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« Ces gens-là nous ignoraient » : Charlie Hebdo et la presse « sérieuse »

par Stéphane Mazurier,

Il existe deux Charlie Hebdo. L’ancien et le nouveau. Celui des années 70, et celui de Philippe Val. Contrairement au second, le premier, celui de Choron et Cavanna entretenait parfois des rapports conflictuels avec la presse dite « sérieuse ». Stéphane Mazurier - qui interviendra lors du prochain Jeudi d’Acrimed, le 14 mai [1] - s’est penché sur le sujet dans un chapitre de son livre « Bête, méchant et hebdomadaire – Une histoire de Charlie Hebdo (1969-1982) », dont nous reproduisons des extraits ci-dessous. ( Acrimed )

Souvent railleuse, parfois solidaire vis-à-vis de la presse satirique, l’équipe de Charlie Hebdo se montre plus sévère à l’endroit de la presse dite « sérieuse ». Cette attitude s’explique sans doute par l’indifférence, voire le mépris avec lesquels celle-ci traite le journal, comme le rappelle Georges Bernier (alias le Professeur Choron) : « Il faut dire que personne ne parlait de Charlie Hebdo, absolument personne. On n’était cités dans aucune revue de presse. C’est comme si on n’existait pas » [2]. De la même façon, les histoires de la presse qui paraissent à l’époque ignorent superbement Charlie Hebdo. Avec la « grande presse », les relations sont, en fait, moins distantes qu’on pourrait le croire : Cavanna et son équipe lisent et apprécient un certain nombre de publications quotidiennes et hebdomadaires, tout comme de nombreux journalistes achètent Charlie Hebdo. En outre, plusieurs collaborateurs du journal de Cavanna intègrent, ponctuellement ou pour plusieurs années, ces rédactions.
(…)

Le mépris ?

Quand est fondé Hara-Kiri Hebdo en 1969 [3], les membres de sa rédaction ont une opinion très négative de la presse traditionnelle, qui remonte notamment aux deux interdictions subies par le mensuel Hara-Kiri dans les années soixante. Peu de journaux ont alors protesté contre ces décisions ministérielles, sans doute parce que Hara-Kiri leur paraissait un simple ramassis de vulgarités. Bernier déplore cette absence de fraternité journalistique : « Une interdiction qui dure sept mois. La presse en parle même pas. Fallait voir comment on était considérés : on était des voyous, on n’avait nos entrées nulle part, nulle part » (entretien du 2 novembre 2004). Bernier semble, cependant, oublier que plusieurs journaux ont « crié à l’injustice » après l’interdiction de 1966. La rédaction de Hara-Kiri avait même remercié de leur soutien Le Monde, Le Figaro, Le Nouvel Observateur, L’Express… Dans le même temps, elle précisait que « ceux qui n’ont rien dit », comme L’Humanité, France-Soir et Le Parisien Libéré, ne méritaient que « honte et crachat » (Hara-Kiri n° 65, janvier 1967). Près de trois ans plus tard, la grande presse ne dit pas un mot du lancement de Hara-Kiri Hebdo, à la grande colère de Delfeil de Ton.

« Pas un journal, mais pas un, n’a annoncé la parution. Mais pas un ! C’est insensé ! Le moindre connard qui lance n’importe quel titre, il a le droit à une annonce dans les journaux. Nous, rien ! Comme si on n’avait pas existé ! Alors que l’on était quand même Hara-Kiri depuis dix ans ! C’était quand même pas rien, Hara-Kiri ! Et bien, non ! Même pas une ligne, nulle part ! » (Delfeil de Ton, entretien du 11 avril 2002)


Mis à part le scandale du « Bal tragique » [4], la grande presse maintient ce silence durant les années qui suivent. Cavanna explique que les autres journaux n’ont jamais toléré l’indépendance d’esprit de Charlie Hebdo  : cet hebdomadaire ne saurait faire partie de la « grande famille » des médias.

« On ne nous a jamais acceptés. Ce refus de toute étiquette, de tout copinage, de toute relation, même, au sein du milieu journalistique, nous a valu le dédain universel de la profession. Qui ne nous découvre que lorsqu’elle nous croit malade. On les emmerde. Personne ne peut se vanter d’avoir filé un rond de subvention à Charlie Hebdo ou à Hara-Kiri. Ça les fait chier. Comprennent pas comment on n’est pas crevés depuis longtemps. » (Charlie Hebdo, 8 septembre 1977)

De son côté, la rédaction de Hara-Kiri ne dit éprouver aucune sympathie ni admiration pour les journaux classiques : « Nous méprisions la presse », se souvient Wolinski (cité par Parisis). Ce mépris est plus ou moins profond selon les journaux : si Le Monde, Le Nouvel Observateur, voire L’Express, sont relativement épargnés, des publications comme Le Parisien libéré, France-Soir ou Le Figaro subissent de plein fouet la verve sarcastique de Charlie Hebdo, particulièrement celle de Gébé.

« La France n’a plus de presse. La France a quelques journaux. Le reste n’est que de la matière imprimée. Presse locale : albums de famille des pompiers et des notables. Le Parisien libéré : l’hallucination quotidienne d’un parano réac. France-Soir : Le Parisien avant qu’il ne devienne uniquement que l’hallucination quotidienne d’un parano réac. Le Figaro : offert gracieusement avec la savonnette et le tube de dentifrice échantillon dans les hôtels cossus. » (« Presse blette (presse pourrie, c’est injurieux) », in Charlie Hebdo, 3 février 1975)


Wolinski comme Delfeil se moquent sans retenue des éditoriaux de Jean d’Ormesson dans Le Figaro, spécialiste du « comique involontaire » et de l’hypocrisie.

« Fallait voir ses mines de chaisière sur trois colonnes où il faisait semblant d’hésiter entre Giscard et Mitterrand pour finir par dire qu’il fallait voter pour… pour… ah, je sais pas si je dois… oh pis si, tenez, je vote pour, pour… pour Giscard ! Oh si, j’aime bien la justice sociale, mais je tiens à nos libertés, c’est un choix de civilisation. C’était à pisser. » (Delfeil de Ton in Charlie Hebdo, 3 juin 1974)


Pierre Lazareff, propriétaire à la fin des années soixante de France-Soir, Paris-Presse et France-Dimanche, est surnommé par Wolinski le « pape de la presse pourrie ». Dans une planche de Hara-Kiri Hebdo, le dessinateur lui fait dire : « Faire des journaux aussi dégueulasses que les miens, ça ne me ressemble pas. […] Mes journaux sont pourris parce que les gens sont pourris » (Hara-Kiri Hebdo n° 6, 10 mars 1969). Comme Wolinski, Delfeil de Ton est beaucoup plus virulent contre la presse de Lazareff que contre le personnage lui-même. À l’occasion de sa disparition, en avril 1972, il qualifie France-Dimanche de « saloperie », mais n’insulte pas directement son patron.

Il en va autrement avec Émilien Amaury, directeur du Parisien libéré, journal abhorré par Charlie Hebdo. Ce quotidien serait réactionnaire, raciste, populiste, racoleur et aux ordres du pouvoir politique, selon la parodie impitoyable donnée dans une dernière page de Charlie Hebdo (29 mai 1975). On y apprend par exemple que « Mireille Mathieu a eu ses règles avec 15 jours de retard », ou que « Dans une prison-palace, un détenu apatride au teint basané – vraisemblablement originaire d’Afrique du Nord – mord aux testicules un gardien de prison »… Un an et demi plus tard, après qu’Émilien Amaury eut demandé à la police de faire évacuer les locaux de son journal occupés par des grévistes, Wolinski lui prête des propos insultants, racistes et anticommunistes contre les ouvriers du livre, traités de « gangsters », « tueurs de vieux au type méditerranéen » et « bolcheviques » (9 décembre 1976). Après la mort accidentelle d’Amaury, en janvier 1977, Charlie Hebdo crache sur la tombe de ce symbole de la « presse pourrie ». La couverture de Gébé est terrible : « Un salaud est mort ». En pages intérieures, Reiser fait dire à un ouvrier du livre : « On aurait préféré un cancer… à l’anus » et Wolinski écrit : « 1977 commence bien : les crapules crèvent  ». Cabu, quant à lui, estime qu’Amaury était « un pétainiste, un officier de spahis, un OAS, un raciste, un flic, un inquisiteur de “Laissez-les vivre” » et il ajoute : « Amaury n’a qu’un seul regret : c’est de mourir avant d’avoir vu guillotiner Patrick Henry. » Enfin, à partir de mai 1978, la double page centrale de Charlie Hebdo, réalisée par Bernier, parodie la maquette du Parisien Libéré, mais aussi de journaux populaires comme Ici-Paris et France-Dimanche.

À l’inverse, Le Monde, qui fait figure de quotidien de référence de la presse française, est plutôt respecté par la rédaction de Charlie Hebdo, même si Fournier se montre parfois sévère à son encontre. Dans un numéro d’août 1972, il l’accuse, en effet, d’être autant soumis au pouvoir financier que n’importe quelle autre publication.

« Y’a un tas de braves gens, même parmi les lecteurs de L’Hebdo, qui s’imaginent encore que Le Monde est indépendant parce qu’il témoigne, effectivement, d’une relative indépendance politique. Il leur reste à comprendre qu’il n’existe qu’une vraie liberté, celle dont on témoigne à l’égard du vrai pouvoir : celui de l’argent. La politique, c’est bidon. Le parti du Monde c’est, comme celui des autres, celui de ses petites annonces. Le Monde est plus pourri que les autres, puisqu’il en a moins l’air. » (Charlie Hebdo, 7 août 1972)


Jacques Fauvet, directeur du Monde, s’émeut de cet article et adresse un courrier à Georges Bernier, dans lequel il lui demande poliment une explication. Bernier transmet cette lettre à Fournier, avec cette intéressante mise en garde : « Tu peux donc lui répondre (gentiment parce qu’au Monde on a tout de même beaucoup d’amis). » Il semble un peu embarrassé par les propos acerbes de Fournier, car Le Monde a toujours défendu Charlie Hebdo. Fournier se fend alors d’un courrier de contrition à Fauvet, lui rappelant qu’il est un « fidèle lecteur » du Monde. Cependant, l’histoire ne s’arrête pas là : moins de deux semaines après cette lettre, Fournier revient à la charge contre Le Monde dans Charlie Hebdo, accusant le quotidien de « pseudo-objectivité papelarde ». Quelques heures plus tard, le journal réplique dans un article non signé et intitulé « L’esprit de Charlie Hebdo et l’objectivité du Monde » : « La technique de notre si spirituel confrère consiste à se livrer à une étude de texte d’un articulet de cinquante-deux lignes en omettant tout ce qui a été écrit d’autre part sur le sujet. Que ne l’a-t-il confiée au Professeur Choron ? Les lecteurs auraient pu mesurer tout ce qui sépare un cuistre d’un homme d’esprit » (Le Monde, 9 septembre 1972). Fournier conclut cette polémique par un texte désabusé : « Évidemment, Le Monde est pourri. Mais Charlie Hebdo l’est aussi. Je le suis aussi. Nous le sommes tous, car tout l’est, dans cette société pourrissante et pourrisseuse » (18 septembre 1972). Cet épisode révèle à la fois les possibles tensions entre la rue des Trois-Portes et la rue des Italiens, mais aussi une incontestable compréhension mutuelle, loin du traditionnel mépris entre Charlie Hebdo et les autres grandes rédactions parisiennes.

Lorsqu’en 1972, des anciens de L’Express, dont Claude Imbert et Olivier Chevrillon, lancent un nouvel hebdomadaire, Le Point, financé par le groupe Hachette, l’équipe de Charlie Hebdo a une façon peu courtoise d’annoncer la naissance d’un nouveau confrère.

« On peut dire que, parmi toutes les pages de publicité, il est très difficile à une vache d’y retrouver son veau et les articles. En somme, c’est un prospectus publicitaire très réussi et qui permettra à ses lecteurs d’être parfaitement au courant des événements importants se produisant chez Lesieur et Lustucru. Non, mais, quoi, il n’y a pas que le Viêt-Nam dans la vie ! » (Choron in Charlie Hebdo, 2 octobre 1972)


En somme, Le Point serait l’illustration de l’absorption de la presse par le capitalisme le plus débridé. Cette tendance ne fait que s’affirmer tout au long des années soixante-dix : Robert Hersant, bientôt surnommé le « papivore », rachète Le Figaro en 1975, France-Soir en 1976, enfin L’Aurore en 1978.
En août 1976, Cabu réalise un reportage sur les grévistes de France-Soir qui protestent contre le rachat de leur journal, et soutient sans réserve leur lutte : « Allez, les gars, faites un journal, le “grand journal populaire” dont vous parlez tout le temps. Avec l’argent des syndicats et sans les “vedettes” qui ne vous ont pas rejoints ». Malgré cette grève, Hersant parvient à s’approprier France-Soir et renforce son empire. L’année suivante, Cavanna estime que des groupes de presse comme Hersant adoptent une ligne éditoriale dangereusement populiste.

« Je ne sais pas si tu as remarqué mais, il y a quelques mois, ont eu lieu certaines opérations de concentration de la presse française […] qui ont eu pour résultat ceci : la presse populaire française est, non seulement d’extrême droite, mais à nostalgies fascisantes. “Populaire”, c’est-à-dire celle que le peuple lit vraiment : Le Parisien d’Amaury, France-Soir d’Hersant et tous les régionaux d’Hersant. Ajoutez-y Le Figaro des petits riches et L’Aurore des boutiquiers poujadistes… » (Charlie Hebdo, 24 mars 1977)


Dans le même article, Cavanna ne reconnaît que trois journaux de gauche : L’Humanité – « lu uniquement par les cocos » –, Le Quotidien de Paris et Le Matin de Paris. Lors de son lancement en mars 1974, Le Quotidien de Paris, dirigé par Philippe Tesson, homme de droite, mais qui s’entoure de journalistes de gauche, bénéficie d’une publicité gratuite de Wolinski dans Charlie Hebdo  : « Pédés, snobs, intellectuels de gauche, feignants, marginaux, exclus, délinquants, révolutionnaires de salon, lisez Le Quotidien de Paris. » Delfeil de Ton est, lui aussi, séduit par ce nouveau titre : « Le Quotidien de Paris est une réussite. […] C’est un journal lisible, avec une maquette agréable. » En mars 1977 enfin, Wolinski salue dans Charlie Hebdo la naissance du Matin de Paris, que son fondateur, Claude Perdriel, définit comme un « journal de gauche indépendant des partis ». En avril 1980, la rédaction de Charlie Hebdo accorde au Matin de Paris un encadré dans la rubrique « Spécial copinage », dans lequel le quotidien offre un abonnement gratuit de trois semaines. Huit mois plus tard, une demi-page de Charlie Hebdo reprend cette offre promotionnelle, confirmant les très bons rapports entre les deux journaux.

Un révélateur : l’interdiction de L’Hebdo Hara-Kiri


Lorsque L’Hebdo Hara-Kiri est frappé d’une interdiction, la rédaction ne s’attend à aucune réaction de la part du monde médiatique : elle se rappelle sa relative discrétion, voire l’assourdissant silence de certains lors des interdictions du mensuel en 1961 et 1966. C’est donc à la surprise générale que l’équipe assiste à une formidable levée de boucliers de l’ensemble de la presse écrite contre la décision du ministre de l’Intérieur, Raymond Marcellin, en 1970. Du Monde au Figaro et de L’Express au Nouvel Observateur, les rédactions font part de leur indignation. Jacques Fauvet consacre même son éditorial du Monde à l’interdiction de L’Hebdo Hara-Kiri. Intitulé « Intolérance », son papier parle de « censure politique […] sous couvert d’endiguer la violence et l’érotisme ». Dans L’Express, Françoise Giroud condamne également la censure exercée par le ministère de l’Intérieur.

« Cette double interdiction, prononcée sous le couvert d’une commission dite “de surveillance et de contrôle des publications destinées à l’enfance et à l’adolescence”, est un artifice gros comme le doigt que M. Marcellin essaie de nous mettre dans l’œil pour faire passer la liquidation d’un organe jugé subversif. » (L’Express, 23 novembre 1970)

Le Nouvel Observateur fait, lui aussi, état de l’affaire. Dans son éditorial, Jean Daniel est révolté : « Et à qui fera-t-on croire que l’on ne comptait pas sur l’émotion prêtée à l’opinion devant le blasphème proféré par Hara-Kiri contre la mémoire de De Gaulle pour faire passer une mesure qui porte si scandaleusement atteinte à la liberté d’expression ? » Quant à Claude Perdriel, il propose à la rédaction du journal la couverture de Nouvel Observateur, ainsi qu’une double page. « Ils nous ont offert l’hospitalité », souligne Delfeil de Ton. Les deux pages de L’Hebdo Hara-Kiri insérées dans Le Nouvel Observateur comprennent un texte de Cavanna intitulé « Loi destinée à honorer les bons journaux et à punir les mauvais », ainsi que des dessins de Reiser, Cabu, Gébé et Wolinski. Cette initiative de L’Observateur est, malheureusement, passée presque inaperçue car, deux jours plus tôt, était mis en vente le premier numéro de Charlie Hebdo.
D’autres journaux sont un peu plus discrets sur le scandale du « Bal tragique », comme Le Figaro, qui ne traite de l’événement que dans son édition du 25 novembre – tout en désapprouvant, néanmoins, la méthode de la place Beauvau. France-Soir se contente d’informer ses lecteurs sans commenter les faits. Cependant, son directeur, Pierre Lazareff, conseille à Wolinski, qu’il a connu au Journal du dimanche, de ressortir le journal censuré sous un autre titre. Après avoir passé un coup de téléphone place Beauvau, il assure à l’équipe de Hara-Kiri que Marcellin ne poursuivra pas Charlie Hebdo. Le Parisien libéré, en revanche, ne consacre pas une ligne à l’interdiction de L’Hebdo Hara-Kiri. Malgré ces différences de traitement, c’est l’ensemble de la profession qui fait montre d’une certaine solidarité, sinon d’un certain intérêt, envers L’Hebdo Hara-Kiri. On voit ainsi se presser une foule de journalistes à la conférence de presse que donnent Cavanna et sa bande le 23 novembre au Café de la Gare. Le Syndicat national des journalistes parle de « censure politique qui n’ose dire son nom » et la Fédération nationale de la presse française, organisme patronal, réclame une audience à Raymond Marcellin.

Pourtant, certains collaborateurs de L’Hebdo Hara-Kiri sont sceptiques face à ces réactions unanimes de la grande presse française. Selon Bernier, il ne s’agit que d’un règlement de comptes avec Raymond Marcellin, dont la police avait, peu avant, molesté des journalistes. Odile Vaudelle (épouse de Bernier) propose une autre interprétation :

« L’erreur de Marcellin, […] c’est d’avoir confondu l’hebdo et le mensuel. […] Autant toute la presse tenait le mensuel avec des pincettes, comme journal vulgaire se régalant de pornographie et de scatologie, vendant du caca à un public aimant le caca, autant l’hebdo était reconnu par tous les confrères comme un journal d’opinion, tout simplement parce qu’il traitait de l’actualité, parce qu’il imprimait des noms d’hommes politiques […]. La réaction ne s’est pas faite pour l’hebdo, mais pour défendre le principe, pour défendre la liberté de la presse, leur liberté à eux, ceux qui réagissaient, l’interdiction de l’hebdo étant la preuve qu’ils étaient tous en danger permanent, tant que la loi scélérate existerait. » (Bobet, Moi, Odile, la femme à Choron. La petite histoire de Hara-Kiri et de Charlie Hebdo, Mengès, 1983.)


Wolinski a aussi des mots très durs contre ces journalistes qui, selon lui, donnent l’illusion de soutenir un confrère mais qui ne cherchent qu’à se sauver eux-mêmes.

« Il a fallu qu’on soit interdits pour qu’on s’intéresse à nous. Tous les patrons de presse qui nous avaient ignorés pendant dix ans se sont mis à nous défendre parce que nous étions interdits pour des raisons à l’évidence politiques. Bien sûr nous étions contents, mais on ne pouvait s’empêcher de penser : “Ah, les cons !” » (Wolinski cité par Parisis [5])


Un épisode raconté par Bernier révèle une certaine hypocrisie de la part des journaux français. Bernier pense faire jouer la solidarité journalistique en demandant à Jean-Jacques Servan-Schreiber, fondateur de L’Express et député de Nancy depuis 1970, de proposer à l’Assemblée Nationale le retrait de la loi de 1949 sur la protection de l’enfance et de la jeunesse. JJSS, toutefois, ne répond pas à sa requête.

« J’ai écrit à Servan-Schreiber quand il était député : il m’a même pas répondu, le gros enculé ! Parce que pour changer une loi, il faut interpeller la Chambre. Je me suis dit : “En tant que patron de L’Express…” J’avais fait une belle lettre en disant que cette loi permet quand même de décapiter n’importe quel éditeur sans jugement ! » (Georges Bernier, entretien du 2 novembre 2004)


Enfin, quelques journalistes et chroniqueurs, quoique minoritaires, affichent leur soutien à Raymond Marcellin. Il en est ainsi de Paul Dehème, chroniqueur à L’Écho de la presse, qui affirme refuser de confondre « liberté et licence », ou de Michèle Alban du Courrier cauchois, qui évoque la « mesure de salubrité » que constitue, selon elle, l’interdiction de L’Hebdo Hara-Kiri  : « Liberté de la presse, oui, mais pas liberté de déposer des ordures, que ce soit dans la rue ou dans l’esprit des gens. »

Au-delà de ces articles haineux, l’affaire a révélé à l’équipe de Hara-Kiri qu’ils étaient lus par la grande presse : « Ils nous ont tous lus ! On croyait que personne ne nous lisait, et finalement, tous les journalistes nous lisaient. Et pour nous, ça a été une révélation ! On n’en avait pas la moindre idée ! Ils ne le disaient pas, ces cons-là ! Et en plus, ils étaient tous admiratifs, ils étaient jaloux ! » (Delfeil de Ton, entretien du 11 avril 2002). Et en effet, après l’interdiction de L’Hebdo Hara-Kiri, les journalistes osent plus facilement dire qu’ils lisent son successeur Charlie Hebdo, comme si le scandale du « Bal tragique » avait donné à l’équipe de Cavanna une once de respectabilité. Deux grands noms du Monde, Hubert Beuve-Méry, son fondateur, et Pierre Viansson-Ponté, son éditorialiste, sont particulièrement élogieux : le premier dit admirer les textes de Cavanna, tandis que le second affirme que « Charlie Hebdo constitue en matière journalistique la création la plus originale, et peut-être la seule qu’on ait enregistrée depuis bien des années. » On retrouve cette idée chez Françoise Giroud, qui signe peut-être le plus bel hommage du journalisme à Charlie Hebdo.

« Quand je cherche ce qui, depuis vingt ans, a marqué un renouvellement, traduit une nouvelle sensibilité, répondu au besoin d’une nouvelle couche de lecteurs, je ne vois qu’une véritable création : c’est Charlie Hebdo. » (Françoise Giroud, Si je mens)


Enfin, Daniel Toscan du Plantier, alors journaliste au Dauphiné libéré, fait référence à L’Express des années cinquante pour montrer son admiration sans bornes envers Charlie Hebdo, et, en particulier, envers Delfeil de Ton dont il pressent le départ imminent.

« Delfeil de Ton, c’est époustouflant, il nous apprend à voir, à lire, à comprendre, il nous apprend que tout signifie et son inspiration est proprement évangélique. Ma crainte, mon angoisse : que Delfeil de Ton ne s’entende plus avec Cavanna. Ils sont aujourd’hui ce que J.-J. S.-S. et Mauriac étaient à ma jeunesse. » (Daniel Toscan du Plantier, Donnez-nous notre quotidien)


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Stéphane Mazurier

Annexe : Libération : allié ou rival ? (1973-1982)

Charlie Hebdo est sans doute l’un des journaux français qui ont le plus soutenu la création de Libération. Fondé par les maoïstes de la Gauche prolétarienne autour de Serge July et patronné par Jean-Paul Sartre, Libération entend « donner la parole au peuple » et lutter contre le « journalisme couché », c’est-à-dire dévoué aux puissances politiques et économiques (manifeste de Libération, décembre 1972). En janvier 1973, Charlie Hebdo annonce dans la rubrique « spécial copinage » : « À partir du 5 février, un journal populaire : Libération. » Reiser salue ironiquement cette naissance en faisant dire à un personnage : « Avant, avec Politique-Hebdo, on se faisait chier toutes les semaines. Maintenant, on pourra se faire chier tous les jours. »

Les valeurs défendues en « une » du premier numéro de Libération, le 18 avril suivant, sont très proches de celles de Charlie Hebdo : « Une démocratie rejetant l’exploitation du travail, la violence quotidienne au nom du profit, la violence de l’homme sur la femme, la sexualité réprimée, le racisme, l’environnement souillé… » Cette communauté d’esprit fait dire à Philippe Val que Libération est « une émanation de Charlie Hebdo » et à Cavanna que « Libé n’aurait jamais existé sans Hara-Kiri » (entretien du 4 avril 2002). Et en effet, la liberté et l’insolence du quotidien de Serge July auraient-elles été possibles si L’Hebdo Hara-Kiri, puis Charlie Hebdo n’avait pas tracé la voie quelques années plus tôt ? Parmi les personnes appelant à une souscription en faveur de Libération, on trouve d’ailleurs « l’équipe de Charlie Hebdo » aux côtés de Jean-Pierre Chevènement, Michel Foucault, Jeanne Moreau ou Delphine Seyrig. Ce même numéro compte des dessins de Reiser et de Wolinski.

Delfeil de Ton, tout en reconnaissant les défauts de jeunesse de Libération, juge que « le nouveau quotidien, dernier né de la presse gauchiste » est nécessaire dans le paysage médiatique français et s’inquiète de son éventuelle faillite. Trois mois plus tard, en septembre 1973, Reiser annonce la reparution de Libération après la suspension estivale et lorsqu’à la fin de l’année, Libération connaît de gros problèmes financiers, Charlie Hebdo invite ses lecteurs à acheter le quotidien : « Libération. Un journal quotidien sans publicité, si ça marchait bien, ça serait louche. Aidez-les. Achetez Libération ou c’est fini pour eux (et pour vous). » À cette époque, les éditions du Square offrent 10 000 francs au quotidien de July pour l’aider à survivre (entretien avec Delfeil de Ton, 28 juillet 2005). Une générosité qui n’empêche pas la critique : en avril 1974, Delfeil de Ton déplore l’indigence de la maquette de Libération.

« Est-ce qu’on a le droit, quand on fait Libération, quand on a porté les espoirs que portait Libération, de faire un journal aussi moche à regarder, aussi désagréable à lire ? Ça compte, merde, la gueule d’un journal ! » (Charlie Hebdo, 29 avril 1974)

Si Charlie Hebdo a pu jouer un rôle dans la naissance, puis la survie de Libération, certains, comme Georges Bernier ou Sylvie Caster, affirment inversement que Libération a été un acteur déterminant du déclin, puis de la mort de Charlie Hebdo.

« C’est pas la faute de Libération, mais ce journal-là était très bon. Il sortait en quotidien… Et très souvent il avait pris un “ton Charlie Hebdo” pour les couvertures de unes ! Ce qu’avait fait Charlie Hebdo, ça avait fait des petits dans l’ambiance du moment. » (Sylvie Caster, entretien du 1er juin 2002)


Il est vrai que certains titres provocateurs de Libération portent clairement l’influence de Charlie Hebdo, ainsi lors de la création du RPR en 1976 : « Chirac a la trique », ou encore à l’occasion de la visite de Jean-Paul II à Paris en 1980 : « Vade retro papanas ! » D’autres toutefois estiment que si Libération a pu capter des lecteurs de Charlie, ce n’est pas par simple mimétisme, mais grâce à ses indéniables qualités professionnelles. Certains estiment enfin que la responsabilité de Libération dans le déclin commercial de Charlie Hebdo est nulle, comme Philippe Val ou encore Jackie Berroyer. Ce dernier a, par ailleurs, écrit quelques papiers pour Libération, tout comme Delfeil de Ton qui y tient à partir de 1975 une petite chronique intitulée « Rapido ».
Quand, en 1980, Libération qualifie Charlie Hebdo de journal « gâteux », Cavanna écrit un courrier à Serge July, qu’il retranscrit dans les colonnes de l’hebdomadaire faute d’avoir pu être publié dans Libération.

« July, tu es morne et tu vois tout morne. Il y a des jours comme ça. Charlie Hebdo est gâteux, Charlie Hebdo est dans les choux, comme c’est triste, une si belle vieille chose, qu’était si chouette si nouvelle quand nous étions gosses, hélas, hélas, ce que c’est que de nous… Sous-entendu : heureusement que Libé est là, Libé, c’est la jeunesse d’aujourd’hui, etc. Vingt ans qu’on entend ce baratin, ou son frère jumeau. On crèvera bien un jour, t’en fais pas, mais pourquoi se gâcher la vie à y penser ? » (Charlie Hebdo, 2 avril 1980)

En février 1981, Serge July annonce que son journal suspend sa publication pour réfléchir à une nouvelle formule. Cavanna consacre un éditorial complet à cet événement médiatique majeur, réfléchissant à la difficulté pour un journal de « passer des marginaux au “grand public” ». Il conclut : « En somme, l’anticonformisme est le marchepied du conformisme » (25 février 1981). Le rédacteur en chef de Charlie Hebdo avoue qu’au-delà du cas de Libération se pose le problème de la mutation de son propre journal, dont les ventes sont alors au plus bas. Dans le même numéro, Wolinski, imaginant une conversation entre Serge July et les salariés de Libération, se montre féroce envers le directeur du quotidien, mais également visionnaire : il a compris que le journal renie ses origines militantes au nom de la « modernité » et que l’ancien maoïste July devient un simple patron de presse.

« Si Libération existe, c’est grâce à la non-structure d’une équipe désintéressée et géniale. L’époque a changé. Il faut être structurés, intéressés et non-géniaux si nous voulons sauver l’avenir du journal. » (Wolinski faisant parler July)


Le tournant essentiel dans l’histoire médiatique que constitue la mutation de Libération fait également réagir Berroyer, indigné par l’attitude hypocrite de son directeur : « July, qui veut continuer à vivre sa vie de patron de presse, sait qu’il y a trop de monde dans la boîte. Il sait qu’en en virant un seul, tollé de style syndicaliste. Il propose le split. […] C’est 68 qui vient de mourir. Les dernières petites histoires de tout ça. » Cette idée selon laquelle 1981 représente la fin de l’esprit soixante-huitard est sans doute aussi riche d’enseignements en ce qui concerne Charlie Hebdo, né quelques mois après Mai 68 et qui vit alors ses derniers moments…
Dans son dernier éditorial de Libération, Serge July estime que son journal a le courage de s’arrêter, à la différence de Charlie Hebdo. Cavanna enrage : « Charlie Hebdo, journal à son avis mort depuis longtemps mais s’acharnant à faire semblant de vivre en dépit du diagnostic de Serge July, [offre] à la jeunesse un déplorable spectacle d’acharnement sénile et de mauvais goût. » Georges Bernier, quant à lui, a bien envie de « se venger » de Libération, qu’il juge être le principal responsable du déclin de Charlie Hebdo. À peine apprend-il que Serge July arrête son quotidien qu’il annonce la création de Charlie matin !

« Je me dis, tiens, ce con de Serge July, je vais lui foutre la trouille. Un matin, j’arrive au bureau et j’appelle l’AFP : […] “Étant donné que Libération s’arrête, Charlie Hebdo s’engouffre dans le créneau et devient Charlie matin.” […] Je suis sûr que July a chié dans son froc : “Merde, les cons. On arrête, ils vont prendre la place !” » (Choron, Vous me croirez…)


Le sous-titre du premier numéro de Charlie matin est une fausse citation de Serge July : « Le salaud qui prend la place toute chaude », c’est-à-dire la place laissée par Libération. Le lendemain, le deuxième et dernier numéro de Charlie matin est, cette fois, sous-titré « Le salaud qui laisse la place chaude pour un autre salaud ». En pages intérieures, on peut voir la photographie d’une femme battue, sous-titrée : « La claviste qui a voulu ramener sa gueule. » Il s’agit d’une référence aux « notes de la claviste » de Libération : jusqu’en 1981, le quotidien autorise les salariées chargées de la saisie des articles sur ordinateur d’y ajouter leurs commentaires personnels, avec la mention « NDLC ».

Dix mois plus tard, Libération est ressuscité et Charlie Hebdo est mort. Suite à l’émission Droit de réponse, le 4 janvier 1982, le quotidien de Serge July salue l’hebdomadaire disparu par un peu élégant « Crève, Charlie ! », alors qu’il a été un des rares journaux français à avoir soutenu « Libé » dès 1973. Cette formule assassine reflète peut-être la volonté de rompre définitivement avec la période gauchiste du journal. Il peut s’agir également d’une réaction d’orgueil après le canular de Charlie matin, clairement dirigé contre Libération. Si Georges Bernier est resté par la suite en très mauvais termes avec la rédaction du quotidien, d’autres collaborateurs de feu Charlie Hebdo ont trouvé refuge à Libération. Depuis mai 1983, Willem en est ainsi l’un des principaux dessinateurs et y a également repris sa revue de presse, désormais intitulée « Images ». Cabu et Wolinski, de façon plus ponctuelle, y ont également fourni quelques dessins.

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Souscription 2018Souscription 2018

Notes

[1Débat sur "La presse satirique" à 19h ; à la Bourse du travail, 3 rue du Château d’eau, Paris 10ème.

[2Professeur Choron, Vous me croirez si vous voulez, Flammarion, 1993

[3Le journal changera de nom et deviendra Charlie Hebdo au lendemain de l’interdiction de Hara-Kiri Hebdo. Voir note suivante. (note d’Acrimed)

[4Le 16 novembre 1970, l’hebdomadaire titre, pour son n°94 : « Bal tragique à Colombey – 1 mort » en référence à la mort du Général de Gaulle. Le journal est « officiellement » interdit pour son caractère pornographique. Mais personne n’est dupe, c’est de la censure politique. La semaine suivante paraît le numéro 1 de Charlie Hebdo, avec une maquette identique et la même équipe. (note d’Acrimed)

[5Jean-Marc Parisis, Reiser, Grasset, 1995.

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