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Affaire Mélenchon : misères du journalisme « d’investigation »

par Eric Scavennec,

Mardi 16 octobre 2018, une série de perquisitions visait la France insoumise et les domiciles d’un certain nombre de ses responsables. Cet épisode a été le point de départ d’un véritable déchaînement médiatique. Sur les chaînes d’information en continu, les images de ces perquisitions – et en particulier de la réaction de Jean-Luc Mélenchon – ont été largement diffusées. Les habituels habitués des plateaux se sont relayés pour saturer l’espace médiatique de commentaires réprobateurs à l’égard du responsable de la France insoumise [1]. Les enjeux de fond autour de ces perquisitions ont, quant à eux, été largement évacués.

Trois jours après ces évènements, deux séries de révélations ont contribué à alimenter cet emballement médiatique : la publication de l’enquête de la cellule d’investigation de Radio France sur les comptes de campagne de Jean-Luc Mélenchon ; et celle des premières découvertes policières issues des perquisitions, par le site Mediapart. Nous revenons sur ces deux enquêtes, où la rigueur supposée du journalisme d’investigation semble avoir laissé la place à l’opportunisme d’un journalisme de révélation.

Vendredi 19 octobre 2018 au matin, la cellule investigation de Radio France publiait son enquête sur les comptes de campagne du candidat Mélenchon. Plus tard dans la journée, un article de Mediapart faisait état des premières découvertes policières issues des perquisitions visant la France insoumise. Ces deux séries de révélations vont apporter de l’eau au moulin médiatique des commentateurs et éditorialistes, occupés depuis plusieurs jours à dénoncer la réaction de Jean-Luc Mélenchon face aux perquisitions, et être largement reprises dans les médias.

Placées sous le label de « l’investigation », ces deux enquêtes posent pourtant question à plusieurs égards. À commencer par les « révélations » de la cellule d’investigation de Radio France. À l’occasion du rendez-vous de la médiatrice, diffusé le vendredi 26 octobre sur France Inter, l’auteur de l’enquête, Sylvain Tronchet, ainsi qu’un autre journaliste de la cellule d’investigation, Benoît Collombat, reviennent sur les critiques recueillies par la médiatrice.

Une première critique porte sur la question du calendrier. La concomitance entre la publication de l’enquête sur les comptes de campagne du candidat Mélenchon et des perquisitions controversées [2] a conduit certains auditeurs à s’interroger sur l’indépendance des journalistes de Radio France. Cette interrogation fait écho à celle de Daniel Schneidermann dans Arrêt sur images qui s’interroge : si l’équipe de Sylvain Tronchet se fonde sur des documents en sa possession depuis longtemps, « pourquoi les publier trois jours après les perquisitions ? »

À cette question, les journalistes de la cellule investigation répondent qu’il s’agit d’une coïncidence : l’enquête sur les comptes de campagne de Mélenchon était un travail engagé de longue date (dès juillet 2017) et la date de publication et de diffusion de l’enquête avait été prévue à l’avance, bien avant les perquisitions. Coïncidence, donc, mais pas forcément malheureuse pour autant, puisque l’enquête a bénéficié d’un puissant coup de projecteur, et a été largement reprise, pas seulement sur les différentes antennes de Radio France comme le note Daniel Schneidermann, mais aussi sur les chaînes d’information en continu – avec entre autres l’invitation de Sylvain Tronchet sur le plateau de BFM-TV dans le courant de l’après-midi.

La critique la plus significative adressée à Sylvain Tronchet et rapportée par la médiatrice concerne le fond de son enquête, dont certains auditeurs pointent l’indigence. Les révélations de cette enquête portent sur le rôle clé joué par l’agence de communication Mediascop, dirigée par Sophia Chikirou, dans la campagne de Jean-Luc Mélenchon. L’enquête pointe un mode de fonctionnement singulier – mais pas illégal pour autant. Elle repose essentiellement sur un examen critique des documents et factures des comptes de campagne de Jean-Luc Mélenchon. Sur cette base, elle évoque « des tarifs étonnamment élevés », et c’est là le cœur de l’enquête, laissant entendre que Mediascop aurait surfacturé certaines prestations – par la suite remboursées par l’État comme frais de campagne. Elle formule également des hypothèses sur la rémunération mensuelle de Sophia Chikirou, qu’elle estime à 15 000 euros mensuel, laissant entendre, mais sans le prouver, la possibilité d’un enrichissement personnel.

Seul problème : pour les différents montants évoqués pour les prestations et les rémunérations, aucun comparatif n’est proposé par l’auteur de l’enquête. Sylvain Tronchet le justifie en expliquant « qu’il y a des choses qui, indépendamment de toute comparaison, sont chères ». Puis d’ajouter que « comparaison n’est pas raison » compte tenu du caractère singulier de l’organisation de Mediascop. Cela n’a pas empêché Arrêt sur images de s’interroger, dans un article, sur les tarifs mentionnés par Sylvain Tronchet en s’adressant à des professionnels de la communication. Résultat : les tarifs pratiqués par Mediascop seraient « raisonnables » [3].

Précisons ici qu’il ne s’agit pas ici de balayer d’un revers de la main les questions se posant vis-à-vis des comptes de campagne de Jean-Luc Mélenchon, qui peuvent être examinées par la justice comme par les journalistes. Les critiques que nous formulons ici n’ont, par ailleurs, pas valeur d’adhésion aux contre-feux allumés par certains responsables de la France Insoumise. Nous avions déjà écrit à ce propos que les déclarations à l’encontre des médias et prises à partie des journalistes ne sauraient se confondre avec la critique des médias telle que nous la pratiquons.

Mais force est de constater que, du point de vue journalistique et surtout, du point de vue de « l’investigation » dont elle se revendique, l’enquête de la cellule de Radio France n’est pas convaincante. Le moins que l’on puisse dire, c’est que ces « révélations » annoncées avec fracas sur les « tarifs étonnamment élevés » de Mediascop se contente d’insinuations vis-à-vis de pratiques « inhabituelles » et de factures « complexes », ou encore de sous-entendus sur la possibilité d’un enrichissement personnel, mais sans jamais vraiment apporter d’éléments probants.

La seconde série de révélations intervient plus tard dans la journée du 19 octobre. Elles sont publiées sur le site de Mediapart sous la plume de Fabrice Arfi, Michel Deléan et Antton Rouget. Sur la base de documents issus de l’enquête, les journalistes de Mediapart révèlent que Sophia Chikirou se trouvait au domicile de Jean-Luc Mélenchon le matin des perquisitions ; et qu’ils entretiennent « une relation extra-professionnelle de longue date ». De plus, une somme de 12 000 euros en liquide a été découverte au domicile d’un des collaborateurs de Jean-Luc Mélenchon, dont l’origine « pourrait être problématique » selon les sources des journalistes, sans plus de détail.

La publication de ces informations a provoqué de nombreuses critiques, que Fabrice Arfi a évoquées dans une émission récente du Média, et sur lesquelles une partie de la rédaction de Mediapart est revenue lors d’un plateau filmé le mercredi 24 octobre. Tout d’abord, sur le fond, il est reproché à Mediapart d’avoir dévoilé, de manière gratuite, la relation entre Jean-Luc Mélenchon et Sophia Chikirou. Fabrice Arfi s’en défend sur le plateau du Média : pour lui, cette information serait « d’intérêt public », compte tenu du conflit d’intérêt potentiel lié au double rôle de Sophia Chikirou pendant la campagne présidentielle – comme directrice de la communication et comme prestataire de la campagne de Jean-Luc Mélenchon. Seul problème : il n’existe à ce stade aucune preuve tangible de surfacturation ou d’abus de la part de Sophia Chikirou. Cette révélation se justifierait donc sur la base de purs soupçons.

Autre aspect au moins autant problématique : en divulguant et commentant longuement les informations livrées par les policiers eux-mêmes, à peine trois jours après les perquisitions, les journalistes ne contribuent-ils pas à apporter leur caution à une procédure qui pose par ailleurs de nombreuses questions, et qui comme le soulignait pourtant un autre article de Mediapart, est dirigée par un procureur dépendant du gouvernement ? Un minimum de recul critique vis-à-vis de cette procédure aurait au moins été d’usage. Difficile pour Mediapart cependant de critiquer le cadre problématique d’une procédure tout en bénéficiant d’informations privilégiées de la part de ses initiateurs.

Cette contradiction fait écho aux propos du sociologue Dominique Marchetti, qui souligne le caractère problématique de la relation de dépendance réciproque qui peut s’établir entre les journalistes et institutions politiques, judiciaires et policières dans un article consacré au journalisme d’investigation. La focalisation de l’attention médiatique sur les comptes de campagne de Jean-Luc Mélenchon illustre bien les effets pervers de ces interrelations. Comme le rappelle Arrêt sur images, les scoops sur les comptes de la campagne Mélenchon avaient précédé ceux sur la campagne Macron parce que la commission des comptes de campagne les avait publiés en premier. « Et si elle les avait publiés en premier, c’est que...c’étaient les plus demandés par la presse. »

Comme l’enquête de Radio France, les révélations de Mediapart posent problème sur le fond (relativement inconsistant), sur la forme et la temporalité. Elles illustrent certaines pratiques contestables du journalisme d’investigation, qui doivent faire l’objet d’une critique exigeante. Celle-ci ne saurait cependant se confondre avec une condamnation en bloc du journalisme d’investigation. La rédaction de Mediapart, comme la cellule d’investigation de Radio France (y compris les auteurs des enquêtes que nous critiquons ici) ont également produit des enquêtes sérieuses et qui ont contribué à éclairer le débat public. Dans les deux cas évoqués dans cet article, le sérieux de l’enquête semble cependant avoir laissé la place à l’opportunisme et à la facilité d’un journalisme de révélation.

Opportunisme, car un tel journalisme contribue à produire des « scoops » vendeurs, sous la forme de révélations de documents « exclusifs », dont le service après-vente sera assuré par les multiples instances du commentariat médiatique, talk-shows et émissions de débat. Surtout lorsque le sujet des révélations fait déjà l’objet d’une forte effervescence médiatique… Facilité, enfin, car le journalisme de révélation se borne à divulguer des informations en l’absence d’une mise en contexte voire d’un véritable travail d’enquête, de recoupage et d’interprétation. Il produit à moindre frais des « affaires » qui alimentent de véritables feuilletons médiatiques - qui s’avèrent parfois construits de toute pièce. Et contribuent à passer sous silence d’autres enjeux souvent bien plus significatifs.

Dans un précédent Jeudi d’Acrimed avec Fabrice Arfi, nous évoquions déjà la différence essentielle entre un tel journalisme de révélation, qui se borne à divulguer des informations « exclusives », de les commenter et d’en assurer le service après-vente ; et un véritable travail d’enquête qui devrait constituer le cœur du journalisme – et pas seulement du journalisme d’investigation.


Eric Scavennec

 

Notes

[1Nous y sommes revenus de manière très succincte dans cet article sur un plateau de LCI.

[2Les perquisitions ont été critiquées par de nombreux commentateurs compte tenu du fait qu’elles étaient réalisées dans le cadre d’une enquête diligentée par le parquet de Paris, donc soumis à l’exécutif (comme le rappelle cet article de Mediapart) mais également rapport à l’ampleur des moyens mis en œuvre.

[3Un article de CheckNews s’est intéressé plus particulièrement aux montants facturés pour les vidéos et les activités de conseil pour les campagnes de Jean-Luc Mélenchon et d’Emmanuel Macron, et montre qu’elles sont « globalement comparables ».

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