« DĂ©lit d’initiĂ©s Ă EADS : le rapport qui accable les dirigeants et l’Etat », titre Le Figaro du 3 octobre 2007. Et plus loin « L’AMF [AutoritĂ© des MarchĂ©s Financiers] [3] accable les dirigeants d’EADS ». Et encore plus loin : « Les dirigeants d’EADS accusĂ©s de dĂ©lit d’initiĂ©. Tout l’état major du groupe soupçonnĂ©. L’Etat connaissait la situation ». Cette titraille provenant d’un journal comme Le Figaro peut surprendre, non sur le fond de l’affaire puisqu’une instruction est en cours depuis presque un an (novembre 2006), mais parce que nous Ă©tions peu habituĂ©s Ă lire dans ses colonnes des textes sur les effets pervers du capitalisme financier.
Que reproche-t-on Ă ces dirigeants ? « Ce qu’on leur reprocherait : avoir dĂ©tenu des informations privilĂ©giĂ©es sur les dĂ©boires probables de l’A380 et vendu une partie de leurs titres avant qu’ils ne dĂ©vissent en Bourse » (Le Parisien , 4 octobre 2007) et rĂ©alisĂ© ainsi des plus-values considĂ©rables (680 millions pour le groupe Lagardère, autant pour Daimler, 90 millions pour les autres). C’est cela le dĂ©lit d’initiĂ©.
En plus de la principale information, une autre est intĂ©ressante dans la note de l’AMF : « Au dĂ©part , l’AMF avait dĂ©busquĂ© près de 1200 initiĂ©s ayant vendu plus de 10 millions de titres EADS et empochĂ© près de 90 millions d’euros de plus-values. Mais dans un souci de rapiditĂ© , l’autoritĂ© de marchĂ© a dĂ©cidĂ© de se concentrer sur les seuls hauts dirigeants d’EADS et d’Airbus et les actionnaires du premier, soit 21 personnes au total. » (Le Figaro du 3 octobre 2007)
Des médias pas très curieux
Aucun titre de presse, Ă notre connaissance, ne s’est penchĂ© sur cet Ă©trange « souci de rapiditĂ© » de l’AMF. Il n’est pourtant pas si frĂ©quent qu’un organe de justice mette dĂ©libĂ©rĂ©ment de cĂ´tĂ© 1179 prĂ©sumĂ©s dĂ©linquants « dans un souci de rapiditĂ© ». Dans ce cas d’espèce, le « souci de rapiditĂ© » suppose qu’il serait bien long d’interroger les 1200 prĂ©sumĂ©s initiĂ©s avant d’arriver Ă des conclusions fermes.
Mais cette recherche que l’AMF n’a pas jugé opportun d’entreprendre, la presse aurait pu fort bien s’en emparer. N’est-ce pas son rôle, entre autres, que de mettre le nez là où d’autres peuvent avoir quelques raisons de se défausser ?
« De quelles informations disposaient-ils exactement ? » se demande Didier Porquery dans LibĂ©ration (4 octobre) Ă propos de ces 1200 initiĂ©s. Bonne question Ă laquelle lui et son journal, comme l’ensemble de la presse, se sont bien gardĂ©s de donner une suite pratique. Cette presse, si prompte Ă se substituer Ă la Justice en d’autres occasions, pour traquer le pĂ©dophile, les Ă©meutiers de banlieue, interroger l’usager exaspĂ©rĂ© par une grève des transports, courir au Tchad enquĂŞter sur des vols d’enfants, n’a pas bougĂ© pour 1179 dĂ©linquants.
Pourquoi les journalistes, reporters, photographes, ne se sont-ils pas prĂ©cipitĂ©s aux portes des usines EADS, Ă la sortie des bureaux EADS, pour interroger les cadres « initiĂ©s » ? Ils auraient sans doute appris quelque chose. Non. Comme l’AutoritĂ© des MarchĂ©s Financiers s’était « concentrĂ©e » sur 21 personnes, alors eux aussi. L’AutoritĂ©, c’est l’autoritĂ© !
MĂŞme en ce qui concerne les 21, la presse ne s’est pas non plus beaucoup dĂ©menĂ©e ; sauf erreur, on ne relève qu’un article relatant des contacts tĂ©lĂ©phoniques, anonymes Ă©videmment, avec quelques-uns de ces prĂ©sumĂ©s dĂ©linquants : « les initiĂ©s prĂ©sumĂ©s se confient : « Nous avons commis une faute » … Ils appartiennent Ă la liste des 21 hauts dirigeants et actionnaires Ă©tablie par l’AMF » nous dit Le Figaro du 4 octobre, sans mĂŞme publier la liste des 21.
Innocence et ignorance
Les principaux accusés, connus de tous, ne sont pas davantage inquiétés. Le bon sens journalistique voudrait que l’on cherche à se procurer quelque document ou quelque témoignage non anonyme qui corrobore le délit d’initié. Les nombreuses relations des journalistes économiques dans le monde des affaires qui est pour eux une source permanente et indispensable d’informations devraient être mobilisées dans ce seul but. Eh bien non, rien. D’audition en audition à l’Assemblée nationale et au Sénat, les acteurs de cette sinistre histoire proclament à tour de rôle leur ignorance en même temps que leur innocence.
Thierry Breton n’était pas au courant de l’achat des actions de Lagardère par la Caisse des Dépôts et Consignations, ni des retards de la production de l’A380 ; il l’a dit au Monde (4 octobre). Arnaud Lagardère, sur ce dernier point, ne savait rien non plus ; il l’a dit au journal dont il est propriétaire, le Journal du dimanche (14 octobre) convoqué dans son bureau pour la circonstance. Noël Forgeard, directeur de EADS à l’époque, n’en savait pas davantage ; il l’a dit au Figaro (24 octobre). Beaucoup de gens le savaient (Canard Enchaîné, 10 octobre), mais ils ne devaient pas être actionnaires. Quant aux actionnaires, ils ne savaient pas. Mais parmi eux, 1200 ont vendu leurs actions, quasiment en même temps, par hasard. Un heureux hasard car ils ont gagné beaucoup d’argent. Et aucune enquête n’est venue contredire ce concert d’innocence.
Pourquoi tant de timidité dans la presse financière ? Pourquoi ces journaux sont-ils si peu curieux. Leurs journalistes sont-ils si dociles ou sont-ils invités à la docilité ? Pourquoi se bornent-ils à suivre sagement au jour le jour les auditions des vedettes du monde des affaires au Sénat et à l’Assemblée Nationale pour en faire à peu près les mêmes commentaires ?
Faut-il invoquer seulement le manque de formation de journalistes qui n’ont pas Ă©tĂ© dressĂ©s Ă chasser ce genre de gibier ? Ou suffit-il de relever que les 1200 cadres et actionnaires d’EADS font partie du milieu dont dĂ©pend Ă©conomiquement cette presse ? Car pour les journalistes Ă©conomiques, les cadres et dirigeants des entreprises sont Ă la fois leurs lecteurs, leurs annonceurs, leurs informateurs, et pour certains d’entre eux, leur employeur [4]. Combien d’abonnements d’entreprises pour des journaux comme Les Echos, Le Figaro, La Tribune ou Le Monde ? Combien de lecteurs dans les classes « affaires » des avions et des TGV ? Combien d’annonceurs intĂ©ressĂ©s par ce lectorat fortunĂ© et solvable ? Peut-on imaginer que des journalistes rĂ©munĂ©rĂ©s par Dassault, Lagardère, Arnault, ou BollorĂ©, se dispensent eux-mĂŞmes ou sont dispensĂ©s par leur rĂ©daction en chef d’aller fouiner dans les grandes entreprises, surtout quand elles appartiennent Ă leurs patrons, pour traquer le dirigeant initiĂ© ? Pardon : prĂ©sumĂ© initié…
Jean Pérès