Accueil > Critiques > (...) > Les administrateurs du débat

Présidentielle 2007

Deux médias pour adolescents dans la campagne : une propagande inavouée ?

par Pierre Bruno,

Les médias destinés aux adolescents se distinguent-ils des médias dominants ? Ebauche de réponse par deux exemples [1].

La campagne présidentielle de 2007 est à l’origine de la création d’un site - « Phosphore et le Mouv’ » - qui se donne pour but de présenter l’élection aux jeunes. Ce site, comme son nom l’indique, est né de la collaboration entre le titre de presse Phosphore et la radio Le Mouv’, ainsi que de certains acteurs de l’éducation aux médias (le Clemi ou Centre de Liaison de l’Enseignement et des Médias d’Information). Les objectifs de ce site sont clairs :

« Parce que cette élection présidentielle est la première à se jouer aussi sur Internet, parce que le net est le média star des jeunes, Phosphore et Le Mouv’ créent ensemble un blog dédié à la présidentielle. Un espace pour apprendre et exercer ses droits et devoirs de citoyens, pour comprendre les enjeux de cette élection et le rôle des femmes et des hommes politiques » [2]. »

Pour autant ce site et le numéro de la revue qui lui est consacré présentent-ils une vision sinon objective du moins équilibrée de la campagne actuelle ?

Dans la revue : La marginalisation de la gauche radicale

Le dossier de la revue Phosphore porte principalement sur la question du droit de vote à 16 ans. Le rejet de cette idée par la majorité des jeunes interrogés (68 %) suscite des jugements contrastés des adultes intervenants dans la revue. Si certains journalistes regrettent ce manque d’audace, la plupart y voient au contraire le signe d’une saine maturité : « Vous n’êtes ni apolitique, ni abstentionniste, (...) au contraire vous prenez la politique trop au sérieux pour la laisser entre des mains sans expérience. Trop d’engagement tue l’engagement ! » [3]

Le corps du texte aborde toutefois un autre thème : celui des intentions de vote. Le traitement en est plus instructif. La manière de présenter les données dans l’article aboutit à une surévaluation des intentions de vote en faveur de la gauche en privilégiant les chiffres des 16-17 ans (61%) alors que le score est moins bon pour la tranche d’âge supérieure (53%) chez les 18-25 ans. De même, le journal peut écrire triomphalement « Le Pen rejeté par les 16-17 ans » (où il ne fait que 5%) alors qu’il aurait été tout aussi possible d’écrire que le FN est le troisième parti chez les jeunes pris dans leur globalité.

Pourtant, contrairement aux rhétoriques rodées de l’extrême droite, celle-ci n’est pas particulièrement maltraitée. En effet, l’article a le mérite de rappeler que « quand on décortique les résultats, on réalise que pour tous les candidats, ce sont surtout les catégories sociales, plus que l’âge, qui jouent dans la répartition des intentions de vote »  [4]. La conclusion est assez inattendue, voire tendancieuse : « Ainsi avec 12%, Olivier Besancenot arrive en troisième position dans les catégories sociales supérieures, tandis que les fils et filles d’ouvriers plébiscitent Ségolène Royal, comme leurs parents » [5].

En l’absence de toute donnée objective (on aimerait connaître par exemple le score du PS chez les catégories sociales supérieures comme les chiffres exacts du « plébiscite » de Ségolène Royal chez les ouvriers et leurs enfants), la conclusion semble être que l’extrême gauche est le choix des jeunes bourgeois, comme si le choix du parti socialiste était authentiquement prolétarien. L’orientation du texte est d’autant plus flagrante que si le vote FN est analysé (justifié ?) par le prisme des logiques sociales (« Les jeunes ne sont pas encore dans les problèmes d’emploi ou de logement, ils n’ont pas de message à faire passer avec un vote Le Pen » [6]) ce type d’analyse n’est pas appliqué au vote d’extrême gauche.

Cette orientation générale du numéro est confirmée, voire amplifiée par les marges du texte, et essentiellement par les témoignages de jeunes militants. L’équilibre paraît respecté : trois sont à droite, trois sont à gauche. Mais plusieurs biais apparaissent bien vite. Le premier porte sur le choix des personnes représentées. Surtout, si les militants de droite se répartissent entre partis de gouvernement (UMP, UDF) et extrême-droite (FN), les trois militants de gauche représentent les diverses composantes de la gauche de gouvernement : PS, PCF et Verts. A l’exception du PCF, les autres composantes de la « gauche antilibérale » ou « anticapitalistes » (comme elles se nomment elles-mêmes) ne sont pas représentées [7].

Le second biais ressort de la lecture des interventions des jeunes. Les trois discours de droite présentent les diverses facettes de cette tendance politique, avec une réduction (et cela est significatif) du fossé entre un Front National en quête de respectabilité (et qui est le seul des six à aborder la question de l’emploi) et un UMP très décomplexé ou plus précisément prêt à « briser les tabous » (surtout sur la question de l’immigration). Le discours des jeunes militantes du PS et du PCF est lui différent. D’une part ce sont les seules dont le profil est socialement marqué : la première est scolarisée au lycée Henri IV à Paris, la seconde est la fille d’une députée européenne. Mais surtout, dans leur discours, elles se caractérisent plus par leur sens des responsabilités que par leur volonté de rupture avec l’ordre économique établi et se démarquent plus de la gauche radicale que de la droite de gouvernement. Pour la jeune communiste : « Je suis allée chez les jeunes socialistes, chez les jeunes communistes révolutionnaires, puis chez les jeunes communistes, le juste milieu ! » [8] Quant à la militante PS qui a choisi ce parti parce qu’ « ils ne sont pas extrêmes », elle hésite à accorder le droit de vote aux jeunes de 16 ans car « parfois à cet âge, on est un ado en pleine crise et ce serait un cadeau aux extrêmes » [9].

Sur le site : Une vision partisane ?

L’analyse du site confirme-t-elle la lecture du numéro de la seule revue Phosphore ? En tout cas, la présentation de la « blogcampagne des 15-25 » (sélection de blogs de jeunes politisés) est tout aussi peu représentative des orientations politiques de l’ensemble de la jeunesse. L’extrême gauche reste occultée (comme l’extrême droite d’ailleurs) et la balance, plutôt favorable à la gauche de gouvernement dans la revue Phosphore, est ici bien plus marquée à droite (60 % des sites).

Si l’on prend pour repères - non pour le valider, mais à des fins de comparaison - les résultats du sondage d’intentions de vote réalisé pour Phosphore [10], la sous représentation, PCF excepté, de la gauche antilibérale dans le Magazine et sur le site est manifeste (avec toutes les précautions nécessaires à l’évaluation de ce type de sondages...).

Les inégales représentations des tendances politiques selon les supports

- Sondage = Intentions de vote.
- Editos publiés sur le site : favorables/défavorables. [11]

Sondage Témoignages (Phosphore) Blogs (Site) Editos (Site)
Ext. Droite 11% 16% 0% 0/1
UMP 26% 16% 30% 0/2
Autre droite : UDF... 7% 16% 30% 1/0
PS 37% 16% 23% 5/1
Verts, PCF... 7% 32% 18% 0/0
LO, LCR... 12% 0% 0% 0/1

Si l’on regarde les éditos écrits par des jeunes très souvent impliqués dans la presse lycéenne, et même si toute typologie ne peut être, dans ce cas, qu’approximative, il est possible de regrouper les 32 textes publiés en janvier et février [12] en quatre grandes catégories :
- les questions sociales et citoyennes (l’emploi, l’exclusion, l’impôt...)
- la politique en question : doit-on y croire ou pas ? Faut-il s’engager ? Sont-ils tous pourris ?
- le microcosme politico-médiatique : la bipolarisation est-elle justifiée ? Quel est le rôle des médias ? Les sondages sont-ils fiables ?
- les candidats et partis politiques : déclaration en faveur ou en opposition à un parti (ici plus précisément à un candidat)

Premier constat : le premier registre, le plus politique peut-être au sens étymologique du terme, est le moins abordé (trois éditos). Et la question du microcosme politique ne l’est guère plus (cinq éditos : deux sur le traitement de la campagne par les médias, un sur les sondages et deux sur la question de la bipolarisation, l’un opposé et l’autre favorable).

Le gros des articles se concentre sur deux des thèmes possibles et si l’on subdivise les 32 éditos en deux parties chronologiques d’importance égale, leur répartition n’apparaît guère aléatoire. D’une part les thèmes les moins traités perdent progressivement de leur importance. Par ailleurs le thème prédominant évolue.

Questions sociales La politique Le microcosme Candidats et partis
Editos 1 à 16 2 8 4 2
Editos 17 à 32 1 4 1 10

Dans un premier temps, la majorité des éditos s’inscrit dans un discours de déploration de la perte de sens du politique :


- « Vous allez me dire que je suis cynique et injuste. Peut-être... Mais comment ne pas l’être ? Je ferai confiance à ceux qui ont la prétention de nous gouverner le jour où la corruption cessera d’être punie par l’impunité dans les milieux politiques. Le jour où les droits de l’enfant et le rôle de la France auprès des pays du tiers monde seront évoqués dans les campagnes électorales. Le jour où les candidats diront « Je ferai tout mon possible pour... » et non pas « je vous promets que... », parce qu’on n’est jamais sûr de rien. » [13]

- « Comme des cadeaux bien emballés, dont on ne connaît véritablement le contenu, les programmes des candidats me paraissent merveilleux et prometteurs mais si je me penche sur le cadeau en lui, au delà des belles paroles et des jolies promesses, je reste sceptique. Certes, il est sûrement extrêmement difficile de diriger un pays mais pourquoi faire promettre dans le vide ? Pour la gloire, l’argent, le prestige ? Je n’ai aucune idée précise sur le sujet mais un coup de balai me paraît nécessaire pour avoir une réelle confiance en la politique. » [14]

D’autres articles plus rares (un quart de l’ensemble) s’inscrivent dans un mouvement contraire de revalorisation de l’engagement électoral :

« Mais en attendant cette révolution politique démocratique, il est de notre devoir à nous jeunes de prendre part dans cette campagne et de sensibiliser les sceptiques sur le bien fait du bulletin de vote. La politique peut changer notre vie quotidienne. Imposons-nous et votons !!! » [15]

Les articles portant sur des candidats précis sont plus rares et portent sur deux candidats alors potentiels et considérés comme « mineurs », mais tous deux issus de la société civile : Nicolas Hulot (présenté comme sympathique) et José Bové (présenté de manière bien moins positive) :

« Voir M. Bové à l’Elysée serait comme faire un remake d’ « Un indien dans la ville » (...) En y pensant, la France de José donnerait une jolie recette : une dose de verdure, de pâturages à perte de vue, une petite cuillère de vaches, une autre de chèvres, une pincée de fermes... » [16]

Dans la seconde moitié du corpus, la critique du politique continue :

« C’est ça la politique ? Politique de bac à sable, du genre « Je vais le dire à maman ». Je comprends presque les abstentions et les blancs. De quoi couper l’envie de s’intéresser à cet art qu’est, paraît-il, la politique. » [17]

Toutefois, la plus large part des éditos se limite alors à de simples considérations sur les candidats. Mais surtout, si l’on exclut un article hostile à Le Pen et un autre favorable à Bayrou, ces éditos ne parlent que de Ségolène Royal et de Nicolas Sarkozy. Et ces articles (à l’exception d’un seul, critique envers Ségolène Royal : « Je voudrais savoir si tout cela n’est pas juste un façade, une belle façade blanche mais dont le bois est pourri ? » [18]) sont quasiment à sens unique : très ou plutôt favorables à la candidate socialiste, très ou plutôt défavorables au candidat UMP :


- « Certes, la candidate socialiste n’est pas un ange, (...) mais en conscience de cause, et au nom de cette éthique de responsabilité, pour freiner la politique actuelle qui fonce droit dans le mur (loi Perben II attaquant les libertés individuelles, loi sur l’immigration, loi sur l’égalité des chances...) et déconstruit notre système social qui doit être réformé, mais sans oublier qu’il est un privilège français qu’il faut garder, rassemblons-nous derrière Mme Royal ». [19]

- « En souhaitant une « France qui se ressemble et qui se rassemble », le parti socialiste à travers Madame Royal s’impose, pour ceux qui doutaient, comme un des plus important parti politique français. C’est avec l’idée d’une France plus juste et donc plus forte que Ségolène Royal entame le sprint final. C’est pour moi une étape réussie et la différence avec l’UMP s’est accentuée. C’est une réelle gauche qui va s’opposer à cette véritable droite. Le fond se différencie profondément du parti de M Sarkozy, mais la forme également. Ce discours n’a pas été le sacre de Ségolène Royal, mais la résultante de nombreux débats participatifs. Les français l’ont dit et elle va le faire avec eux, comme le suppose leur slogan. C’est une vision nouvelle, qui peut être critiquable, mais dans un sens qui est courageuse. » [20]

- « Comment un candidat comme Nicolas Sarkozy peut-il prôner une rupture avec une situation dont il est en partie responsable, et se lamenter sur un bilan désastreux qu’il n’assume pas ? Ce n’est pas vraiment ce que j’appelle une attitude constructive. A l’inverse Ségolène Royal a aujourd’hui prouvé, malgré toutes les réserves qu’on avait émises à ce propos, qu’elle savait comment faire avancer la France, avec des propositions nombreuses, réalistes et modernes. Elle a su surmonter des différends qui auraient pu se transformer en rancœurs et en frustrations, par exemple sur le sujet de la constitution européenne, à propos duquel elle sait trouver des compromis avec ses opposants. Elle me semble la meilleure alternative à la suprématie de l’UMP et la solution la plus saine entre l’utopie et l’immobilisme. » [21]

Sans doute convient-il de se garder de toute extrapolation et ne pas céder au « déterminisme du pire » ou à l’illusion d’une action concertée. L’ensemble des documents examinés (articles de presse, blogs, éditos ou d’autres, comme les caricatures, non étudiés ici...) ne constitue pas un ensemble idéologique cohérent et ses composantes ne proposent pas une vision uniforme du monde et des enjeux politiques. Pour autant, il existe des convergences indéniables - dont on peut d’ailleurs discuter du caractère délibéré. Cet espace laissé à la libre expression de la jeunesse ne fait, somme toute, que renforcer la vision dominante dans les autres médias. En témoignent notamment, les inégales représentations des opinions politiques, certains commentaires journalistiques, voire, dans certaines parties du corpus, les appels quasi-univoques en faveur de certains candidats qui permettent de dégager une constante récurrente : la minoration, voire le dénigrement, de la gauche radicale.

 

Acrimed est une association qui tient à son indépendance. Nous ne recourons ni à la publicité ni aux subventions. Vous pouvez nous soutenir en faisant un don ou en adhérant à l’association.

Notes

[1La version initiale de cet article est à paraître dans le numéro 157 du Français aujourd’hui, mai 2007.

[2« La génération blog en live avec Phosphore et Le Mouv’ », édito du 17-01-2007.

[3Phosphore, février 2007, p.3.

[4Phosphore, p.10.

[5Ibidem.

[6Phosphore, p.10.

[7Nous avions initialement écrit : « La « "gauche antilibérale » ou « radicale » (comme on voudra...) n’est pas représentée ». Nous remercions vivement le site de Bellaciao (qui se présente comme un site de discussion, mais censure impitoyablement tous les messages qui ne soutiennent pas Marie-George Buffet et élimine automatiquement les adresses IP de tous ceux qui n’ont pas l’heur de lui plaire, comme s’ils s’agissaient de spammeurs) : ce site a publié un article relevant l’approximation qui pouvait laisser entendre que le PCF ne se réclamait pas de la « gauche antilibérale » (note d’Acrimed du 4 avril 2007)

[8Phosphore, p.10.

[9Phosphore, p.15.

[10Sondage CSA/Phosphore, réalisé du 15 au 29 nov. 2006.

[11NB. Le douzième édito est consacré à Nicolas Hulot.

[12L’édito de présentation générale du site signé par Isabelle Delaude et Emmanuel Davidenkoff n’a pas été comptabilisé.

[13Chloé Riban, 16 ans : « A vos yeux, hommes et femmes politiques, je n’existe pas. », édito du 18-01-2007.

[14Clarisse Roux-Rosier, 16 ans : « Une campagne ? Des mots... », édito du 25-01-2007

[15Raphaël Tual, 18 ans : « La Présidentielle au suffrage universel, un leurre ? », édito du 19-01-2007.

[16Marie, 17 ans : « Bové, MacDo et la cantoche », édito du 31-01-2007.

[17Céline Diverres, 17 ans : « La politique du bac à sable », édito du 27-01-2007.

[18Clarisse Roux-Rosier, 16 ans : « Au pays de Sego... », édito du 20-02-2007.

[19Véra Léon, 17 ans : « Une gauche adroite », édito du 08-02-2007.

[20Raphaël Tual, 18 ans : « Virage à gauche », édito du 14-02-2007.

[21Agnès Wahl, 17 ans : « Pas tous pourris », éditob 13-02-2007.

A la une

Didier Raoult et les éditocrates, le grand néant du débat médiatique

Personnalisation à outrance et misère de l’information.

Ce que les médias font à la justice

Une contribution d’Acrimed pour la revue Délibérée.

Formation des journalistes : quel bilan pour les dispositifs « d’égalité des chances » ?

Une enquête sur les dispositifs d’égalité des chances aux concours d’entrée aux écoles de journalisme.