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Didier Raoult et les éditocrates, le grand néant du débat médiatique

par Frédéric Lemaire, Mathias Reymond, Patrick Michel,

Dans notre précédent article, nous avons proposé une chronologie de la controverse médiatique sur l’utilisation de l’hydroxychloroquine (HCQ) comme traitement du Covid-19. Nous revenons ici plus particulièrement sur un aspect : comment le débat sur la personnalité de Didier Raoult a rapidement éclipsé celui sur l’efficacité de la chloroquine. Mettant ainsi en sourdine les enjeux sanitaires, éthiques et scientifiques des recherches et de la communication du professeur de l’IHU de Marseille.

Portraits en rafale


Dès le début de la pandémie, la personnalité de Didier Raoult cristallise le débat médiatique. Les médias se passionnent pour son apparence et les portraits se succèdent évoquant son « look improbable » et sa « personnalité atypique » (France Inter, 24 mars), « ses cheveux longs et sa barbichette blanche », ses « faux airs du général américain George Custer, tué lors de la bataille de Little Big Born, en 1876 » (Ouest-France, 23 mars), ou encore « ses chemises colorées sous sa blouse blanche et ses longs cheveux blonds, caricature du geek savant option druide gaulois » (Libération, 23 mars). En matière de portrait, Paris Match n’a pas déçu, avec trois articles consacrés à Didier Raoult publiés pendant la période du confinement : « Didier Raoult, urgence oblige » (3 avril), « Pour Didier Raoult, il est "possible que d’ici un mois, il n’y ait plus de cas dans les pays tempérés" » (22 avril) et « Entretien exclusif avec Didier Raoult : "Je suis un renégat" » (9 mai).

Autre modalité de personnalisation du professeur de l’IHU de Marseille : celle de l’interview. La presse comme les médias audiovisuels ne s’en sont pas privés. Sur BFM-TV par exemple, c’est Apolline de Malherbe qui s’est chargée d’interroger pendant une heure l’infectiologue marseillais, dans son bureau. Au cours de cet « entretien exclusif » diffusé en direct le 30 avril la journaliste n’a pas manqué d’aborder des questions cruciales :

- « Vous avez été décrit par certains comme un druide, comme un rocker, comme un gourou, comme un génie ou même comme un fou, est-ce que vous vous reconnaissez dans l’une ou l’autre de ces expressions ? »

- « Votre look, on a beaucoup parlé de votre look de rocker, c’est juste un hasard ? »

- « Votre père, qu’est-ce qu’il penserait de vous ? »

- « Votre bague, on ne la voit pas là, vous êtes caché mais … on a beaucoup parlé de votre bague tête de mort qu’on voit sur toutes les images de vous ».

Au-delà du caractère anecdotique de certaines questions, le fond de l’entretien va également s’avérer problématique. Dans une émission d’Arrêt sur images consacrée à cette interview, le journaliste scientifique Olivier Martin considère qu’Apolline de Malherbe va « céder à l’esbroufe » et aux « éléments de communication » de l’infectiologue. Ce qui est sans doute la conséquence logique du choix de la rédaction de la chaîne de faire appel à une journaliste « star » pour mener un entretien, à la place d’un ou d’une spécialiste. L’expérience fut reproduite dans les mêmes termes à trois reprises (face à David Pujadas sur LCI le 26 mai, face à Ruth Elkrief le 3 juin sur BFM-TV encore et face à Jean-Jacques Bourdin le 25 juin sur RMC)… et souvent avec les mêmes conséquences.


Editocrates déchaînés


En matière de personnalisation à outrance, les éditocrates et autres commentateurs médiatiques n’ont pas été en reste. Pour Alain Duhamel, tout en nuance, Didier Raoult « est un peu déséquilibré accessoirement, psychiquement, mais il est un très grand génie. » (BFM-TV, 30 mars). Le même jour sur LCI, au cours d’une de ses habituelles séances de cabotinage, Daniel Cohn-Bendit prend la mouche : « Qu’il ferme sa gueule et qu’il soit médecin ! Qu’il arrête de dire partout : ‘Je suis un génie’. Il y en a marre de ce genre de mec ». En face de lui, Luc Ferry répond qu’il est « d’accord » et souligne que la « personnalité de Raoult » peut être un « problème ». Le problème étant surtout qu’elle accapare les débats… au détriment du fond de la controverse.

Sur de nombreux plateaux, la critique argumentée des positions du professeur de l’IHU de Marseille cède la place à une condamnation de sa personnalité, de ses phrases provocatrices ou de ses soutiens. Sur France Inter, l’éditorialiste Thomas Legrand suggère même qu’on ne l’écoute plus : « Quand un scientifique dit, s’agissant de l’effet d’une molécule sur les infections provoquées par un virus : "les gens pensent comme moi"… C’est sans doute qu’il faut arrêter de l’écouter. » (28 mai) Alain Finkielkraut sur France 5 : « Didier Raoult m’énerve un peu. Enfin, avant lui, c’est son soutien qui est exaspérant. Cette manière de dire qu’il est le Robin des bois des Gilets Jaunes. » (16 avril) Et lorsque Patrick Cohen tente un « décryptage » de fond dans « C à vous », il s’emmêle les pinceaux avec des propos fallacieux (nous y reviendrons). Le seul nom de Didier Raoult suffit enfin à faire entrer Raphaël Enthoven dans un état de frénésie. Invité de l’émission de Pascal Praud le 9 juin sur CNews, le « philosophe médiatique » se lance dans un long monologue :

J’appelle charlatan un type qui se prend pour un devin, qui prédit en février la fin d’une pandémie alors qu’il n’y connait rien, qui vend une molécule qui ne marche pas, qui marche autant qu’une pastille Valda, qui brouille la recherche, qui vomit sur la méthode, c’est un déni de la science déguisé en défense de la science, qui se prend pour Dieu, qui brandit ses diplômes pour montrer qu’il a raison, qui fait de la science une affaire de sondage, oui, charlatan !

Et de conclure en beauté :

Je me fous qu’il soit infectiologue et qu’il ait des diplômes. Il y a des tas de gens qui ont des diplômes, en philosophie aussi vous avez des charlatans diplômés [1].

Habitué des plateaux de CNews, Ivan Rioufol, éditorialiste au Figaro, portait ce jour-là la contradiction face à Raphaël Enthoven. On épargnera aux lectrices et lecteurs l’intégralité de ces échanges mettant en scène un véritable match de catch entre « pro » et « anti » Raoult – la personnalité du professeur de l’IHU de Marseille accaparant une nouvelle fois toute la discussion. Tout au plus dirons-nous que les invectives y allèrent bon train, Rioufol fustigeant le camp « anti-Raoult » présenté comme celui des « dévots de l’ordre sanitaire » et des « procès staliniens » ; Enthoven continuant quant à lui d’affirmer que « Raoult dit n’importe quoi » à grand renfort d’arguments imparables : « Ça ne marche pas !! Ça ne marche pas !! […] C’est comme si vous dites 2 et 2 font 5 ! »

Ivan Rioufol, dans une précédente émission épinglée par Samuel Gontier, avait déjà fait étalage de sa « confiance » pour le « grand professeur mondialement connu », pour lequel l’opinion aurait « pris fait et cause ». Balayant d’un revers de main les réticences au traitement proposé par Didier Raoult : « Ça me fait penser à un type qui est en train de se noyer à qui il ne faudrait pas envoyer une bouée parce qu’elle n’est pas homologuée. » Pascal Praud a lui aussi, en d’autres occasions, fait état de son admiration pour Didier Raoult. Dans son émission du 25 juin, il s’enthousiasme pour Raoult, visiblement sous le charme suite à son audition de la veille devant les députés :

Je l’ai trouvé formidable, j’ai trouvé une forme de noblesse chez lui […] il est convaincant, il est efficace, il a du charisme, il parle clair, au plus près de ce qu’il pense lui, il a une forme de modestie et en même temps il sait ce qu’il est […] il y a peu de gens qui parlent comme il parle. Il y a beaucoup de gens qui mentent, et lui ne ment pas.

Dans une chronique euphorique, Sylvain Courage s’interroge dans L’Obs : « Le professeur Raoult est-il le général de Gaulle du coronavirus ? » Et de répondre sans retenue :

En ces temps de débâcle virale, le professeur Didier Raoult apparaît, à la France et au monde entier, comme une réincarnation de l’homme du 18 juin. Un héraut de la Résistance française qui refuse la défaite face à l’envahisseur !

Bref, autant de débats dans lesquels on cherchera en vain (ou presque) la moindre teneur en information proprement scientifique. Et cette grande fête du vide ne serait pas complète sans l’inénarrable Bernard-Henri Lévy, qui s’est fendu d’un « bloc-note » le 17 juillet dans Le Point. Un portrait en forme d’éloge à Didier Raoult, où le philosophe (notoirement épris de lui-même) semble se reconnaître dans « la célèbre blouse blanche » à la « mèche rebelle ».

***


Ce bref tour d’horizon du débat médiatique sur la chloroquine, devenu débat pour ou contre Didier Raoult, montre combien les médias n’ont, en réalité, pas contribué (et c’est un euphémisme) à éclairer ses enjeux. Informer de manière critique sur les aspects sanitaires, éthiques et scientifiques des recherches et de la communication du professeur de l’IHU était pourtant possible – nous y reviendrons. Mais il semble que pour de nombreux éditorialistes et commentateurs médiatiques, c’était trop demander.


Patrick Michel, Frédéric Lemaire et Mathias Reymond

 

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Notes

[1NDLR : L’intéressé en sait sans doute quelque chose.

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