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Chloroquine : une saga médiatique

par Frédéric Lemaire, Patrick Michel,

Ces derniers mois, le débat autour de l’utilisation de la chloroquine comme traitement de l’infection au Covid-19 a pris une place considérable dans les médias. La couverture médiatique de cette controverse a donné à voir les travers du traitement de l’information scientifique en temps de crise : commentaires débridés, information spectacle, personnalisation à outrance… Nous y revenons dans une série estivale, avec un premier article sous forme de chronologie.

Certains lecteurs chercheront peut-être à trouver, dans cet article, des éléments sur le fond même de la polémique qui a entouré la recherche médicale sur l’utilisation de la chloroquine et de son dérivé l’hydroxychloroquine (HCQ par la suite) comme traitement de l’infection au Covid-19. Nous préférons d’emblée rappeler l’objet de notre association et de nos publications : l’analyse critique du fonctionnement du système médiatique. Il sera donc ici question du traitement par les médias des recherches sur la chloroquine et l’HCQ, qui s’est révélé aussi riche en rebondissements... que pauvre en informations. En particulier, avec quelques semaines de recul, il nous est possible de revenir sur ce qui a pu être qualifié, dans le feu de l’action, de tournant ou de bouleversement, pour juger avec une meilleure acuité de la pertinence de ces commentaires.


Les origines de la controverse


Le 19 février dernier, soit deux mois après le début de l’épidémie en Chine, et alors que celle-ci est en train de devenir mondiale, trois chercheurs chinois publient une lettre dans la revue médicale BioScience Trend. Dans cette lettre, titrée « le phosphate de chloroquine montre une efficacité apparente dans le traitement des pneumonies associées au Covid-19 », les auteurs préconisent que l’utilisation de ce traitement soit intégrée aux prochaines recommandations sanitaires publiées par les autorités chinoises, suite à diverses études qu’ils jugent probantes.

Ce courrier passe en dessous des radars médiatiques français. Ou presque : on n’en retrouve aucune mention dans les jours suivant sa publication, à l’exception d’un reportage de France 3 régions dans les locaux de l’Institut hospitalo-universitaire (IHU) Méditerranée Infection à Marseille. On y apprend qu’une équipe de l’IHU, dirigée par le professeur Didier Raoult, a bien pris note de cette publication et prévoit, en cas de test positif, de mettre en œuvre un traitement à base de chloroquine.

Le 25 février, moins d’une semaine après la publication du courrier initial des chercheurs chinois, Didier Raoult apparaît dans une video publiée sur la chaîne Youtube de l’IHU et initialement titrée « coronavirus : fin de partie » [1]. On peut y voir le chercheur donner une conférence relatant le contenu de ce courrier du 19 février, et amuser son auditoire en concluant que le Covid-19 serait « probablement l’infection respiratoire la plus facile à traiter. » Les annonces faites dans cette vidéo, à la fois moins exotiques et moins prudentes que le courrier des chercheurs chinois sur lequel elles s’appuient, vont connaître un retentissement médiatique bien supérieur.

Dès le lendemain de la publication de la vidéo, l’AFP publie une dépêche qui revient sur ces déclarations et les médias s’en emparent. Pour la plupart, ils font état des déclarations du chercheur marseillais ainsi que des premières réserves de ses confrères quant à l’efficacité du traitement par chloroquine. Les titres de presse (tous datés du 26 février) expriment différentes nuances de prudence. Des plus enthousiastes :



... aux plus interrogatifs ou réservés :



Autant d’interrogations ou de réserves dont ne manqueront pas de faire part les « fact-checkeurs » de l’AFP, comme de Libération, entre autres. Bref, la question de l’efficacité de la chloroquine fait, ce 26 février, son entrée fracassante dans le débat médiatique. Et ce n’est qu’un début.


L’information scientifique marginalisée


Dix jours plus tard, le 5 mars, l’équipe du professeur Raoult soumet à l’Agence Nationale de Sécurité du Médicament (ANSM) une demande d’autorisation pour un protocole de recherche visant à établir l’efficacité de l’HCQ, dérivé de la chloroquine. La demande est approuvée. Le 16 mars, une nouvelle vidéo est publiée sur le compte Youtube de l’IHU, sous le titre « Coronavirus : diagnostiquons et traitons ! Premiers résultats pour la chloroquine ». On y voit le professeur exposer dans une conférence les premiers résultats de son étude, qui sera publiée dans les jours qui suivent par la revue médicale International Journal of Antimicrobial Agents. Les jours qui suivent, la chloroquine fait l’objet d’une nouvelle série d’articles soufflant le chaud et le froid dans la presse nationale et régionale, comme dans Le Monde, Libération, Le Figaro, Le JDD ou encore Le Parisien, Ouest France, Nice Matin ou La Dépêche. Des articles qui font état de résultats « prometteurs » (Ouest-France) voire « spectaculaires » (Le Monde) mais également des réserves d’autres chercheurs et médecins, ainsi que des effets secondaires.

Le 18 mars, dans la matinale de France Inter, Denis Malvy, expert infectiologue au CHU de Bordeaux, se réjouit des résultats des tests cliniques réalisés à Marseille par le professeur Didier Raoult. Dans le journal de 20h de France 2, le professeur Parola, infectiologue à Marseille, revient sur ces résultats là aussi qualifiés de « prometteurs », dans un sujet d’une minute trente où l’on apprend par ailleurs que Sanofi, le laboratoire « qui fabrique le médicament, se dit prêt à offrir son aide et des millions de doses, tout en restant prudent ». Dans la presse, certaines publications ne s’embarrassent de nuance. Ainsi le magazine Marianne de titrer :



Ou encore Les Echos :




La controverse gagne rapidement un autre terrain intimement lié à l’univers médiatique, celui de la politique. Le 17 mars, les propos tenus par Sibeth Ndiaye à l’issue du conseil des ministres sont également rapportés dans Ouest France : « Il y a des essais cliniques sur 24 patients, qui sont prometteurs. Le ministère a souhaité étendre ces essais cliniques, qui seront dupliqués sur un plus grand nombre de patients ».

Le 19 mars, Donald Trump annonce avoir « approuvé » le recours à la chloroquine contre le coronavirus, expliquant que le médicament avait « montré des résultats préliminaires très très encourageants ». Le lendemain, Marianne relaie à nouveau la parole du professeur expliquant que ce sont ses travaux qui ont motivé cette décision, dans un article titré « De Marseille à Fox News : comment les essais de Didier Raoult sur la chloroquine ont convaincu Donald Trump », dans lequel le magazine affirme que la décision du président américain, basée sur les recherches françaises pourrait constituer « un tournant dans la lutte contre le coronavirus SARS-CoV-2 ».

Le 21 mars, le ministre de la Santé Olivier Véran s’explique sur le choix des autorités sanitaires françaises de ne pas recourir massivement à la chloroquine : « Aujourd’hui, je n’ai aucune donnée suffisamment validée scientifiquement, médicalement, pour tendre à une recommandation ».

L’information scientifique est victime d’injonctions médiatiques contradictoires : d’une part il faut parler de la chloroquine puisque c’est devenu « un sujet » dont tout le monde s’empare. De l’autre, il n’y a rien (ou si peu) de « nouveau » à dire sur le terrain scientifique : presque un mois après la première vidéo « fin de partie », il n’existe aucun consensus sur la question de l’efficacité de la chloroquine comme traitement du Covid-19. Les conditions sont réunies pour un déchaînement de commentaires désinformés ; le court-terme médiatique court-circuite le temps long de la recherche scientifique.

Sur les chaines d’info tout particulièrement, le journalisme scientifique est complètement marginalisé au profit des professionnels de l’exégèse scientifico-médiatico-politique qui façonnent à longueur de journées les débats qu’ils prétendent informer. Une étude de l’INA montre la surface médiatique considérable réservée à la chloroquine sur ces chaînes. La palme revient à BFM-TV sur laquelle le mot « chloroquine » est prononcé jusqu’à 35 fois par heure sur la période du 23 au 29 mars. Éditocrates et commentateurs s’en donnent à cœur joie, à l’image de cette émission de BFM-TV (26/03) dans laquelle Apolline de Malherbe, mène une étude téléphonique sur deux cas, celui de Valérie Boyer, à qui elle demande de raconter le déroulement de son traitement, et celui d’un « médecin qui s’est auto-traité à la chloroquine » dont elle diffuse le témoignage [2].

La controverse devient un sujet sur lequel chaque personne intervenant dans les médias doit donner son avis. Le 22 mars, dans l’émission « Questions Politiques » sur France Inter, le sénateur LR Bruno Retailleau interroge Ali Baddou (animateur de l’émission) et Jean-Luc Mélenchon (également invité) : « La chloroquine, pourquoi ne l’utilise-t-on pas ? ». D’autres membres de son parti interviennent également publiquement dans ce sens, comme Christian Estrosi (maire de Nice) qui déclare à La Provence « J’ai envie qu’on fasse confiance à Didier Raoult », après avoir lui-même pris le traitement et en avoir témoigné sur BFM-TV : « Je l’ai vécu parfaitement bien. J’ai le sentiment d’être guéri. Je suis en pleine forme. J’ai décidé de faire confiance au professeur Raoult ». Valérie Boyer (députée des Bouches-du-Rhône), prend « la défense de Didier Raoult » dans un entretien publié sur Lefigaro.fr. Le 23 mars, Philippe Juvin, maire LR de La Garenne-Colombes et chef du service des Urgences de l’hôpital Georges Pompidou, rappelle tout de même au micro de la matinale de France Inter, que la question de l’efficacité de la chloroquine reste à trancher, tout en appelant à « produire dès maintenant et très massivement ce produit » pour avoir un maximum de stock si jamais son efficacité venait à être confirmée.

D’une manière générale, l’intérêt médiatique pour la question de l’efficacité de la chloroquine laisse la place à une opposition tranchée entre « pro » et « anti » Didier Raoult [3]. D’autant que le professeur se prête volontiers au jeu médiatique, endossant l’habit de contestataire à la politique sanitaire du gouvernement. Le 24 mars, il annonce se mettre en retrait du conseil scientifique qui conseille le gouvernement, auquel il appartient, et attaque très sévèrement ses membres dans une tribune au Monde où il dénonce des « maniaques de la méthodologie » et un « habillage pseudoscientifique ».


La saga médiatique se poursuit


Plusieurs autres épisodes vont continuer à ponctuer la « saga » chloroquine. Le 23 mars toujours, un couple de sexagénaires américains, effrayés par le coronavirus, ingère du désinfectant pour aquarium contenant de la chloroquine. L’homme en meurt dans la journée. Ce fait divers fera l’objet, dès le lendemain, d’une dépêche AFP abondamment reprise : les sites internet de L’Obs, de 20minutes, du Progrès, du HuffingtonPost et du Parisien publient chacun un article « avec AFP » dans la journée du 24 mars, tandis que celui du Figaro s’appuie lui sur l’article relatant cette affaire dans le New York Times. Une réaction qui rend compte de l’appétence médiatique pour la « polémique » autour de l’utilisation de la chloroquine.

Le 26 mars est publié un décret qui encadre la prescription d’HCQ et l’autorise pour les patients pris en charge à l’hôpital pour une infection au Covid-19, tout en interdisant son utilisation en médecine de ville dans cette indication. Une bonne nouvelle pour les malades ? Difficile à dire. Après un mois de polémiques et des dizaines d’articles et d’heures d’antenne, les éléments tangibles pour se faire une opinion sur l’utilité de ce traitement restent peu nombreux, et semblent pouvoir être remis en question d’une minute à l’autre, et d’une étude à l’autre. Ainsi le 25 mars, Le Monde publiait un article titré « Hydroxychloroquine : un petit essai clinique chinois peu probant », consacré à une étude aux « résultats difficiles à interpréter ». Dans un article titré « Chloroquine, l’autre essai clinique qui affaiblit l’espoir d’un traitement miracle », au moment où Capital rapportait les propos de l’infectiologue François Bricaire réagissant aux résultats d’une autre étude chinoise publiée le 6 mars selon laquelle « l’hydroxychloroquine pour soigner le Covid-19 ne marche pas ».

L’autorisation de la prescription d’HCQ demeure néanmoins un motif de satisfaction pour les promoteurs de l’utilisation de ce médicament, au premier rang desquels on trouve le professeur Raoult. Ce dernier remercie donc le ministre de la Santé pour la publication de ce décret, ainsi que nous le font savoir dans la journée les sites de BFM-TV, de 20minutes, du Huffington Post, de RT France et de L’Express.

Le 3 avril, l’ancien ministre de la Santé Philipe Douste-Blazy, lance avec le professeur d’infectiologie Christian Perrone, une pétition intitulée « Traitement Covid-19 : ne perdons plus de temps ! » visant à assouplir les possibilités de prescription de l’HCQ ou à défaut, de chloroquine. Au moment de la rédaction de cet article, elle a recueilli plus de 580 000 signatures, témoignant de l’ampleur de la mobilisation en faveur de l’utilisation de l’HCQ en dépit de la controverse scientifique et médiatique toujours d’actualité.

À mesure que la controverse devient médiatiquement incontournable, son traitement médiatique semble s’autonomiser toujours d’avantage des enjeux proprement médicaux et scientifiques. Le 5 avril un sondage réalisé par l’IFOP est publié en exclusivité par Le Parisien, dans un article titré « Covid-19 : 59% des Français croient à l’efficacité de la chloroquine. » Autant dire que la démonstration est faite... Certains esprits chagrins regretteront cependant « qu’on substitue au savoir scientifique une étude d’opinion », à l’instar du journaliste scientifique Olivier Hertel, cité dans un article d’Arrêt sur images consacré à ce sondage.

Le 9 avril, le président Emmanuel Macron rend visite à l’infectiologue Didier Raoult. Cette visite fait l’objet d’un sujet de 2 minutes 30 dans le journal de 20h de France 2 le soir même, et d’articles détaillés publiés dès le lendemain sur les sites de médias aussi divers que LCI, Le Point ou encore Le Parisien ou Francetvinfo. L’occasion, pour les commentateurs, de s’interroger sur le message politique d’une telle visite ; ou sur la « personnalité controversée » du professeur Raoult – l’occasion, parfois également, de glisser un mot sur la controverse scientifique qui demeure.

Le 10 avril, le chercheur actualise les résultats de ses recherches en publiant en ligne les élément les plus récents, qui confirment selon lui l’efficacité de cette molécule « sans danger ». Ouest France publie ce jour-là un article qui témoigne de l’exercice d’équilibrisme auquel se livrent les médias. Il mentionne à la fois les affirmations de l’IHU dans son article : « L’étude serait la preuve "que le traitement sans danger est efficace contre le Covid-19", claironne l’IHU », et un « signal de vigilance sur les effets cardiaques de l’hydroxychloroquine » qui les contredit. Le même jour, La Croix semble résumer toute l’affaire dans le chapeau de l’article titré « Coronavirus : mobilisation industrielle autour de l’hydroxychloroquine », où chaque phrase semble contredire la précédente :

Sanofi, qui fabrique la molécule en France, vient de faire un don de 100 millions de doses à cinquante pays. Cependant le groupe rappelle que l’efficacité de l’hydroxychloroquine dans la prise en charge du Covid-19 n’est pas encore prouvée. Tous les grands laboratoires augmentent leur production.

Le 24 avril circule sur les réseaux sociaux une vidéo montrant la livraison de barils étiquetés comme étant du phosphate de chloroquine à l’armée française, qui confirme en avoir acheté « par précaution », au cas où la chloroquine se révélerait validée par les autorités de santé comme étant utile pour lutter contre le Covid-19. Le lendemain, le site internet de 20 minutes transforme déjà l’information en nouveau rebondissement dans la polémique scientifique :

L’armée française (qui dénombre au moins 1.500 cas de coronavirus) vient-elle d’apporter la preuve de l’efficacité du traitement controversé du docteur Didier Raoult consistant à traiter le Covid-19 avec de l’hydroxychloroquine ?

« Chloroquine : fin de partie » ?


Le mois de mai apporte également son nouveau lot de rebondissements : Le 14 mai, la revue médicale The British Medical Journal publie deux études, une française, et une chinoise, qui remettent en cause l’efficacité de l’hydroxychloroquine comme traitement de l’infection Covid-19. Ces deux études sont reprises dans une dépêche AFP qui sera vaillamment bâtonnée par de nombreuses rédactions [4]. Dans les quelques articles ou sujets, hors dépêches, qui traitent de ces deux études, le ton se fait plus tranché en défaveur de l’utilisation de l’HCQ. C’est le cas sur France 24, RFI ou dans un article sur le site de France Inter, qui revient en détail sur les conclusions « très nettes » des deux études. Même si, note l’article, « pour avoir une preuve certaine et définitive de son inefficacité, un essai thérapeutique à plus grande échelle avec tirage au sort est encore nécessaire ». Sur le site de LCI, un article évoque « une nouvelle pierre dans le jardin de Didier Raoult ». L’HCQ « serait inefficace selon deux études ».

Mais l’article le plus intéressant est sans doute celui du Parisien. Il revient non seulement sur les résultats des deux études, mais aussi en détail sur leur méthodologie, ainsi que sur les critiques de ses études. Et notamment sur le fait que ces études ont été médiatisées alors mêmes qu’elles n’en sont qu’au stade de la prépublication, et n’ont « pas encore été relues et validées par un comité de lecture d’une revue médicale » [5]. Autre écueil : le nombre peu important de patients, qui réduit la pertinence des statistiques. Deux arguments d’autant plus intéressants qu’ils peuvent se retourner contre les partisans de la chloroquine : les « preuves » avancées sont souvent de « petites » études en prépublication. Il s’agit sans doute là d’une des clés de la grande confusion du débat médiatique de la controverse scientifique autour du recours à la chloroquine : la reprise tous azimuts, sans distance, de résultats d’études qui sont pris comme arguments d’autorité dans le débat médiatique. Un travers d’autant plus important que l’appétence médiatique est grande pour un éventuel « remède miracle » ou pour un nouveau rebondissement dans le « feuilleton chloroquine » [6].

Le 22 mai, une nouvelle étude publiée dans la prestigieuse revue The Lancet indique que l’hydroxychloroquine est non seulement inefficace, mais même dangereuse pour les patients atteints d’une infection au Covid-19. Le 26 mai, le Haut Conseil de Santé Publique, saisi par le ministre de la Santé, rend un avis préconisant de ne plus utiliser l’hydroxychloroquine en traitement du Covid-19. Un décret officialise cette interdiction d’utilisation dès le lendemain, tandis que l’ANSM et l’OMS annoncent avoir lancé, « par précaution », la procédure de suspension des essais cliniques évaluant l’efficacité de l’hydroxychloroquine.

Rapidement, de nombreux médias s’emparent de l’information. Le site du Point rapporte les résultats de cette étude dans un article titré « Covid-19 et hydroxychloroquine : fin de partie ? ». L’hebdomadaire, qui juge les résultats de l’étude « éloquents », les résume ainsi : « Pour les malades soumis à ce traitement, conclut l’étude, le risque de décès est donc multiplié par cinq. » Pour Checknews sur le site de Libération, l’étude « confirme les doutes sur le rapport bénéfice/risque de la thérapie. » Pour France Info, l’étude est « bonne » mais « ne permet pas de clore complètement le débat ». Même son de cloche dans Le Monde, dans L’Express ou dans le JDD. Les résultats de l’étude sont également largement commentés sur les plateaux des chaînes d’info, sur BFM-TV ou sur LCI, ainsi que les propos de Didier Raoult jugeant l’étude « foireuse ». Propos auquel réagissait un commentateur éclairé (et visionnaire) sur Radio Classique, en la personne de l’inénarrable Alain Finkielkraut : « Je ne vois pas pourquoi l’étude de The Lancet serait foireuse ».

Las, dès le 28 mai, dans les colonnes du journal du journal britannique The Guardian, des chercheurs commencent à faire part de leurs doutes sur la fiabilité des données utilisées pour cette étude – dont les auteurs annoncent avoir étudié les dossiers médicaux de 96 000 patients, rassemblés par une mystérieuse entreprise du nom de « Surgisphère ». La polémique enfle rapidement, jusqu’au retrait de la publication par le Lancet le 4 juin, une fois établies les méthodes frauduleuses des auteurs de l’étude et de Surgisphère, fraude constituant le scandale le plus retentissant des dernières années dans le domaine de la presse biomédicale, rapidement nommé le « Lancetgate » [7] Dès le 3 juin, l’OMS annonçait la reprise des essais cliniques sur l’HCQ.

A suivre...


***


Plus de trois mois après la première publication scientifique faisant état d’une potentielle efficacité de la chloroquine ou de son dérivé l’HCQ comme traitement du Covid-19, la controverse court toujours. Au début du mois de juin, il s’agissait encore d’attendre les résultats des études les plus probantes pour déterminer si oui ou non, il y avait là un véritable motif de soulagement pour les malades et leurs proches. Au moment de la rédaction de cet article, le reflux apparent de la « première vague », et la diminution du nombre de patients potentiellement « recrutables » pour de telles études semble même devoir amener à poser la question de savoir s’il sera possible d’avoir un jour une démonstration scientifique valide de l’efficacité ou de l’inefficacité de la chloroquine ou de l’HCQ comme traitement du Covid-19.

Une chose est sûre : les médias ont largement contribué à la confusion de ce débat par leur appétence pour les effets d’annonce et autres « remèdes miracles », l’absence de recul vis-à-vis de résultats d’études aux protocoles souvent discutables, les résultats les plus récemment divulgués étant souvent considérés comme ceux qui closent le débat… jusqu’à la publication de résultats contradictoires, la mise en récit des hésitations, confirmations et infirmations des autorités scientifiques ou sanitaires, la personnalisation à outrance, ou encore le commentaire permanent des personnalités si peu qualifiées soient-elles. Les médias ont co-construit (avec médecins, chercheurs, politiques en quête de visibilité, autorités sanitaires tâtonnantes…) une véritable saga (hydroxy)chloroquine où suspense et retournements de situations ont souvent damé le pion à l’information et à la réflexion. Nous reviendrons très prochainement sur les différents aspects de cette affaire et du fonctionnement médiatique (ordinaire mais aussi en temps de crise) qui ont conduit à ce résultat.


Patrick Michel et Frederic Lemaire (avec Jean Pérès)

 

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Notes

[1Dans un second temps, le titre sera modifié pour devenir « coronavirus : vers une sortie de crise. »

[2Nous tenterons prochainement de démêler les différentes contraintes structurelles du fonctionnement des médias qui ont pu expliquer l’extrême pauvreté de ce traitement médiatique. En particulier sur les éléments qui font de la science un objet difficile à saisir et à transmettre pour les médias et leurs têtes d’affiche.

[3Avec d’un côté comme de l’autre des arguments pour le moins discutables, nous y reviendrons dans un prochain article.

[4La dépêche sera largement reprise, notamment sur le site du Parisien, ceux du Figaro, du Point, des Echos de L’Obs, de Challenges, de Paris Match, des Inrockuptibles ; mais aussi de France Info, ou encore dans la presse régionale par Ouest-France, La Charente Libre, Le Midi Libre voire les Dernières Nouvelles d’Alsace.

[5Nous prendrons prochainement le temps de nous plonger en détail cette terminologie propre à l’édition scientifique .

[6Nous avions également documenté la manière dont certains médias s’étaient « jetés » sur l’annonce de l’efficacité de la nicotine contre le Covid dans un précédent article.

[7Nous reviendrons prochainement plus en détail sur cette « affaire » et sa médiatisation. À noter que le suffixe « gate » semble être devenu incontournable lorsqu’il s’agit de baptiser médiatiquement une affaire où des révélations mettent brutalement en lumières les pratiques frauduleuses d’institutions établies, dans une référence mal construite à l’affaire américaine du Watergate en 1970, du nom de l’immeuble où se situaient les locaux du parti démocrate espionnés sur ordre du président républicain Nixon.

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