fil à votre ami et il fera le nécessaire pour vous inscrire régulièrement au tableau de service - parmi d’autres CDD stupéfaits que vous ne connaissiez même pas l’existence de Nanou et/ou de Brocard. Vous n’êtes certes qu’un vulgaire précaire, mais pas le précaire de base : on ne va quand même pas demander de cassette au présentateur du 22h30 d’Europe 1 pour le laisser officier sur France Info ! En revanche, même si vous êtes le fils de la chef du service Monde de la radio d’information continue, on ne manquera pas de vous mettre des bâtons dans les roues si vous n’êtes pas diplômé d’une école reconnue par la profession. Preuve que les « critères Cavada » ont apparemment survécu au départ de leur sinistre inventeur. On est donc rassurés : on avait cru, un instant, que la maison avait oublié ses principes. Mais il n’en est rien, alors maintenant, arrêtez de vous plaindre. ..

Version intégrale de la Gazette n°5 :

 

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