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Daniel Schneidermann, censeur de la censure

L’ « interruption momentanĂ©e de l’image et du son », lors de l’Ă©mission dĂ©bat de France 2 qui mettait en scène Luc Ferry dans le rĂ´le de grand rĂ©pondeur aux propos, questions et objections d’un panel de tĂ©lĂ©spectateurs nous a valu son pesant de commentaires. (Sur quelques-uns d’entre eux, lire : « Du sabotage au sacrilège sur France 2 »).

Daniel Schneidermann, dans Le Monde TĂ©lĂ©vision datĂ© du 13 septembre 2003, s’insurge contre la « censure » de Luc Ferry, au moment oĂą il se dĂ©fend d’avoir Ă©tĂ© victime de la censure, au prĂ©texte qu’il Ă©tait un censurĂ© consentant (Lire : « Daniel Schneidermann, censurĂ© volontaire » ). Cette coĂŻncidence ne manque pas d’intĂ©rĂŞt…

Daniel Schneidermann s’attarde, pour commencer, sur le rĂ´le que Luc Ferry fait jouer, pour les besoins de sa « communication », aux images de ses propres filles. Ainsi se trouve partiellement justifiĂ© le titre de la chronique : « Ferry et les ferrinettes ».

Quand vient le moment de la rĂ©volte :

« En apparence tout va bien, mais la colère rĂ´de, si proche. Cette colère des profondeurs. Cette noire colère contre tous ceux qui parlent, qui possèdent, qui dĂ©cident, qui sourient. Cette colère des profs grĂ©vistes aux feuilles de salaire amputĂ©es, des intermittents sans horizon, des urgentistes aux mains nues, cette colère on ne l’a jamais sentie plus proche, plus sourde, qu’en cette rentrĂ©e. Et quand s’interrompt la grand- messe sorbonnarde de Luc Ferry, quand la chaĂ®ne, après quelques minutes, envoie un vieux Maigret comme un aveu de dĂ©faite, c’est cette colère que l’on sent tout de suite dĂ©border de l’Ă©cran et envahir le salon. Faut-il l’avouer ? Dans une première rĂ©action irraisonnĂ©e on partage cette colère, on se sent vengĂ©. VengĂ© des flots de ce sirop tiède qui coule de la bouche du ministre, de cette duplicitĂ© que l’on devine sans pouvoir la dĂ©montrer derrière ses esquives, de cette exploitation des ferrinettes. »

L’ « aveu » de Daniel Schneidermann - cette « rĂ©action irraisonnĂ©e » qui lui fait partager le pĂ©chĂ© de « colère » - sera suivie d’une rĂ©tractation. Mais le chroniqueur prend son temps.

– Le temps d’abord de nous faire partager le souvenir d’une « interminable » attente :

« Mais après dix interminables minutes l’image revient, et Jack Lang remplace Maigret. Et c’est un rituel familier qui reprend ses droits, le traditionnel dĂ©bat tĂ©lĂ©visĂ©, droite contre gauche, mon bilan contre votre budget. Avec un avantage Ă  Lang, d’ailleurs, qui conquiert d’emblĂ©e un ascendant professoral sur son successeur. Enfin on se retrouve entre soi. (…) ».

– Le temps ensuite d’une « interminable » rĂ©flexion. Car le « rituel familier », en apaisant la « colère » de Daniel Schneidemann , lui permet de reprendre ses esprits :

« Il faut du temps, beaucoup de temps, d’interminables minutes, pour que le sabotage anonyme de l’Ă©mission retrouve le nom qu’il devrait porter : une censure. Une belle et bonne censure. Et que la victime en soit un ministre en exercice n’y change rien. »

Ainsi, Daniel Schneidermann appelle les choses par leur nom : une « interruption momentanĂ©e de l’image et du son » (dix minutes qui valent Ă  ses yeux une Ă©ternitĂ©) serait « une belle et bonne censure ». Ne chipotons pas sur les mots : une censure temporaire est indiscutablement une censure, … mais temporaire. Si Daniel Shneidermann n’y prĂŞte pas attention, c’est sans doute que pendant dix minutes, il a trouvĂ© le temps long.

Et cette « rĂ©action irraisonnĂ©e » lui fait oublier des semaines de censure, peut-ĂŞtre moins voyante, mais autrement plus efficace, qui a pesĂ© sur les motivations effectives et les propositions alternatives des grĂ©vistes et manifestants du mois de mai. Le « sabotage » qui a permis de les priver de parole, mĂŞme lorsqu’on affectait de leur donner, n’a pas de nom officiel, mais « censure » est un terme qui lui conviendrait assez bien…

– Pourtant, aussi prolongĂ©e que soit la rĂ©flexion de Daniel Schneidermann, elle esquive ce motif de colère en dĂ©pit du temps qu’elle prend encore :

« Mais il faut d’interminables minutes pour parvenir Ă  se souvenir que l’on n’a pas encore inventĂ© mieux que le dĂ©bat dĂ©mocratique, l’Ă©lection au suffrage universel, les controverses courtoises au risque de la connivence, moins redoutables, Ă  tout prendre, que la censure anonyme. »

Toutes les « interminables minutes » accumulĂ©es donnent ce piètre rĂ©sultat : que l’ordre mĂ©diatique soit !

« L Ă©lection au suffrage universel », que nul ne conteste, fait ici de la figuration. Le « dĂ©bat dĂ©mocratique », que chacun apprĂ©cie, est Ă©videment confondu avec sa mise en scène mĂ©diatique. Les « controverses courtoises au risque de la connivence », elles, assurent le spectacle. Outre les « rituels familiers », elles dĂ©signent ici les Ă©missions d’ »ArrĂŞt sur image » ou les tractations qui permettent de sublimer la censure en obligation d’obĂ©issance volontaire. Lire, une fois encore, « Daniel Schneidermann, censurĂ© volontaire »

A moins que ces « controverses courtoises » ne fassent rĂ©fĂ©rence aux intenses nĂ©gociations qui ont couronnĂ© les mouvements sociaux du printemps et le mouvement des intermittents du spectacle !

RĂ©sultats des « interminables minutes » de mĂ©ditation (ou de « mĂ©diatation ») : une dĂ©fense courtoise de la dĂ©mocratie mutilĂ©e.

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