L’annonce erronĂ©e d’un retrait d’Alain JuppĂ©, par le prĂ©sentateur du journal de 20 heures sur France 2, David Pujadas, a fait grand bruit. On aurait pu revenir près de 80 ans en arrière, lorsque le quotidien La Presse publia le 9 mai 1927 une Ă©dition spĂ©ciale. Elle racontait, avec force dĂ©tails, l’arrivĂ©e triomphale Ă New York des aviateurs Nungesser et Coli après leur traversĂ©e de l’Atlantique. Un grand moment de presse : le journal dut dĂ©mentir dès le lendemain. En fait, les deux malheureux avaient disparu corps et biens, et le quotidien, ridiculisĂ©, disparut peu après.
Ces souvenirs affleurent un peu quand on lit, dans la dernière livraison de L’Express, la chronique de Jacques Attali.
L’ancien conseiller de François Mitterrand y livre chaque semaine ses rĂ©flexions, aussi variĂ©es que son abondante bibliographie, ses sources et ses activitĂ©s [1]. Dans le numĂ©ro du lundi 15 mars 2004, cette chronique, intitulĂ©e L’Europe Ă droite toute, analyse le passage d’une Europe « presque toute entière sociale-dĂ©mocrate » il y a cinq ans et maintenant quasi entièrement Ă droite. Cela en s’appuyant sur... l’exemple espagnol - le numĂ©ro datĂ© du 15 est donc sorti le lendemain de l’Ă©lection du 14 mars qui a vu les socialistes espagnols battre, contre toute attente, le parti conservateur :
« Aujourd’hui, ne sont plus Ă gauche que les gouvernements suĂ©dois, britannique et allemand. (...) Après la Grèce, qui vient de passer Ă droite, après l’Espagne, on verra sans doute le Luxembourg conforter très largement sa majoritĂ© libĂ©rale. » L’omniscient essayiste explique que les nombreuses qualitĂ©s de modernisme et de renouvellement des partis de droite en Europe leur ont valu cette rĂ©ussite. « Ces partis sont aussi mieux en phase avec les aspirations modernes Ă la rĂ©ussite individuelle, Ă la libertĂ© ; ils sont aussi mieux Ă mĂŞme de tenir de façon plausible un discours favorable Ă la baisse des impĂ´ts, Ă la rĂ©duction de la bureaucratie, Ă l’Ă©limination des contrĂ´les. (…) Ils sont donc, au total, plus que la social-dĂ©mocratie, en prise directe avec les enjeux actuels de la mondialisation. Après l’attentat de Madrid, la victoire de la droite en Espagne le confirme. »
On admirera le sentiment d’infaillibilitĂ© de l’auteur, qui a fait un pari d’avant-bouclage sur le rĂ©sultat des Ă©lections espagnoles, et a perdu. Mais après ce loupĂ©, un examen ultĂ©rieur de la version en ligne de ce texte, objet d’une réécriture discrète sur le site web de L’Express, ouvre des perspectives. On y trouve bien cette chronique, mais Ă ceci près que les deux mentions d’une victoire de la droite espagnole en ont Ă©tĂ© effacĂ©es :
« Après la Grèce, qui vient de passer Ă droite, on verra sans doute le Luxembourg conforter très largement sa majoritĂ© libĂ©rale. » De mĂŞme la phrase « Après l’attentat de Madrid, la victoire de la droite en Espagne le confirme » a disparu dans les limbes Ă©lectroniques.
Voilà un avantage décisif du Net : écrivez sans vérifier vos assertions, spéculez, émettez des hypothèses audacieuses ; vous avez eu la main heureuse, tout va bien. Vous vous êtes trompé : un coup de gomme virtuelle, et vous avez à nouveau raison. Brillante démonstration. Dommage que notre trop modeste auteur ne la prolonge pas sur son propre site où ne figurait le 17 mars que sa précédente chronique du 8 mars.
Stéphane Leroy
(ComplĂ©ment d’Acrimed, le 23 mars 2004.)
« Soyons honnĂŞtes et sympa » - comme le suggère un correspondant qui nous a transmis cette information - et reconnaissons que le 16 mars Ă 19h30, sur le forum du site de L’Express, Jacques Attali publiait un message d’excuse pour sa « pujaderie », intitulĂ© « A propos de ma dernière chronique, "L’Europe, Ă droite toute" » (lien pĂ©rimĂ©) :
« Je dois Ă mes lecteurs des excuses. Les dĂ©lais de bouclage Ă©taient tels que, au moment oĂą j’ai rendu ma chronique, tout laissait entendre que les choses Ă©taient jouĂ©es, et j’ai eu le tort, le grand tort, de me mettre dans la position du lecteur lisant cette chronique Ă partir de lundi. Sauf cette erreur, je ne changerais pas un mot Ă ma chronique. Le vote espagnol a en effet sanctionnĂ© un mensonge, pas une politique Ă©conomique et sociale. Et la meilleure preuve en est que la politique annoncĂ©e par le nouveau gouvernement espagnol s’annonce très Ă droite. J’aurai donc dĂ» Ă©crire que la politique en Europe vire Ă droite toute, quel que soit le vainqueur des Ă©lections en Espagne. »
Toujours « sympas », nous nous abstiendrons de commenter.
(ComplĂ©ment d’Acrimed, avril 2004.)
Et Attali de prĂ©senter ses excuses, dans l’Ă©dition du 22/03/2004 de L’Express, sous le titre " Regrette, persiste et signe ".
"Regrette" ? " Je souhaite ici prĂ©senter mes excuses aux lecteurs stupĂ©faits de m’avoir vu commenter lundi matin la victoire de la droite espagnole battue la veille. C’est une erreur, une erreur stupide, et je ne cherche aucune circonstance attĂ©nuante. J’en suis d’autant plus coupable que, Ă longueur de chronique, je fustige ici la superficialitĂ©, le mensonge, l’inexactitude, le dĂ©sir de l’instant, le souci de l’immĂ©diat. "
(C’Ă©tait bien le moins pour le lecteur de la version imprimĂ©e de L’Express, mais l’ " internaute " aura du mal Ă s’y retrouver, puisque le site du journal est expurgĂ© de la version fautive...)
"Persiste et signe " ? Attali, qui s’Ă©tait fait le perroquet des sondages, ne dĂ©sarme pas et assène doctement : " Nous vivons dans un monde oĂą plus aucun pronostic n’est fiable, parce que le nombre de paramètres qui peuvent influer sur l’occurrence d’une situation sont de plus en plus multiples et dissociĂ©s. " Maudits Ă©vĂ©nĂ©ments, qui osent l’alĂ©atoire, bravent le prĂ©visible, et ne se plient pas au tour que leur assignent les experts les plus qualifiĂ©s ! SatanĂ©s peuples, qui ne votent pas comme il faudrait !
De toute façon, j’avais raison ! clame le " savant " : " je n’avais nul besoin de m’appuyer sur la victoire fantasmatique de la droite en Espagne pour Ă©tayer la thèse que je dĂ©fendais et que je dĂ©fends encore : la droite l’emporte en Europe, par ses idĂ©es et ses partis ".
" Enfin, je ne peux m’empĂŞcher de trouver un goĂ»t amer Ă la victoire de la gauche espagnole, mĂŞme si elle est pleine de promesses pour la construction europĂ©enne et pour l’Ă©thique politique : quoi qu’on veuille, l’image donnĂ©e au monde est qu’un attentat a inversĂ© le rĂ©sultat prĂ©vu d’une Ă©lection. Et mĂŞme si les sondages ne sont pas fiables, la victoire de la droite n’Ă©tait pas assurĂ©e et d’autres raisons s’y sont mĂŞlĂ©es - en particulier la manipulation de l’opinion par le gouvernement d’Aznar. Les terroristes pourront donc prĂ©tendre avoir renversĂ© le vote d’un grand peuple souverain et ils pourront ĂŞtre tentĂ©s de le refaire. "
L’exercice est audacieux : tout en reconnaissant que " les sondages ne sont pas fiables " [2], notre chroniqueur assène que " l’image donnĂ©e au monde " est que les terroristes ont " renversĂ© le vote ", puisque les attentats ont " inversĂ© le rĂ©sultat prĂ©vu d’une Ă©lection ". PrĂ©vu par qui ? Les sondages !
Mais si, avant les attentats, l’on avait pas cru, comme Attali, aux sondages (qui " ne sont pas fiables "), l’ " image donnĂ©e au monde " aurait Ă©tĂ© diffĂ©rente.
Dur métier que celui du chroniqueur qui " persiste et signe ".