Nous l’avons déjà dit : ce n’est pas le rôle d’Acrimed de prendre parti dans une controverse d’ordre scientifique. Seul nous importe son traitement médiatique. Critiquer Patrick Cohen, comme nous le faisons ici, ne revient pas à prendre la défense de Didier Raoult – qui dispose d’assez de tribunes pour le faire lui-même. Il ne s’agit donc pas d’établir qui a tort ou raison, mais de rendre compte de la manière dont les éditocrates – plus à l’aise dans les effets de manche (et de plateaux) que dans la discussion proprement scientifique – ont parasité le débat par la mauvaise foi ou le caractère mensonger de leur discours.
Les interventions de Patrick Cohen sont Ă ce titre exemplaires. Dans l’émission « C Ă vous » sur France 5, le chroniqueur s’en est pris Ă plusieurs reprises Ă Didier Raoult en lui reprochant tantĂ´t de nier l’inefficacitĂ© de son protocole de traitement mis en place, tantĂ´t… de dissimuler ni plus ni moins la toxicitĂ© de l’HCQ.
Sur la question de la preuve scientifique de l’efficacitĂ© de la molĂ©cule en particulier, Patrick Cohen a pilonnĂ© avec rĂ©gularitĂ©. Le 25 mai, il vante « l’étude du Lancet, très robuste, sur près de 15 000 malades traitĂ©s ». Puis se moquant de Didier Raoult qui qualifie l’étude de « foireuse », Patrick Cohen ajoute que « rien ne fera dĂ©vier Didier Raoult, je pense il est trop tard pour lui pour faire demi-tour. » Patatras : l’étude tant vantĂ©e s’est bel et bien avĂ©rĂ©e « foireuse » (et retirĂ©e de la publication). PlutĂ´t que de « dĂ©vier », de faire une autocritique ou de se taire, Cohen a rĂ©ajustĂ© son canon : « Avant l’étude du Lancet, une vingtaine d’études avaient conclu la mĂŞme chose : pas ou peu d’effet, et pas de bĂ©nĂ©fice. » (6 juin)
Nous reviendrons plus en dĂ©tail sur le scandale du « LancetGate ». Au moins pouvons-nous en tirer d’ores-et-dĂ©jĂ un enseignement : la plus grande prudence aurait dĂ» ĂŞtre de mise dans la mĂ©diatisation des diffĂ©rentes Ă©tudes sur les potentiels traitements du Covid-19. Qu’il s’agisse des travaux censĂ©s dĂ©montrer l’efficacitĂ© du protocole Raoult (et il y en a eu contrairement Ă ce que laisse entendre le chroniqueur) ou sa dangerositĂ©, les limites sont nombreuses : mĂ©thodologie, faiblesse des Ă©chantillons, protocole de traitement Ă©tudiĂ© [1]... Et pourtant de prudence, il fut rarement question dans les mĂ©dias : on a plutĂ´t assistĂ©, au plus fort de la controverse sur la chloroquine, Ă la reprise tous azimuts, sans recul, de rĂ©sultats d’études (parfois au stade de prĂ©publication) utilisĂ©s comme arguments d’autoritĂ© dans le dĂ©bat mĂ©diatique – comme le fait Patrick Cohen.
L’éditorialiste de « C Ă vous » ne se contente pas de faire valoir ses certitudes sur le fond de la controverse scientifique. Comme de nombreux commentateurs mĂ©diatiques, il en fait une affaire de personne [2]. En l’occurrence, il concentre ses critiques (ou ses attaques) sur la personne de Didier Raoult. Extraits de vidĂ©os Ă l’appui, il s’applique Ă dĂ©montrer ce qui constitue selon lui une incohĂ©rence.
Dans « C Ă vous » du 6 juin, Patrick Cohen faisait part aux tĂ©lĂ©spectateurs de France 5 d’une sombre dissimulation : « c’est le point le plus sĂ©rieux, le plus problĂ©matique qui n’a d’ailleurs jamais Ă©tĂ© dĂ©battu avec Didier Raoult : la toxicitĂ© de l’HCQ chez les malades du COVID. Ce traitement a provoquĂ© des accidents cardiaques, il a fait des morts ». Le professeur de l’IHU de Marseille dissimulerait-il la toxicitĂ© de l’HCQ ? Heureusement, Patrick Cohen veille. « Voici ce qu’il disait en anglais et qu’il n’a jamais dit en français » poursuit le chroniqueur d’un ton solennel, avant de diffuser l’extrait traduit d’un entretien de Didier Raoult :
La posologie est très importante parce qu’à trop grosse dose, l’HCQ pose des problèmes. La chloroquine est dangereuse si vous utilisez un dosage trop élevé. Il y a même des gens qui se suicident avec. C’est comme les antalgiques, vous pouvez en prendre, mais si vous les utilisez à trop forte dose, vous pouvez mourir.
Patrick Cohen de conclure d’un ton lugubre : « vous pouvez mourir ». IncompĂ©tence, ou mauvaise foi ? Dans cet extrait, Raoult ne dit pas que l’HCQ est toxique mais que c’est la dose qui fait le poison. Mais surtout dans une vidĂ©o diffusĂ©e le 25 mai 2020 sur la chaĂ®ne Youtube de l’IHU, et visionnĂ©e plusieurs centaines de milliers de fois, Didier Raoult explique dĂ©jĂ : « c’est sĂ»r que si vous prenez de l’HCQ, on peut se suicider avec quand on en prend trop. » [3] Il n’a donc n’a pas cachĂ© aux Français « cette histoire de toxicitĂ© ». Le fait que l’HCQ soit dangereuse Ă forte dose ne signifie pas qu’elle soit toxique Ă plus faible dose – dĂ©terminer d’éventuels effets secondaires nĂ©fastes est d’ailleurs un des enjeux des essais cliniques. Etonnant que Patrick Cohen qui semble suivre de près les interventions de Didier Raoult n’ait pas vu passer cet autre extrait, d’autant plus qu’il se sert de la plupart des vidĂ©os diffusĂ©es sur le site de l’IHU pour construire ses (dĂ©)montages Ă charge…
Quelques semaines plus tard, le 24 juin 2020, le chroniqueur commente le morceau suivant de l’audition du professeur marseillais face aux députés :
[Le Conseil Scientifique] a été tenté de faire une vraie évaluation de l’HCQ avec l’Azythromycine, mais la mise en place de ça a été tardive (…). Mais il n’y a aucune évaluation d’essai du tout qui a été mise en place par ce Conseil Scientifique, c’est une faillite totale. Il n’y a rien du tout. Rien.
De ces quelques mots diffusĂ©s, Patrick Cohen tire une conclusion bien Ă©trange : « Alors c’est une dĂ©claration d’autant plus curieuse que lĂ Didier Raoult semble reconnaĂ®tre qu’il n’y a pas de preuve scientifique d’efficacitĂ© d’HCQ, en tous cas, qu’il n’y a pas eu de tests rĂ©alisĂ©s. » Ă€ nouveau, mauvaise foi ou incompĂ©tence ? Contresens en tout cas : car Ă la date de sa chronique, des tests ont bien Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©s, mais ils ne rĂ©unissaient pas les conditions suffisantes pour faire preuve – d’oĂą la « tentation » d’une vĂ©ritable Ă©valuation, d’une ampleur forcĂ©ment plus importante.
Une critique argumentée des travaux de Didier Raoult – sur le plan scientifique, méthodologique, comme sur le plan de la communication et du recours aux médias – était possible [4]. Mais plutôt que de rendre compte de la controverse sur l’utilisation de l’HCQ comme traitement du Covid-19, Patrick Cohen a, comme nombre de ses homologues, fait l’étalage de certitudes (souvent) mal placées.
Mathias Reymond et Eric Scavennec