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Darmanin-Le Pen : une semaine de feuilleton médiatique en vase clos

par Pauline Perrenot,

L’état-major du journalisme politique est sur le pied de guerre. Jeudi 11 février au soir, le très inspiré service public (« Vous avez la parole », France 2) organise un débat entre Gérald Darmanin et Marine Le Pen. Et le gratin de la profession a (depuis longtemps) marqué la date, anticipant un « événement » monté en épingle à grand renfort de bavardages… qu’ils réitèreront quand « l’événement » sera passé. Le résultat ? L’actualité du pays est réduite aux seules problématiques sécuritaires (séparatisme, laïcité, insécurité, immigration) actuellement labourées par le gouvernement, centrales chez le RN. Quant au discours autorisé sur ces thèmes, il est calé entre les positions de l’extrême droite et de la droite.

Tout a commencé le 10 janvier 2021. Le Parisien Dimanche met alors ses lecteurs (au premier rang desquels confrères et consœurs) dans la « confidence ». En page 6, une brève surmontée d’un tampon « confidentiel » annonce « un débat qui promet d’être musclé » entre Gérald Darmanin et Marine Le Pen.

Il n’en fallait guère plus pour appâter la profession. Et en effet, il suffit de se glisser un court instant dans la tête d’un journaliste politique pour comprendre à quel point ce débat « fait événement » : un formidable « match de catch », pour sûr, mais aussi : un nouveau « round » dans la longue « bataille » autour du projet de loi « Séparatisme », en plus d’une « préfiguration » de l’élection présidentielle (disent-ils). Joute verbale, thématiques ultra droitières, duel au couteau, sondages… le journaliste politique vibre d’impatience.

Ainsi Bruno Jeudy, dès le 2 février, ressert dans Paris Match la communication du ministre de l’Intérieur :

Gérald Darmanin attend ce moment de pied ferme au moment où la présidente du Rassemblement national bénéficie d’un sondage favorable qui la donnerait au coude-à-coude avec Emmanuel Macron. […] [Il] relève que si Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon s’accordent pour dénoncer son projet de loi [séparatisme], c’est qu’il doit « avoir trouvé le bon équilibre ».

Un jour plus tard dans Gala (3/02), une journaliste rapporte une « altercation musclée » à l’Assemblée nationale entre Gérald Darmanin et Marine Le Pen avant de lancer la question existentielle : « Cette guerre des mots serait-elle un aperçu de leur prochaine confrontation, tant attendue ? » En écho, la rédaction du Point (4/02) répond le lendemain, fournissant « en avant-première » à ses chanceux abonnés, un bingo des « éléments de langage » de l’une et de l’autre :



Remplissage maximal et information nulle également dans Les Échos du même jour, où la rédaction fait des plans sur le débat de France 2 en compagnie du devin d’Elabe, Bernard Sananès :

Dans le baromètre Elabe – « Les Échos », 20 % des Français disent avoir de [Gérald Darmanin] une image positive (40 % chez les sympathisants de droite). Mais l’élu de Tourcoing a aussi, relève Bernard Sananès, […] des « points bas », notamment dans les milieux populaires (14 %). « Il manque encore de bilan », analyse-t-il. D’où la nécessité pour lui de réussir sa délicate mission à Beauvau. Et son émission sur France 2, le 11 février […].

C’est dans un registre sportif – voire guerrier – que L’Opinion anticipe le débat, en page 3, toujours le 4 février (« Séparatisme : le duo Le Pen-Darmanin s’échauffe »), avec une maîtrise remarquée de la langue automatique : le « duel [Darmanin-Le Pen] a déjà commencé », « les étincelles fusent », « Marine Le Pen charge » tandis que « Gérald Darmanin étrille », « l’un et l’autre s’échauffent », « la candidate à la présidentielle fourbit ses armes », et « Jordan Bardella tacle ».

Le dimanche, jour du JDD, le débat de France 2 est sujet à de nouvelles conjectures, mobilisant sondologues et journalistes pour de nouveaux exercices de communication : « Darmanin passe mieux et marque plus de points que ses prédécesseurs […] il a le potentiel » certifie le directeur général adjoint de l’Ifop Frédéric Dabi, tandis que Brice Teinturier s’occupe comme il peut en mesurant la cote de popularité du ministre de l’Intérieur… auprès des sympathisants RN ! La fabrique du « rien » n’a pas de frontière.


Trois dépêches AFP pour anticiper le débat


Plus les jours passent, plus les boursicotages médiatiques se font jour, plus la sauce monte. Alors qu’au soir du 8 février a déjà circulé une dépêche AFP (« Face-à-face attendu entre Darmanin et Le Pen jeudi sur France 2 ») pour « dévoiler » le dispositif de l’émission, une deuxième paraît le lendemain, et même une troisième le surlendemain, jour J… tant le sujet semble incontournable [1]. Dès le titre de la deuxième dépêche (« Le Pen-Darmanin : un débat en forme de rodage pour 2022 »), l’AFP ne fait pas l’économie des mots-clés et illustre l’étroitesse de vue des journalistes politiques, obnubilés par la future échéance électorale.

Tandis que les uns spéculent en stratèges d’antichambre sur « "ce qui se passe au vestiaire" avant le match » (AFP, 9/02), les autres psychologisent (« Face à Darmanin, Marine Le Pen veut faire oublier le traumatisme de 2017 », L’Express, 10/02 ; « Gérald Darmanin fait-il peur à Marine Le Pen ? », L’Obs, 11/02). Nostalgiques (et en panne d’inspiration), d’autres encore exhument de leurs propres colonnes de vieux affrontements, s’échinant à construire le portrait médiatique de deux « ennemis » que tout opposerait, « les deux [entretenant] depuis des années un niveau d’inimitié qui ne s’est jamais démenti. » (Le Parisien, 10/02)

Ah bon ? C’est oublier leur passion commune pour l’« ensauvagement », la doxa ultra-sécuritaire et les étendards réactionnaires en tout genre...

Presse et radios n’ont pas fini de brasser du vent. Le 10 février, toujours parfaitement dans le timing, Le Figaro publie les résultats d’un sondage commandé à l’Ifop au sujet de l’élection présidentielle de 2022, lui permettant opportunément de fait sa Une sur un « duel » Macron-Le Pen à deux jours du débat de France 2. Duel qui, de plus, est présenté comme « inéluctable », alors que la question correspondante du sondage – déjà assez tendancieuse en elle-même – demande s’il est « probable ou non que le second tour de la prochaine élection présidentielle oppose Emmanuel Macron à Marine Le Pen »… L’art de manipuler la prospective : une hypothétique « probabilité » devient « inéluctable » à 15 mois de son échéance !



Les éditos politiques radiophoniques ne manquent pas à l’appel. Alors que Thomas Legrand y consacre son édito du 11 février sur France Inter, Neïla Latrous, dans son « brief politique » de France Info (10/02), brille par sa ventriloquie :

Que Marine Le Pen sorte gagnante de ce duel n’arrangerait pas les affaires de la majorité parce qu’une frange d’En Marche est convaincue que la campagne se jouera sur la sécurité. Cette partie de la macronie mise beaucoup sur le parler populaire de Gérald Darmanin, un phrasé peut-être moins parisien pour convaincre demain les électeurs tentés par Marine Le Pen.

Ou encore d’autres considérations également majeures pour l’information d’intérêt général : pour Darmanin, « réussir son débat demain, c’est aussi assurer ses arrières pour demain ». Sur RTL (10/02) face à Yves Calvi, Olivier Bost n’a rien à lui envier : « Le débat sera forcément flatteur pour [Gérald Darmanin] » (mais également pour Marine Le Pen) et lui permettra de « se recentrer. L’ensauvagement qu’il dénonçait l’été dernier, ou la loi "Sécurité Globale" qui avait fini en fin d’année par faire passer la majorité pour liberticide. Tout ça, les attaques de Marine Le Pen vont les atténuer, les relativiser. » Et l’éditorialiste de déplorer « la logique d’une inévitable affiche Macron-Le Pen ; cette impression que l’on nous joue déjà 2022, qu’on nous enferme dans ce match retour. » On ne le lui fait pas dire !

Car on ne peut que constater que les journalistes politiques trépignent en attendant ce débat. Au mieux pour son potentiel spectaculaire, au pire, pour ce pourquoi il a été visiblement idéologiquement conçu :

Sans être « une réplique du débat d’entre-deux tours », le duel Le Pen-Darmanin semblait « totalement valide idéologiquement », a expliqué Nathalie Saint-Cricq, qui a été la co-animatrice du débat entre les deux finalistes de la dernière présidentielle. Il doit permettre d’ « avoir une explication du gouvernement, soupçonné de courir après l’extrême droite ou la droite » et d’évaluer les contre-propositions de Marine Le Pen, a-t-elle ajouté (AFP, 8/02).

Courage, fuyons !


***


Quand un édito politique radiophonique ressemble à une brève de site people, qui elle-même n’a rien à envier à une infographie de la presse magazine ou à un long article de « décryptage » dans un grand quotidien d’information générale, le journalisme politique dominant s’apparente à un grand radotage. Bunkerisés dans leur entre-soi, englués dans la tambouille politicienne, les chroniqueurs politiques pratiquent un « journalisme » qui ne se différencie plus en rien de la communication. Le tout en restreignant toujours davantage la sélection des thématiques et le périmètre des débats, où la droite extrême et l’extrême droite sont aux premières places. Ces dernières semaines, à la Une du débat public, les « passes d’armes » Darmanin-Le Pen sur le « séparatisme » (Le Figaro, 03/02) succédaient déjà aux « passes d’armes sur la protection de Mila » (AFP, 22/01), qui elles-mêmes succédaient à d’innombrables « passes d’armes » sur le port du voile, l’insécurité, l’assassinat de Samuel Paty, l’ensauvagement, ad lib. Ces « passes d’armes » existent-elles ? Assurément oui. Les journalistes sont-ils contractuellement tenus de les répercuter, de les commenter, et de les amplifier à l’unisson tout en laissant quantité d’autres « actualités » quotidiennement sous les radars ? Assurément non.


Pauline Perrenot

 

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Notes

[1Et visiblement plus facile à traiter que bien d’autres, comme par exemple récemment, la condamnation définitive de Bouygues pour travail dissimulé.

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