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En Bref

France 3 enquête : « Emmanuel Macron a bien reçu ses chaussettes »

par Maxime Friot, Pauline Perrenot,

« Emmanuel Macron a bien reçu ses chaussettes Perrin ! ». Tel est le titre d’un court reportage diffusé le 18 octobre par la chaine publique en continu Franceinfo, repris d’une vidéo de France 3 Bourgogne diffusée la veille.

- Un reportage de haute teneur, à l’image de son titre. C’est pourquoi nous ne pouvons vous en refuser le verbatim complet :

- Patron : « Donc voilà les chaussettes du président. »

- Journaliste : « Des chaussettes 100 % françaises, fabriquées en Saône-et-Loire depuis près d’un siècle et envoyées le mois dernier à Emmanuel Macron. Un cadeau fait par ce chef d’entreprise, qui entend bien faire parler de sa société. »

- Patron : « J’ai trouvé l’idée intéressante de lui envoyer des chaussettes pour lui faire connaître notre production, tout simplement pour qu’il puisse lui être conscient qu’il existe encore des fabrications 100 % françaises en France, en Saône-et-Loire, en Bourgogne et qu’il puisse en parler autour de lui. »

- Journaliste  : « L’entreprise a aussi envoyé des paires de collants à Brigitte Macron et a reçu la semaine dernière cette lettre de remerciement signée par le chef de l’État. Ici, personne ne s’y attendait. »

- Patron : « Compte tenu des responsabilités qu’il doit avoir et toutes les affaires qu’il doit avoir à traiter tous les jours, je trouve que c’est intéressant qu’un président prenne le temps de répondre à une entreprise qui lui a envoyé des chaussettes. Je suppose qu’il reçoit un tas de produits de tous genres, c’est vrai que c’est touchant pour nous et c’est encourageant. »

- Journaliste : « Les salariés espèrent qu’Emmanuel Macron portera leurs chaussettes. Pour eux, c’est une fierté. »

- Première salariée  : « Ça fait plaisir quoi, au moins on voit qu’il s’intéresse quand même à ce qu’on fabrique, voilà quoi. »

- Deuxième salariée : « C’est super en fait on est enchanté. Et on espère que notre président monsieur Macron viendra nous voir. »

- Journaliste  : « L’invitation pour une éventuelle visite a été lancée. Reste à savoir si le président se rendra dans ces locaux lors d’un prochain déplacement. »

Futile ? Sans aucun doute. Amusant ? Peut-être. Mais force est de constater que les exemples de ce journalisme de remplissage à bas coût, autant que de complaisance, se multiplient aux dépens d’enquêtes de qualité. Sous couvert de photographie régionale et d’« information positive », ce qui nous est offert, c’est la mise en scène d’une belle histoire, artificiellement dramatisée [1], et (censée être) consensuelle. Or, cette pastille reproduit, à l’instar des faits divers, de très larges pans du discours social dominant : unité d’intérêts et d’objectifs au sein de l’entreprise, admiration des faits et gestes du chef de l’État, etc. Des salariés interrogés non pas sur leur travail, encore moins sur les conditions dans lesquelles ils l’exercent, mais qui apparaissent comme de simples faire-valoir d’une parole déférente.

- En juin, France 3 Nouvelle-Aquitaine s’illustrait déjà avec un reportage sur « les caleçons du président Macron ». Mêmes recettes, mêmes résultats :


- Journaliste : « Voici ce qui pourrait bien être les dessous de la présidence Macron : un lot de trois caleçons comme ceux-ci, envoyés au président peu de temps après son élection. En fait un aperçu de la gamme de la start-up Pull-In basée à Hossegor. »

- Patron  : « Un caleçon en coton tout gris, qui correspond à une cible un peu plus âgée on va dire que notre cible normale. On a envoyé un caleçon aussi avec la matière notre matière phare qui est la matière en lycra, uni aussi et on a envoyé un modèle un peu plus décalé un peu plus à l’image de Pull-in […]. »

- Journaliste  : « Un sous-vêtement qui a peut-être inspiré Emmanuel Macron dans son invitation formulée à Donald Trump d’assister au prochain défilé du 14 juillet, allez savoir. Un caleçon imaginé, dessiné par Katarina. »

- Salariée : « Là j’ai pris une photo de New York, j’ai inversé et après j’ai trouvé plein de photos de vieille époque qui donnent un esprit un peu fou. »

- Journaliste : « Une démarche culottée, un délire de jeunes dirigeants de Pull-In qui pourrait bien s’avérer être le coup médiatique de l’année. »

- Patron : « Pour nous c’est assez hallucinant parce qu’on parle des caleçons du président c’est pas non plus une info primordiale à ce jour dans les médias mais, mais, je sais pas peut-être ça donne un espèce de vent frais par rapport à tout ce qui peut se passer aujourd’hui j’en sais rien. »

- Journaliste : « Ici Hossegor, une trentaine de salariés imaginent une collection de sous-vêtements. 300 000 vendus par an. Chiffre d’affaires annuel : neuf millions d’euros et, marque de reconnaissance, c’est Brigitte Macron qui a répondu à l’entreprise au nom du président. »

Cette fois déjà, l’information était présentée avec une emphase dérisoire par le journaliste (« le coup médiatique de l’année ») et proposait un éloge d’un président qui reconnaît le talent de nos start-ups et qui sait montrer toute sa sollicitude (« marque de reconnaissance, c’est Brigitte Macron qui a répondu »).

***



Sous des dehors anecdotiques, le journalisme de maintien de l’ordre social a de beaux jours devant lui. Et ce n’est ni le projet de budget 2018, prévoyant 50 millions d’euros d’économie pour France Télévisions et la suppression de 700 postes, ni la fin des vingt éditions de proximité de France 3 annoncée pour 2018, qui soulageront « la lente asphyxie » de ce service public.


Maxime Friot et Pauline Perrenot

 

Notes

[1On voit en effet comment la journaliste exagère le suspense : « Personne ne s’y attendait », « Reste à savoir si le président se rendra dans ces locaux ».

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