« A partir de lundi, Ă cette mĂŞme place, Carole Gaessler. » [1] David Pujadas est donc suspendu pour deux semaines après l’erreur commise le 3 fĂ©vrier concernant le prĂ©tendu « retrait » d’Alain JuppĂ© de la vie politique. Gageons que la presse « people » sera Ă la hauteur de sa rĂ©putation et nous dira oĂą ce cher David a Ă©tĂ© sĂ©cher ses larmes [2]. Quant Ă Olivier Mazerolle, il prĂ©pare le prochain 100 minutes pour convaincre, en attendant de rejoindre Sainte HĂ©lène.
Pendant ces vacances et avant cet exil, il est intĂ©ressant de revenir sur ces Ă©vĂ©nements qui nous ont fourni l’occasion d’observer ceux qui, chaque soir, fabriquent l’information pour plus de 5 millions de tĂ©lĂ©spectateurs. Car ce n’est pas si courant de pouvoir lire, entendre et voir des informations en provenance de l’intĂ©rieur des rĂ©dactions ni de pouvoir Ă©couter un prĂ©sentateur et un directeur de l’information passer de la position d’interviewers Ă celle d’interviewĂ©s et nous expliquer comment ils font leur mĂ©tier.
Disons le tout de suite, malgrĂ© la soi-disant « curĂ©e » Ă©voquĂ©e par Patrick Fiole, rĂ©dacteur en chef du Quotidien perm@nent du Nouvel Observateur, et en dĂ©pit de son Ă©loge de David Pujadas, « qui est sans conteste l’un des meilleurs journalistes de sa gĂ©nĂ©ration, qui est Ă la fois un enquĂŞteur courageux […] un intervieweur sans complaisance […] et un prĂ©sentateur remarquable » [3], il y a beaucoup Ă redire sur le tandem Mazerolle-Pujadas. Car l’erreur commise le 3 fĂ©vrier 2004 paraĂ®t presque anecdotique par rapport aux propos tenus les jours suivants par ces deux personnages clĂ©s de l’information tĂ©lĂ©visuelle.
« La tĂ©lĂ©vision a Ă©pousĂ© le point de vue de l’opinion publique. »
En effet, les « rĂ©flexions » de David Pujadas distillĂ©es Ă ArrĂŞt sur Images sur France 5, le 8 fĂ©vrier, sur un tout autre sujet - la position des tĂ©lĂ©visions sur la guerre en Irak - rĂ©vèlent une conception du journalisme bien particulière.
- Eric Zemmour, invitĂ© de l’Ă©mission : « […] La BBC est la seule tĂ©lĂ©vision Ă ne pas avoir pris le parti de son gouvernement […] ».
- David Pujadas : « […] Sur ce point-lĂ , la vĂ©ritĂ© c’est que l’important finalement, ce que ça montre, c’est pas le lien de la tĂ©lĂ©vision par rapport Ă la position du gouvernement, c’est le lien de la tĂ©lĂ©vision par rapport Ă l’opinion publique. L’opinion publique britannique Ă©tait dĂ©favorable Ă la guerre. La BBC a Ă©pousĂ© l’opinion publique. En France, l’opinion publique Ă©tait dĂ©favorable Ă la guerre. La tĂ©lĂ©vision a Ă©pousĂ© le point de vue de l’opinion publique. Ce qui compte le plus finalement pour la tĂ©lĂ©, c’est le rapport Ă l’opinion que le rapport au gouvernement. »
On se dit que David Pujadas a dĂ» mal s’exprimer. Pourtant sur l’attitude des journalistes envers les hommes politiques, on note cet Ă©change :
- Daniel Schneidermann, animateur de l’Ă©mission : « L’opinion française est quand mĂŞme très très ambiguĂ« sur ce point-lĂ puisqu’on vous reproche aussi d’ĂŞtre trop dĂ©fĂ©rents par rapport aux hommes politiques. »
- David Pujadas : « HonnĂŞtement pas la masse des gens. Est-ce que… Pardon, est-ce que certains hommes qui ont Ă©tĂ© condamnĂ©s, pris la main dans le sac, condamnĂ©s, auraient Ă©tĂ© réélus triomphalement chez eux si vraiment ces questions-lĂ importaient ? Si vraiment la question de la rigueur, de l’honnĂŞtetĂ© importait ? »
Donc si on comprend bien, selon David Pujadas, finalement, pour informer l’opinion, il faut lui donner l’information qu’elle attend. Et quand elle réélit « triomphalement » des hommes politiques « pris la main dans le sac », il faut se montrer « dĂ©fĂ©rents » avec eux.
Et puis chiche, Monsieur Pujadas : suivons « l’opinion » et Ă©coutons ce tĂ©lĂ©spectateur, choisi par France 2 sans doute pour reprĂ©senter cette opinion, dans l’Hebdo du mĂ©diateur du 7 fĂ©vrier. Il s’adressait Ă Olivier Mazerolle, en ces termes : « […] Je pense pas que ça soit un accident ce qui s’est passĂ©. Je pense que c’est une information spectacle. Vous privilĂ©giez le spectacle avant tout. Alors ça pose plusieurs questions. Est-ce que le service public est concurrent de TF1 ? Qu’est ce qu’il vaut mieux privilĂ©gier ? Avoir les informations une minute avant les autres ou aller au fond des choses et essayer de faire dĂ©crypter les informations aux tĂ©lĂ©spectateurs ? »
L’« enquĂŞte »
Mais comment faire pour « aller au fond des choses » ? Une « enquĂŞte », bien sĂ»r ! C’est le terme qu’a employĂ© D. Pujadas lors du mĂŞme ArrĂŞt sur Images, pour dĂ©signer ce qui a prĂ©cĂ©dĂ© le funeste 20 heures du 3 fĂ©vrier. Mais que pouvait donner une « enquĂŞte » alors que la dĂ©cision d’Alain JuppĂ© n’Ă©tait connue que d’un nombre très restreint de personnes ?
- Eric Zemmour, journaliste politique au Figaro, ouvre une piste : « Tout ceux qui nous appellent tous, et qu’on appelle tous, ne savent rien. » Si l’on en croit Olivier Mazerolle, plus tard, ça ne s’annonçait pas mieux : « l’information du retrait de M. JuppĂ©, fournie par le service politique de la chaĂ®ne, avait Ă©tĂ© recueillie "jusqu’Ă quasiment une minute avant le journal auprès de gens proches" de M. JuppĂ©. » [4]
- Daniel Schneidermann, quant Ă lui, essaye d’en savoir un peu plus, toujours dans le mĂŞme ArrĂŞt sur Images : « Combien de personnes sont vos sources Ă 20h ? »
- David Pujadas : « Je suis dĂ©solĂ© je n’ai pas cette comptabilitĂ©. (…) Moi-mĂŞme je ne sais pas. Beaucoup de gens ont Ă©tĂ© contactĂ©s. Beaucoup de gens nous ont dit la mĂŞme chose. (…) »
Dans ce contexte, on comprend mieux pourquoi Daniel Wolfromm, Ă©lu de la SociĂ©tĂ© des Journalistes, dĂ©clarait au Monde : « La chaĂ®ne s’est engagĂ©e dans une vaine concurrence avec TF1 et elle doit revoir ses fondamentaux, Ă savoir ne pas livrer une information sans avoir vĂ©rifiĂ© ses sources. » [5] Un autre journaliste de France 2 enfonce le clou : « Il faut rĂ©introduire le conditionnel dans les JT et savoir dire : "Je ne sais pas." » [6]
Toujours dans l’Hebdo du mĂ©diateur du 7 fĂ©vrier, un autre tĂ©lĂ©spectateur ne dit pas autre chose : « Lorsqu’on ne connaĂ®t pas l’information ou quand elle est difficilement vĂ©rifiable, il est prĂ©fĂ©rable de se taire. Je pense qu’on ne peut pas bâtir un journal sur des sentiments, sur des interprĂ©tations mais sur des faits. » [7]
S’excuser et minimiser
Une fois que la faute est avĂ©rĂ©e, il convient de s’excuser. Mais tout au long de la semaine ces excuses seront presque systĂ©matiquement associĂ©es Ă des tentatives de justification qui finissent par minimiser l’importance de l’erreur et ses motifs.
Ça commence dès le lendemain matin sur Europe 1 où Jean-Marc Morandini (JMM) reçoit Olivier Mazerolle (OM).
- JMM : « Vous avez le sentiment que vous vous ĂŞtes plantĂ© ? »
- OM : « Non pas vraiment. Nous avons placĂ© le curseur trop loin, ça c’est sans doute vrai mais plantĂ© non. Je vous rappelle tout simplement puisque vous avez passĂ© les sons de David Pujadas, qu’au dĂ©but de ce journal il a parlĂ© de retrait progressif et non pas de dĂ©part. [8] »
Ecoutons David Pujadas ouvrir le journal juste après les titres : « Alain JuppĂ© est donc sur le dĂ©part. C’est le dĂ©putĂ© UMP Patrick Olier qui l’a indiquĂ© et c’est aussi le sentiment de tous ceux qui l’ont approchĂ© aujourd’hui. »
Olivier Mazerolle en remettra mĂŞme une couche plus tard et prĂ©cisera Ă J.M. Morandini : « Pour ĂŞtre sĂ»r de ne pas commettre d’erreur sur la totalitĂ© du journal, non seulement nous n’avons pas parlĂ© de « dĂ©part » dans l’ouverture du journal, en parole, et mĂŞme en titre […] ».
- JMM revient Ă la charge : « David Pujadas n’a pas manquĂ© de dire dans ses titres Ă©galement qu’Alain JuppĂ© allait parler et que donc il n’avait pas encore fait son annonce. Il a dit "c’est ce que va annoncer Alain JuppĂ©." »
- OM : « Non, non, non, non. "Il va faire une dĂ©claration officielle", etc. »
Ecoutons Ă nouveau David Pujadas le 3 fĂ©vrier dans le JT de 20h : « […] Un retrait qui sera progressif. Alain JuppĂ© a fait le tour de ses amis avant d’annoncer sa dĂ©cision ce soir. Emotion et dĂ©sarroi Ă l’UMP. […] »
Enfin Olivier Mazerolle dĂ©clarera Ă©galement aux auditeurs d’Europe 1 : « Donc on a peut-ĂŞtre mis le curseur trop loin, un peu trop, c’est vrai, peut-ĂŞtre, ça, on peut toujours regretter les choses mais enfin vous savez, on a un journal Ă faire et ça peut aussi s’expliquer mais nous n’avons pas commis d’erreur d’information. »
Puis le soir, devant ses 5 millions de fidèles, vient le moment d’expier sa faute. D. Pujadas ouvre le journal par ses mots : « […] nous avons commis une erreur d’interprĂ©tation des informations dont nous disposions. […] NĂ©anmoins parler d’une interruption de sa carrière Ă©tait abusif. Nous le regrettons et vous prĂ©sentons nos excuses pour cette maladresse. VoilĂ qui est dit. »
Bref une simple « erreur d’interprĂ©tation », une « maladresse ». VoilĂ qui est dit !
O. Mazerolle persiste encore. Le Monde rapporte en effet que, lors d’une AG rĂ©unie le 6 fĂ©vrier, il a indiquĂ© qu’il avait « raison sur le fond ». [9]
On comprend que les journalistes de France 2 aient été un petit peu agacés par ces comportements.
Le pompon, c’est sans doute quand David Pujadas appelle Ă la rescousse, qui ? Alain Duhamel !
D. Pujadas : « Le lendemain Ă 8h, Alain Duhamel, un des plus grands Ă©ditorialistes de France, ouvre son papier en disant : "c’est un retrait pas un dĂ©part, la nouveautĂ© de cette intervention d’Alain JuppĂ© c’est qu’il a annoncĂ© qu’il ne se prĂ©sentait pas Ă sa propre succession Ă la tĂŞte de l’UMP. "’ » [10]
Rappelons simplement que c’est sans doute parce qu’il est « un des plus grands Ă©ditorialistes de France » (et pourquoi pas du monde, d’ailleurs ?), qu’Alain Duhamel est … un collaborateur de 100 minutes pour convaincre et de Question ouverte, deux Ă©missions politiques de France 2 auxquelles participe Olivier Mazerolle. Aux yeux de David Pujadas, Alain Duhamel est donc forcĂ©ment quelqu’un qui compte dans le paysage audiovisuel.
C’est Ă©galement le mĂŞme Alain Duhamel qui, avant le prononcĂ© du jugement, qualifiait les faits reprochĂ©s Ă Alain JuppĂ©, d’« incriminations qui sont relativement vĂ©nielles » [11]. Un des plus grands Ă©ditorialistes de France, on vous dit.
« Pas assez gentils avec les hommes politiques »
Evidemment, il n’y aurait eu ni faute ni excuses, si Alain Juppé… avait Ă©tĂ© invitĂ© sur France 2. Et Olivier Mazerolle, finaud, l’a bien compris. Daniel Schneiderman (DS) entreprend David Pujadas (DP) sur le sujet [12] :
- DS : « Olivier Mazerolle […] a un peu mis en accusation les journalistes du service politique de France 2 en disant en gros en substance : "Vous n’ĂŞtes pas assez gentils avec les hommes politiques donc voilĂ ce qui se passe ils vont sur TF1 et on en recueille les rĂ©sultats aujourd’hui." »
- DP : « Non, non. C’Ă©tait pas seulement le service politique c’Ă©tait toute la rĂ©daction. Et ce que voulait dire Olivier Mazerolle tout simplement, c’est qu’on peut ĂŞtre implacable sur le terrain de la rigueur journalistique et on peut dans le mĂŞme temps avoir des relations normales, des relations courtoises avec les hommes politiques. […] D’après lui, on avait dans nos relations avec les hommes politiques, une manière de dĂ©dain ou de trop de dĂ©fiance systĂ©matique vis-Ă -vis des hommes politiques. [ …] C’est un directeur de l’info qui fait la part des choses entre le traitement journalistique c’est-Ă -dire l’antenne et le traitement en dehors de l’antenne. »
- DS : « Le dĂ©dain c’est hors antenne ? »
- DP : « Oui. »
- DS : « Et c’est un comportement que vous avez remarquĂ© vous-mĂŞme ? »
- DP, un temps puis : « Non mais… »
- DS : « Ah bon ? Ben il a tort alors ? »
- DP : « Non mais attendez. Je veux dire. De temps en temps ça fait du bien aussi peut-ĂŞtre que quelqu’un vous dise : "Attention on n’est peut-ĂŞtre pas dans la note juste dans nos relations hors antenne, hors journalisme avec les hommes politiques." »
- DS : « C’est-Ă -dire ? »
- DP : « Peut-ĂŞtre qu’il faut avoir plus de contacts. Peut-ĂŞtre qu’il faut avoir plus d’informations. Peut-ĂŞtre qu’il faut… VoilĂ . Peut-ĂŞtre qu’il faut ĂŞtre plus courtois. Peut-ĂŞtre qu’on ne se comporte pas toujours bien. Enfin je veux dire, je vois rien de choquant dans ses propos. »
Peut-être faudrait-il plus de dîners mondains avec les hommes politiques, aussi ?
Il convient de se remĂ©morer ici les propos tenu par Marc Tessier, PDG de France TĂ©lĂ©vision lors d’une rĂ©union des rĂ©dacteurs en chef des rĂ©gions et rapportĂ© par la CFDT (France 3) :
« Nous entrons en campagne Ă©lectorale. Vous, journalistes des rĂ©gions, allez ĂŞtre au contact des hommes politiques en campagne. Je reçois dĂ©jĂ dans mon bureau de nombreux coups de fil mais…. c’est mon mĂ©tier ! Vous n’avez pas Ă©tĂ© sans remarquer que notre budget actuel est très maigre. Mon message est le suivant : si vous savez ĂŞtre gentil avec vos interlocuteurs, notre prochain budget sera meilleur. » [13]
Et grâce à Olivier Mazerolle, ils viendront plus souvent sur France 2. A tous les coups on gagne !
« Monsieur Je-Sais-Tout »
A lire la presse de ces derniers jours, il semble que David Pujadas n’ait pas que le dĂ©faut de ne pas ĂŞtre assez « courtois » avec les hommes politiques. Morceaux choisis.
Un journaliste de France 2 dĂ©crivant David Pujadas : « C’est monsieur Je-Sais-Tout, il faut qu’il ait toujours raison. » [14] Ou encore : « Deux ans et demi plus tard, l’Ă©quipe de France 2 a appris Ă le connaĂ®tre. Et elle ne mâche pas ses mots : « "Arrogant" », "Abrupt", "Il veut aller trop vite et ne fait attention Ă rien ni Ă personne." » [15]
MĂŞme Olivier Mazerolle y va de sa recommandation : « Il [Olivier Mazerolle] a aussi demandĂ© Ă David Pujadas de changer d’attitude et d’ĂŞtre plus proche des Ă©quipes. » [16]
Quant Ă l’Ă©quipe du 20h et Ă Olivier Mazerolle, ils ne sont pas Ă©pargnĂ©s : « "Cette Ă©quipe paie des mois d’arrogance envers les journalistes, envers les grouillots qui mettent le charbon dans la machine", assène l’un d’eux [un journaliste de France 2]. Certains, au service politique, se plaignent d’ĂŞtre devenus sous Mazerolle « des porte-micros ». Un journaliste dĂ©plore la pression exercĂ©e par Mazerolle et Pujadas : "On se fait engueuler quand une image est sur LCI et pas chez nous. " » [17]
RĂ©sumons. Un journalisme qui Ă©pouse le point de vue de l’opinion. Un journalisme qui reconnaĂ®t une erreur, en s’efforçant de la minimiser et de masquer ses causes. Un journalisme qui dĂ©plore de manquer de proximitĂ© avec les responsables politiques. Qu’est-ce que ce journalisme-lĂ ?
Celui de TF1, précisément.
Les tĂ©lĂ©spectateurs et journalistes rĂ©calcitrants du service public n’ont plus qu’Ă espĂ©rer … que David Pujadas leur revienne transformĂ© de ses vacances.
Quant à Olivier Mazerolle, Le Monde dans son édition du 13 février avance notamment comme successeur pressenti… Daniel Bilalian ! Et vous, vous êtes plutôt peste ou plutôt choléra ?