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France Inter en promo : le show-biz de « l’information »

par Pauline Perrenot,

Mercredi 6 septembre, Yann Barthès ne boudait pas son plaisir en accueillant la « dream team de la première matinale de France » : Sonia Devillers, Léa Salamé et Nicolas Demorand. Une émission de pur faire-valoir, dans la grande tradition des « rentrées médiatiques ». Ici – ou là, à travers les interviews radio et les portraits des « personnalités » de France Inter en presse écrite –, très peu d’information en vue : sous les projecteurs, le petit monde des médias parisiens soigne ses hiérarchies, cultive son entre-soi et se donne en spectacle.

Que des journalistes se pavanent chez d’autres journalistes est loin d’être une nouveauté. Il en va même d’une routine dans un paysage médiatique ivre de lui-même, starifié et carriériste, où chaque média se comporte comme une entreprise en quête de parts de marché et chaque vedette de « l’information », comme une marque de vente et d’autopromotion. Loin de faire exception à la règle, le service public s’adonne au marketing « people » avec délice. Le pôle commercial de Radio France n’a jamais lésiné sur les moyens pour donner à voir sa station-phare : les visages des animateurs trônent sur les réclames géantes en pleine rue ou dans le métro, grignotent les espaces publicitaires des grands quotidiens et flottent sur la façade de la Maison ronde. Comme la télé, la radio fabrique ses « gueules ». Et ils en sont sûrs, les « gueules » font vendre. Surtout si les copains mettent la main à la pâte.



M le magazine du Monde, par exemple, qui a tenu à tresser les lauriers d’Adèle Van Reeth début septembre. Une patronne qui « fait entendre sa différence à France Inter »... et suscite surtout la courtisanerie du journal de référence : sept pages durant, insignifiance et dépolitisation raflent la mise. Si la communauté des journalistes aura sans doute décelé quelque intérêt aux « révélations » de la proximité d’Adèle Van Reeth avec le courant du Printemps républicain – scoop ! –, ces dernières ne pèsent rien face à l’avalanche des mièvreries journalistiques ordinaires : le physique de l’intéressée, son « contact facile », les « cocktails qu’elle prépare "à l’arrache" »… L’enjeu n’est pas d’informer, mais de fabriquer des personnalités et de construire des notoriétés.

Idem du côté de Télérama (30/08), qui s’entretenait avec Nicolas Demorand quelques jours plus tôt : un homme « au cœur de la machine médiatique » qui « cultive sa discrétion ». D’où les six pages d’ouverture de Télérama – mais également, on le verra, un prime-time chez Yann Barthès ! Dès l’introduction, le projet semble d’ailleurs fort modeste, à l’image de l’interviewé :

Après un été à lire un livre par jour, des vacances à New-York, et avant de prendre les commandes d’une matinale élargie [...], il a longuement reçu Télérama. Plus de trois heures durant, le normalien formé au journalisme à France Culture a pesé chacun de ses mots, laissant s’installer les silences, tirant frénétiquement sur sa cigarette électronique, pour livrer ses visions d’un paysage médiatique et d’une France morcelés.

De ces « trois heures », on retiendra surtout un long fleuve de questions tranquilles : « Vous êtes rare en interview. Pourquoi ? » ; « Vous êtes aussi en retrait des réseaux sociaux. Avez-vous du mal avec notre époque ? » ; « À quoi a ressemblé votre enfance ? » ; « Qu’imaginiez-vous devenir ? » ; « Qu’a de différent le Demorand de 2023 par rapport à celui de 2002 ? » ; « Quel avenir vous voyez-vous après la matinale ? Vivre aux États-Unis, pour lesquels vous avez une passion ? » Et, last but not least : « "Nicolas est fait de failles au travers desquelles passe la lumière", confiait Léa Salamé aux Inrocks en 2017. Vous reconnaissez-vous dans cette analyse ? » La bouillie « people » est telle qu’on ne peut prendre au sérieux les quelques questions politiques qui figurent à l’agenda – concernant le remaniement de la grille de France Inter, « la ligne de la station », la place de la satire politique ou encore l’empire de Vincent Bolloré –, a fortiori quand la contradiction est inexistante, laissant toute latitude à Demorand pour aligner les formules convenues, sans oublier de brosser sa direction (ancienne et actuelle) dans le sens du poil : « L’ADN de France Inter n’a pas changé : elle est accueillante. "Tout pour tous", comme disait notre ancienne patronne Laurence Bloch. »

À ce stade, on croyait le répertoire « people » épuisé. C’était sans compter sur RTL, qui mit la barre encore plus haut. Reçue dans l’émission « On refait la télé » (11/09), Léa Salamé put à son tour valser dans l’auto-promo et vanter les succès et les charmes de son talk-show « Quelle époque ! » (France 2), dans lequel officie... l’humoriste-phare de RTL, Philippe Caverivière. C’est donc tout naturellement que le journaliste de RTL Éric Dussart demanda de ses nouvelles – « Je me suis toujours demandé : il vous dit quoi Philippe Caverivière pendant le générique ? » – avant de s’enquérir du sort d’un autre de ses confrères, présentateur des « Grosses têtes » : « Est-ce que vous seriez OK pour recevoir Laurent Ruquier pour sa nouvelle émission sur BFM-TV ? » Nombrilisme au carré. Et l’on ne croit pas si bien dire :

- Éric Dussart : Léa Salamé, vous allez maintenant devoir répondre aux questions... de Léa Salamé ! Une interview par vous-même.

- Léa Salamé : En toute modestie, je vais donc m’auto-répondre, c’est ça l’idée ?

- Jade : Et oui, on a bossé ! On a sélectionné des questions que vous avez posées dans l’émission, à votre tour d’y répondre, voici la première : « Il y a des coups qui sont interdits ou tous les coups sont permis ? »

Passée cette petite forfanterie, la radio généraliste ne craint pas d’avancer des « dossiers compromettants sur Léa Salamé »... « parmi lesquels son talent méconnu pour la chanson et une drôle d’obsession avec son fils Gabriel », ni de s’attaquer aux problèmes de fond, comme en témoigne le sommaire de l’émission. Florilège : « Son petit rituel avant l’antenne » ; « Léa Salamé : "Catherine Deneuve, je crois qu’elle m’en veut un peu" » ; « Aimerait-elle présenter un JT ? » ; « Comment réagit son fils de 6 ans quand il la voit à la télé ? » ; « Le jour où elle a été en direct sans le savoir » ; « Léa Salamé à propos de la presse people : "Ça a foutu en l’air ma vie personnelle" ».


Sur « Quotidien », les journalistes « à la cool »


Si les portraits de presse et interviews radio veillent ainsi à entretenir le cours du « star-système » médiatique, les prouesses du petit écran en la matière semblent indépassables. « Quotidien », TMC, 6 septembre. Questionnés sur « les charmes du narcissisme », Demorand affirme que « ce truc-là a dû être réglé » tandis que Léa Salamé confie être « en voie de guérison ». À l’évidence, il reste encore pas mal de marge...

Car l’invitation des trois « stars » de la matinale de France Inter – Sonia Devillers fait désormais partie du trio – est d’abord l’occasion d’une séquence d’autocritique inoubliable. « On est perfectionnistes », juge sévèrement Demorand, avant de poursuivre :

- Nicolas Demorand : Je continue à ne pas dormir, tant que ça ne sera parfait, je ne dormirai pas, mais on corrige tous les jours, tous les jours, tous les jours.

- Yann Barthès : Sérieux, vous dormez pas ?!

- Nicolas Demorand : Non je ne dors pas, non. Non je ne dors pas. Je ne dors pas, euh... voilà. [...] Je ne dors pas, tant que ça ne sera pas parfait, je ne dormirai pas.

Léa Salamé renchérit : « On n’est jamais contents de nous [...]. On sort de la matinale et tout de suite, on voit les défauts, et on les liste [...] : "Ça, ça ne va pas". Il n’y a jamais un moment où on se pose en disant : "Bon ben quand même, ça allait" ». Comme on les comprend !

Et la petite bourgeoisie de s’adonner à la légèreté de « l’infotainment » :

- Yann Barthès : On fait l’exercice : un mot sur chacun. On commence ! Léa sur Nicolas. [J’ai dit « bouleversant », je crois.] Nicolas sur Léa. [Puissante.] Léa sur Sonia [Intense.] Sonia sur Nicolas [The King. Référence musicale !] Nicolas sur Sonia [Profonde.] Sonia sur Léa. [Le parrain.]

Compatir au quotidien de ces bosseurs acharnés, rire avec ces plaisantins d’un soir – parce que d’ordinaire, « ils se couchent tôt »... : tel est le programme de « Quotidien », qui parviendrait (presque) à nous faire oublier que les convives du jour dominent l’une des fenêtres les plus puissantes du système médiatique, haut-lieu de la fabrique du consentement à l’ordre établi...


Dépolitisation de la politique


Comme toujours chez Barthès, les questions politiques reviennent bien par la fenêtre – ou plutôt, par le petit bout de la lorgnette. Et passées au tamis du divertissement, elles donnent lieu à de savoureux numéros de clowns. Par exemple :

Léa Salamé : Je défie quiconque de dire si moi, je suis de gauche ou de droite. Si Dominique Seux, il est de gauche ou de droite !

L’idéologie dominante, en pleine démonstration d’elle-même.

Initialement, cette séquence avait pourtant un intérêt : évoquer « les critiques » qui visent la radio publique. Mais très vite, on comprend que pour la rédaction de « Quotidien », les « critiques » en question se résument... aux éructations de l’extrême droite, visiblement seules légitimes à être « discutées ». Avec hauteur d’esprit, le plateau s’indigne donc à la lecture des gros titres de Causeur ou du Figaro Magazine étrillant le service public, et hausse les sourcils en entendant Éric Zemmour vitupérer contre la « propagande immigrationniste, woke et décoloniale de France Inter » lors d’un meeting. Mais une nouvelle fois, il ne se trouve évidemment personne pour noter qu’en février 2022, le leader de Reconquête déroulait mot pour mot le même discours dans les studios... de France Inter, sans que les deux matinaliers ne lui portent la moindre contradiction, ce qui leur valut en prime les félicitations de la médiatrice des antennes. Personne, non plus, pour relever que France Inter fut épinglé par l’Arcom à l’occasion de la dernière campagne présidentielle pour avoir surexposé Éric Zemmour. Toujours personne pour discuter sérieusement du rôle de France Inter – et de l’ensemble des médias dominants – dans la banalisation de l’extrême droite. Et encore moins pour remémorer à Léa Salamé ses faits d’arme en la matière, elle qui n’eut de cesse de légitimer les obsessions de ce courant... jusqu’à la thématique du « grand remplacement », devant plusieurs millions de téléspectateurs [1]. L’intéressée ne s’y trompe d’ailleurs qu’à moitié, qui revendiquait encore récemment sa « complicité » avec le propagandiste en chef de Bolloré : « Le spectacle Praud m’amuse. [...] Oui, ça m’arrive de zapper sur CNews, spécialement sur Pascal Praud. » [2]

Une séquence « politique » sous la forme de filet d’eau tiède, donc, que vient clôturer comme il se doit Sonia Devillers, en bonne analyste des médias :

Sonia Devillers : Il y a aussi beaucoup de critiques qui viennent de la gauche et de l’extrême gauche, c’est ça qui est extrêmement intéressant quand on travaille à Inter. C’est-à-dire que la gauche nous tape régulièrement dessus en nous qualifiant de « chienchiens de la macronie » ou de libéraux, etc. Mais je veux dire, combien de fois la macronie, la droite, l’extrême droite nous ont qualifiés de gauchos indécrottables ?!

En d’autres termes, non seulement toutes les critiques se valent, mais si elles viennent « des deux côtés », ça prouve bien que quelque part, elles s’annulent... L’ineptie du discours ne l’empêche (malheureusement) pas d’être dominant.

Du reste, les éditocrates du service public n’aiment rien tant que revêtir cette posture de « gardiens de la démocratie », rôle auquel se prête (comme de coutume) Nicolas Demorand avec brio [3], affirmant tantôt que sur France Inter « tout le monde s’exprime », et regrettant tantôt humblement qu’« en arrêtant de s’informer », « [les gens] sortent du monde, sortent de l’espace public, sortent de l’espace démocratique » :

Nicolas Demorand : On a ça aussi comme responsabilité entre les mains. D’où l’envie d’étendre la matinale sur trois heures pour étendre précisément ce clavier de l’information et continuer avec Léa de jouer nos gammes différemment. L’habillage change, ça n’a pas la même sonorité mais on est encore là ; c’est encore de l’actualité mais traitée un peu de manière différente ; on ne quitte pas totalement le monde mais c’est un autre monde aussi. C’est essayer de dire aux gens : « Ne vous retirez pas hors du monde. »

Gageons qu’un tel bla-bla pourra les y aider... Évidemment, à l’heure de disserter sur les sources de ladite « fatigue informationnelle », ni la déconnexion des chefferies médiatiques, ni aucune pratique journalistique quelle qu’elle soit ne seront abordées. Pas même la dépolitisation de la politique, dont le plateau va pourtant donner un exemple éclatant au moment de traiter l’obsession du moment des journalistes politiques, à savoir la rivalité entre Gérald Darmanin et Édouard Philippe en vue de l’élection présidentielle de 2027 :

- Yann Barthès : Vous, vous y croyez à l’amitié en politique ?

- Léa Salamé : En l’occurrence vous tombez bien sur eux deux parce que c’est vraiment des amis. Et ça va être vraiment intéressant de voir si leur amitié résiste à une vraie concurrence qui va commencer, parce qu’effectivement, c’est les deux gros favoris pour reprendre la succession Macron. [...]

- Yann Barthès : [Édouard Philippe] sort un livre dans pas longtemps. Est-ce que vous l’avez booké dans la matinale ?

- Léa Salamé : Oui !

- Nicolas Demorand : Oui !

- Yann Barthès : Dans quelle case ?

L’émission se termine, le rideau tombe, vient le temps de remercier les bons et loyaux serviteurs.



Jusqu’au prochain magazine, jusqu’à la prochaine télé. Et ce, dans la grande tradition de France Inter...



Pauline Perrenot

 
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Notes

[1À ce sujet, lire Les médias contre la gauche, Acrimed/Agone, p. 83-111.

[2« Léa Salamé : "Personne dans l’équipe de ‘Quelle époque !’ n’a de gros problèmes d’égo" », Le Figaro TV, 6/09.

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