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En guise de prologue : « Les cabris de Maastricht » (Les Nouveaux chiens de garde)

« Les cabris de Maastricht » sont de retour. Le rappel des outrances de la propagande passĂ©e permet de prendre la mesure de la troublante unanimitĂ© des discours prĂ©sents.

Nous publions donc, avec l’autorisation de l’auteur et de l’Ă©diteur, en prĂ©lude Ă  un dossier sur le traitement mĂ©diatique du rĂ©fĂ©rendum sur le projet de constitution europĂ©enne ce texte extrait des Nouveaux chiens de garde (pp. 27-31), de Serge Halimi, ouvrage paru en 1997 aux Ă©ditions Liber-Raisons d’agir.

Mais d’abord quelques mots d’Acrimed, en guise de prĂ©ambule.

2004 : Le retour des cabris

Le 23 septembre 2004, un auditeur de France Inter « exprime sa colère » que l’antenne de la radio nationale s’apprĂŞte Ă  « nous refaire le coup de Maastricht » Ă  force de propagande pour le « oui ».

La matinĂ©e sur France Inter avait en effet Ă©tĂ© exemplaire de ce point de vue : Ă©ditos de Pierre Le Marc et de Bernard Guetta paraphrasant l’un et l’autre la position de Lionel Jospin favorable au « oui », qui dĂ©jĂ  faisait la « une » du Nouvel Observateur. Est-il normal d’ailleurs que tous les Ă©ditorialistes de France Inter, radio publique, dĂ©fendent cette mĂŞme
position : Bernard Guetta en militant avouĂ© et rĂ©pĂ©titif du fĂ©dĂ©ralisme europĂ©en, StĂ©phane Paoli qui ramena ce matin lĂ  presque chaque problème Ă  la nĂ©cessitĂ© de davantage d’Europe alors mĂŞme qu’il conduisait un entretien avec François Bayrou dĂ©jĂ  favorable au « oui » ?
StĂ©phane Paoli a cru rĂ©pondre Ă  l’interpellation de l’auditeur en annonçant ... que Laurent Fabius serait bientĂ´t invitĂ© Ă  exprimer sa position. Comme si c’Ă©tait une marque de la magnanimitĂ© de France Inter que de ne pas interdire carrĂ©ment l’expression des hommes politiques favorables au « non », Ă©tant bien entendu qu’ils ne disposent eux d’aucun
appui Ă©ditorial Ă  l’antenne (chroniques, animateurs rĂ©guliers, etc.). Et qu’au contraire, ils sont presque assurĂ©s que Bernard Guetta interviendra après eux pour souligner l’inanitĂ© de leurs propos (ce qu’il fit dès le lendemain dans le cas de ceux de Laurent Fabius, dans une chronique au titre impayable de « Eh bien, dĂ©battons ! ».)

Toutefois, mĂŞme en s’appliquant, il n’est pas certain que France Inter - on pourrait dire la mĂŞme chose de l’entretien quotidien conduit par Jean-Pierre Elkabbach sur Europe 1, ou, naturellement, des commentaires du Monde - parviendra tout Ă  fait Ă  Ă©galer le ton propagandiste de la campagne de Maastricht en septembre 1992. Raison de plus de lutter contre l’amnĂ©sie.

1992 : « Les cabris de Maastricht », par Serge Halimi.

« L’horlogerie de notre système dĂ©mocratique s’est dĂ©traquĂ©e », une « campagne de presse obsĂ©dante », des « journalistes insidieux » : l’apprĂ©ciation d’un grand hebdomadaire et la dĂ©nonciation des mĂ©dias par François Mitterrand remontaient Ă  l’ « affaire Habache » [1].

Lors du dĂ©bat sur le traitĂ© de Maastricht, l’« horlogerie » paraĂ®t avoir mieux fonctionnĂ©, en faveur du “oui” : le pouvoir socialiste, les chefs de la droite et le patronat ont eu pour caisse de rĂ©sonance une presse respectueuse et quasiment unanime. Sous la pression de leurs lecteurs, certains des grands quotidiens d’information nationaux ont hĂ©sitĂ© mais, lorsque est venu pour eux « le temps de conclure », le « long et passionnĂ© dĂ©bat » a dĂ©bouchĂ© sur un « oui critique » (Alain Peyrefitte, Le Figaro).
D’autres ont conclu avec plus d’allant, souvent Ă  coups d’Ă©ditoriaux intempĂ©rants, rĂ©pĂ©titifs et sommaires. Alors directeur du Monde, Jacques Lesourne prit la plume pour annoncer qu’ « un non au rĂ©fĂ©rendum serait pour la France et l’Europe la plus grande catastrophe depuis les dĂ©sastres engendrĂ©s par l’arrivĂ©e de Hitler au pouvoir ».

Quant Ă  la presse hebdomadaire, jamais sans doute depuis la guerre du Golfe elle n’avait Ă  ce point dĂ©montrĂ© le caractère factice du pluralisme qu’elle affiche. Devant « un enjeu fondamental et dramatique » pour les uns, la menace d’ « une France Ă©cartelĂ©e » pour les autres, « les avantages du oui  » apparurent d’autant plus formidables qu’il n’y avait « pas de non tranquille. Va donc pour le catastrophisme s’il est de bon aloi  » (Claude Imbert, Le Point).
Bien sĂ»r, l’Ă©lecteur pouvait ne pas lire les quatre piliers hebdomadaires de la pensĂ©e unique en France. Alors dirigĂ© par Jean-François Kahn, L’EvĂ©nement du Jeudi fut simplement un peu plus emportĂ© que les autres. Mais, qu’il s’agisse du Point, de L’Express ou du Nouvel Observateur, les couvertures d’apocalypse dĂ©voilaient assez vite la diversitĂ© de l’information et des commentaires qui seraient servis. Et, en septembre 1992, mĂŞme TĂ©lĂ©rama, qu’on imaginait Ă  cent lieues d’un tel dĂ©bat, sauta sur l’« occasion urgente » de « rĂ©aliser l’Europe monĂ©taire ».

Les radios Ă  la fois gratuites et “gĂ©nĂ©ralistes” devaient-elles, en plus, ĂŞtre ouvertes aux deux France, celle du “oui” et celle du “non” ? C’eĂ»t Ă©tĂ© alimenter une vieille cassure que venaient d’enterrer les meetings communs d’Elisabeth Guigou et de ValĂ©ry Giscard d’Estaing, de François LĂ©otard et de Pierre BĂ©rĂ©govoy. Afin de s’Ă©pargner un tel danger, on limita la parole Ă©ditoriale Ă  ceux qui la dĂ©tenaient dĂ©jĂ  dans une presse Ă©crite tout acquise Ă  la modernitĂ© europĂ©enne.
Vous ne l’avez pas lu dans L’Express ou dans Le Point ? Vous l’entendrez sur Europe 1. Vous l’avez mal entendu sur RTL ? Relisez Le Nouvel Economiste. Quant Ă  L’heure de vĂ©ritĂ© de France 2, dont tous les journalistes habituels furent des militants du “oui”, il suffisait, pour retrouver son animateur, François- Henri de Virieu, de l’Ă©couter sur RMC commenter ainsi l’Ă©mission tĂ©lĂ©visĂ©e que TF1, Guillaume Durand et Jean d’Ormesson avaient servie au prĂ©sident de la RĂ©publique : « Tout ayant Ă©tĂ© dit soit par les journalistes, soit par l’Ă©chantillon de la SOFRES, la prĂ©sence de Philippe SĂ©guin [partisan du “non”] n’Ă©tait absolument pas nĂ©cessaire Ă  la clarification du dĂ©bat ».

Mais, si le « dĂ©bat » Ă©tait clair, l’enjeu n’Ă©tait pas toujours le mĂŞme. « Voulons-nous assurer la paix en Europe et y faire bientĂ´t une monnaie qui sera la plus forte du monde ? », interrogeait l’un. « Lundi, on va ĂŞtre soit plus puissant, soit moins puissant », rĂ©pondait l’autre. « Le non discrĂ©dite la France, le oui renforce sa main », tranchait un troisième.
Ces discordances paraissant modestes, on rĂ©ussit, sur une radio oĂą huit Ă©ditorialistes sur neuf avaient dĂ©clarĂ© Ă  l’antenne leur prĂ©fĂ©rence “maastrichienne”, Ă  trouver matière Ă  controverse en opposant l’Ă©ditorial d’un directeur d’hebdomadaire favorable au “oui” Ă  celui d’un directeur de quotidien lui aussi favorable au “oui”. Un “dĂ©bat” Ă©cologiste opposa sur France Inter Brice Lalonde Ă  Antoine Waechter, pour une fois d’accord l’un avec l’autre et... avec le traitĂ© de Maastricht.
Sur Europe 1, il y eut chaque dimanche un “face-Ă -face” entre deux journalistes (Serge July et Alain Duhamel) partisans de la ratification.

Face Ă  ceux que Bernard Pivot appela l’ « arrogante nomenklatura des nantis et des mĂ©diatisĂ©s », le « rassemblement ronflant de ceux que la vie a comblĂ©s », il n’y eut apparemment que plèbe ignorante et fanatique. « Bandits », « gang des dĂ©molisseurs », « rongeurs », « fossoyeurs de l’espĂ©rance », fourriers des « nazillons de Rostock », de « Munich », de la « barbarie », de la « tribalisation du continent », tous ceux qui, selon la sobre expression de Jean-François Kahn, prĂ©fĂ©raient « un non barbelĂ© Ă  un oui d’ouverture » et « la logique de l’Ă©puration ethnique Ă  celle de l’intĂ©gration europĂ©enne » furent donc remis Ă  leur place et menacĂ©s du pire : la dĂ©mission de M. Delors, Ă  l’Ă©poque prĂ©sident de la Commission de Bruxelles. « Les guerres, ça suffit comme ça ! » proclamèrent Ă  l’unisson ceux qui, deux ans plus tĂ´t, s’Ă©taient montrĂ©s moins jaurĂ©siens face aux Irakiens.

Qui dit presse dit revue de presse.
Sur France Inter, lorsque Ivan LevaĂŻ faisait un effort d’Ă©quilibre - dont on sentait bien qu’il lui coĂ»tait - le “oui” disposait encore de citations Ă  la fois beaucoup plus copieuses et infiniment plus enthousiastes que le “non” : « La lecture du texte [c’Ă©tait dĂ©jĂ  le deuxième] d’Edgar Morin m’apparaĂ®t presque obligatoire », nous prĂ©cisa-t-il. Et quand « le Figaro comptabilise les derniers arguments du oui », nul besoin de craindre que la Revue de presse un peu borgne de France Inter ne soit pas lĂ  pour les comptabiliser avec lui.
Le directeur de l’information de la station ne s’avoua-t-il pas « fascinĂ© et saisi » par la campagne de M. Giscard d’Estaing, « très impressionnĂ© » par celle de M. Barte, « impressionnĂ© par la très grande qualitĂ© » de celle de M. Rocard et mĂŞme, gageure suprĂŞme, « saisi par la qualitĂ© du discours » de M. Fabius. « Il n’y a que des gens du oui », lui fit alors remarquer, facĂ©tieux, l’un des journalistes de la station.

Le “non” s’exprima, mais moins souvent et devant un micro tendu en embuscade. Avec Jean-Pierre Elkabbach, les questions d’Europe 1 se firent militantes. « Pour Ă©viter de ne dire que des slogans », il interrompit Philippe de Villiers. Et Pierre Messmer se vit prĂ©sentĂ© ainsi : « IntĂ©griste du gaullisme, il dit non Ă  Maastricht en faisant parler le gĂ©nĂ©ral de Gaulle vingt-deux ans après sa mort ». Avec M. Giscard d’Estaing, l’entrĂ©e en matière avait Ă©tĂ© plus prĂ©venante : « Vous avez fait en faveur du oui une magnifique campagne Ă  fa fois pĂ©dagogique et raisonnable ». Lorsque les partisans du “oui” furent traitĂ©s avec moins de chaleur, ils s’en offusquèrent. Sur France 2, le premier ministre, Pierre BĂ©rĂ©govoy, rĂ©pliqua vertement Ă  un journaliste impertinent : « J’ai tout mon temps, et vous aussi j’espère ». C’est vrai, l’antenne lui appartenait.
Ils eurent tout leur temps. Pendant une Ă©mission de trois heures diffusĂ©e sur TF 1, interrogĂ© par trois journalistes partisans du “oui” et par un panel reprĂ©sentatif, qui rĂ©vĂ©la l’Ă©mergence insolite de GĂ©nĂ©ration Ecologie au rang de principal parti du pays, le prĂ©sident de la RĂ©publique, qui venait fort opportunĂ©ment d’annoncer qu’il souffrait d’un cancer dĂ©couvert onze ans plus tĂ´t, affronta brièvement M. SĂ©guin vers 11 heures du soir. Le quotidien anglais The Guardian compara la soirĂ©e Ă  une « publicitĂ© politique en faveur de l’Europe unie ». Cinq ans plus tard, l’un des participants, Jean d’Ormesson avoua qu’il s’agissait bien d’« une Ă©mission de propagande ».

AppuyĂ© par L’EvĂ©nement du Jeudi, M. Fabius se plaignit nĂ©anmoins : « Le non, du point de vue des mĂ©dias, ça intĂ©resse plus ». Le conseil supĂ©rieur de l’audiovisuel rĂ©vĂ©la que pendant l’Ă©tĂ©, le “oui” avait disposĂ© d’un temps d’antenne supĂ©rieur au “non” : 46% de plus sur TF1, 53% sur Antenne 2, 191% sur FR3. « La campagne a Ă©tĂ© monopolisĂ©e par le non pendant les vacances », jugea pourtant Alain Duhamel, d’autant plus hostile aux monopoles mĂ©diatiques qu’il Ă©tait Ă  l’Ă©poque Ă  la fois Ă©ditorialiste Ă  europe 1, au Point, au Quotidien de Paris et journaliste Ă  France 2.

Des correspondants français Ă  Tokyo avaient indiquĂ© : « Maastricht : le Japon voterait oui ». L’information fut confirmĂ©e par le premier secrĂ©taire de la mission japonaise Ă  Bruxelles. Quant Ă  l’AmĂ©rique, l’envoyĂ© spĂ©cial du Figaro, Stanley Hoffmann, le New York Times et le candidat Bill Clinton annoncèrent tous qu’elle prĂ©fĂ©rait de loin Maastricht Ă  son rejet. Peu importa au Nouvel Observateur, Ă  ce point partisan qu’il en devint lassant. L’hebdomadaire publia donc un article titrĂ© : « Ă‰tats-Unis, Japon : pourquoi Maastricht leur fait peur ? ».
Et M. BĂ©rĂ©govoy fut appuyĂ© par nombre de commentateurs quand, un an après la guerre du Golfe, il annonça que si le “non” l’emportait, la France ne pourrait pas « rĂ©sister demain au prĂ©sident Bush »...lui-mĂŞme favorable au traitĂ© ! Tout fut Ă  l’avenant. Le succès du Système monĂ©taire europĂ©en (SME) augurait bien de celui de la monnaie unique ? Son implosion rendit cette dernière encore plus nĂ©cessaire.

Enfin il y eut les petites manipulations. M. SĂ©guin se montrant vite l’un des avocats les plus performants du “non”, on lui imputa de souhaiter « secrètement » la victoire du “oui”.
« Si c’est non, il y aura une bourrasque monĂ©taire. Si c’est oui, il v aura une baisse des taux d’intĂ©rĂŞt  », avait promis Dominique Strauss-Kahn, alors ministre de l’Industrie. Ce fut “oui” : les taux d’intĂ©rĂŞt montèrent.
Pierre BĂ©rĂ©govoy l’avait bien annoncĂ© : « Si l’on est bien informĂ©, on doit choisir de voter oui ».


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