– Un plateau 100 % patronal
Pour un sujet qui prĂŞte autant Ă dĂ©bat, on pouvait s’attendre Ă un plateau socialement et politiquement divers. Que nenni : les trois invitĂ©s, Laurence Parisot, LoĂŻc Dessaint et Augustin Landier sont tous les trois d’efficaces porte-voix des opinions patronales. Sans mĂŞme les avoir Ă©coutĂ©s, il suffit de dĂ©rouler le CV de nos trois « spĂ©cialistes » pour s’en convaincre.
- Première invitĂ©e, Laurence Parisot, l’ex-dirigeante du Medef, que l’on ne prĂ©sente plus... Sauf peut-ĂŞtre pour rappeler qu’en tant que vice-prĂ©sidente de l’institut de sondages IFOP dont elle dĂ©tient 75% du capital, la discussion la concerne très directement et personnellement. Mais que ses intĂ©rĂŞts bien compris puissent influer en quoi que ce soit sur l’objectivitĂ© et l’impartialitĂ© de ses opinions au sujet de sa rĂ©munĂ©ration en tant que patronne et capitaliste, est une hypothèse que l’Ă©quipe du « tĂ©lĂ©phone sonne » n’a visiblement pas voulu envisager. Peut-ĂŞtre Ă tort, au vu de sa prestation au cours de laquelle elle a notamment affirmĂ© que « si on fait une lĂ©gislation [pour plafonner les rĂ©munĂ©rations des patrons], c’est toute la place de Paris qui disparaĂ®t. C’est des sièges sociaux qui, lĂ , partiront ailleurs ».
- Le deuxième invitĂ©, LoĂŻc Dessaint, directeur de la sociĂ©tĂ© Proxinvest, une sociĂ©tĂ© de conseil en… rĂ©munĂ©ration auprès des investisseurs et actionnaires, dĂ©clare quant Ă lui que « quand on pense aux autres sociĂ©tĂ©s cotĂ©es ou Ă tous ces chefs d’entreprise qui travaillent (…) on a des rĂ©munĂ©rations qui sont très modĂ©rĂ©es ». Et lorsqu’il croit dĂ©celer un souci de « cohĂ©sion sociale » dans la question d’un auditeur, il se joint Ă ses prĂ©occupations et fait savoir que lui-mĂŞme contribue Ă cette modĂ©ration Ă travers son activitĂ©, en prĂ´nant un plafond dans l’échelle des salaires des sociĂ©tĂ©s qu’il conseille ; un plafond qu’il fixe à … 1/250 ! Un plafond pas trop contraignant donc, qui permet au patron de se verser en un mois ce que le smicard qu’il salarie gagne en 20 ans. Mais tant que c’est pour la cohĂ©sion sociale…
- Le troisième intervenant, Augustin Landier, est professeur Ă l’École d’économie de Toulouse et a enseignĂ© par le passĂ© Ă la prestigieuse UniversitĂ© de Chicago, fer de lance acadĂ©mique du nĂ©olibĂ©ralisme le plus pur et dur. Une doctrine qu’il a eu l’occasion de mettre en pratique entre 2007 et 2009 lorsqu’il dirigea un fonds d’investissement, avant d’en crĂ©er un dans la foulĂ©e, comme on peut le dĂ©couvrir dans son CV. Mais Ă©trangement, ce n’est pas de cette expĂ©rience de dirigeant d’entreprise financière, qui n’est signalĂ©e Ă aucun moment dans l’Ă©mission, dont il se prĂ©vaut... ParĂ© de ses atours universitaires, il est plutĂ´t lĂ pour ramener le dĂ©bat sur plan de la raison et fermer la discussion avant mĂŞme qu’elle n’ait lieu en assĂ©nant par exemple que « la limite raisonnable Ă la redistribution par l’impĂ´t, elle est fixĂ©e par la possibilitĂ© aujourd’hui de bouger [de s’expatrier - ndlr] pour les grandes entreprises. »
Avec un tel plateau, les golden hello, golden parachutes, stock-options, retraites-chapeau, et autres friandises que s’attribuent ou se font attribuer nos preux patrons ne risquaient pas d’être trop sévèrement remis en cause… D’autant moins que ni la place minimale concédée aux auditeurs, ni la passivité du présentateur de l’émission n’ont réussi à ébranler la belle assurance des invités.
– Des auditeurs bien désarmés
Certes, les auditeurs retenus s’essayèrent bien à contester les rémunérations effarantes des dirigeants des grandes entreprises. Mais seuls cinq d’entre eux ont pu prendre la parole au cours d’une émission de 38 minutes. À raison d’une minute de prise de parole par auditeur, il restait donc 33 minutes aux invités de France Inter pour… réfuter les questions et imposer les leurs. Pis : les auditeurs n’avaient aucun moyen de répliquer aux réponses que les invités déroulaient tranquillement. Un débat ou du catéchisme patronal ?
– Un journaliste fantôme
Les auditeurs Ă©tant empĂŞchĂ©s de prendre la parole dans des conditions correctes, c’était alors au prĂ©sentateur de l’émission, Pierre Weill, de faire le travail incombant normalement Ă tout journaliste qui entend animer une Ă©mission de dĂ©bat public : contextualiser les interventions des invitĂ©s, questionner leurs omissions ou leurs partis pris et apporter de la contradiction. La rĂ©alitĂ©, malheureusement, a Ă©tĂ© tout autre : c’est Ă un journaliste quasiment absent auquel ont eu affaire les auditeurs de France Inter. RĂ©sultat : la radio publique a offert un boulevard aux « spĂ©cialistes » invitĂ©s, qui ont ainsi pu dĂ©rouler leurs dĂ©fense pro domo sans aucune remise en question.
Alors que « Le tĂ©lĂ©phone sonne », se prĂ©sente comme une Ă©mission « [invitant] plusieurs spĂ©cialistes pour rĂ©pondre aux questions des auditeurs », l’émission du 14 mai ne fut qu’une mĂ©diocre leçon de libĂ©ralisme, administrĂ©e par des porte-voix plus ou moins revendiquĂ©s du patronat. Un pluralisme bafouĂ© pour une farce aimablement financĂ©e par le service public.
Un collectif d’Acrimed
P-S : Si par hasard, il prenait l’envie au « tĂ©lĂ©phone sonne » de (re)faire ce dĂ©bat sur les rĂ©munĂ©rations patronales avec de vĂ©ritables contradicteurs, nous ne saurions que trop leur conseiller de consulter… leur propre page internet, sur laquelle les auditeurs ont laissĂ© un florilège de commentaires critiques et de rĂ©futations des arguments avancĂ©s par le trio libĂ©ral.