I. Pour quatre minutes d’audience
Il y avait le 6 juin 44, il y aura désormais le 6 juin 2011.
En direct du nĂ©ant journalistique, suite : le 6 juin 2011, Dominique Strauss-Kahn passait Ă nouveau devant le tribunal de New York pour une audience technique et sans surprise. Car les journalistes nous avaient rĂ©gulièrement mis en garde avant le jour fatidique : il allait plaider « non coupable » puisque, selon la procĂ©dure amĂ©ricaine, il avait tout intĂ©rĂŞt Ă le faire, ne serait-ce que pour avoir accès au dossier de l’accusation – ce qui ne prĂ©jugeait d’ailleurs en rien de sa stratĂ©gie future. DSK plaida donc non coupable : information qui tenait en une phrase, et qui rĂ©sumait de façon satisfaisante une audience de 4 minutes chrono. Mais nos grands mĂ©dias, qui ne l’entendaient pas de cette oreille, ont Ă nouveau employĂ© les grands moyens, avec des rĂ©sultats... Ă la hauteur.
Les joies (mêlées) du direct...
TF1, France 2 et les chaĂ®nes d’information en continu avaient choisi le direct pour ne rien rater de cette audience. Avec un retour sur investissement variable, mais dans l’ensemble assez dĂ©cevant... puisqu’ItĂ©lĂ©, BFM TV et LCI, qui campaient depuis le petit matin devant le domicile new-yorkais de DSK, guettant sa sortie, ont toutes les trois rĂ©ussi l’exploit – victimes de leur gourmandise ? – de lancer la publicitĂ© au plus mauvais moment, comme l’a relevĂ© le « Grand Journal » :

L’émission spĂ©ciale de France 2 n’a pas non plus Ă©tĂ© couronnĂ©e de succès. David Pujadas, comme l’a notĂ© ArrĂŞt sur images, a appris... par l’AFP que DSK avait plaidĂ© non coupable. Maryse Burgot, correspondante devant le tribunal, n’a pu que lui apporter l’information suivante : « Ă€ un moment, me dit-on, Dominique Strauss-Kahn s’est levĂ©, d’un air très, très grave, mais nos journalistes n’ont pas entendu ce qu’il a dit, et si mĂŞme il a prononcĂ© un mot ». C’est bien la peine de se donner tant de peine !
Sur TF1, en revanche, l’on a bien captĂ© le « not guilty » attendu. Attente entretenue savamment par des informations de première main, et de première importance, transmises par SMS depuis l’intĂ©rieur de la salle d’audience :
Merveilles de la technique !
... Et celles du (léger) différé
Ă€ 15 h 30, sur France Inter, on entend ce jour-lĂ une voix inhabituelle : celle de Patrick Boyer. Car la radio publique bouscule ses programmes : « DSK plaide non coupable. France Inter est en direct du tribunal de New York pour ce dĂ©veloppement attendu et Ă´ combien symbolique [...] Merci Ă Daniel Mermet de nous cĂ©der un petit peu de son temps pour vous informer au plus vite ». « Attendu » ? Alors pourquoi cette Ă©mission spĂ©ciale ? Une Ă©mission « symbolique » de la capacitĂ© des grands mĂ©dias Ă produire sur commande du bruit avec du vent.
Comme pour justifier le bouleversement – effectivement exceptionnel – de la grille de ses programmes, France Inter mobilise ses meilleurs limiers qui ne ménagent pas leurs efforts pour trouver des informations qui décoiffent. Avec des résultats mitigés...
- Patrick Boyer : « Est-ce que c’est Dominique Strauss-Kahn ou son avocat qui a dit “non coupable” ? »
- Franck Cognard : « C’est Dominique Strauss-Kahn. »
- Patrick Boyer : « Autrement dit, c’est la première fois qu’on a entendu publiquement la voix de l’accusĂ© depuis son arrestation ? »
Un peu plus tard, c’est Jean-Philippe Deniau qui vient Ă la rescousse de Patrick Boyer, qu’il interrompt pour apporter deux prĂ©cisions de taille : « L’audience a durĂ© quatre minutes. Second petit dĂ©tail : le juge a rappelĂ© en fin d’audience Ă Dominique Strauss-Kahn qu’il avait promis de se conformer Ă la surveillance Ă laquelle il est assujetti pour l’instant. » Renversant.
Un court instant, Patrick Boyer semble faire un pas vers la lumière, et demande Ă Antoine Garapon : « Tout ce qui se passe en ce moment Ă New York est tout Ă fait banal et conforme au droit amĂ©ricain ? ». Mais cette luciditĂ© n’ira pas jusqu’à remettre en cause la nĂ©cessitĂ© d’une Ă©mission spĂ©ciale pour une audience « tout Ă fait banale ». Au contraire, Patrick Boyer se reprend bien vite et retrouve le droit chemin du scoop :
- Patrick Boyer, Ă Jean-Philippe Deniau : « Apparemment, DSK est reparti chez lui [...] il Ă©tait accompagnĂ© seulement d’Anne Sinclair, il n’y avait pas de fille de la famille Strauss-Kahn, y avait-il un ou deux avocats avec lui ? Le sait-on ? »
- Jean-Philippe Deniau : « Il y avait Ben Brafman, en tout cas, c’est sĂ»r, et je n’ai pas vu William Taylor... »
- Patrick Boyer : « Alors, on le voit Ă l’image maintenant, pardon ! [...] ils sont tous lĂ et ils encadraient M. Strauss-Kahn qui Ă©tait cravatĂ©, c’est la première fois qu’on voit M. Strauss-Kahn avec une cravate depuis son arrestation ».
Et les premières fois sont inoubliables.
II. Libération, vers les sommets
Nous avions dĂ©jĂ signalĂ© cet Ă©difiant Ă©ditorial oĂą Nicolas Demorand se promettait de « rĂ©sister » au « coupable voyeurisme » – en oubliant un peu vite le traitement de « l’affaire » par le journal dirigĂ© par Demorand Nicolas. Et, confiants, nous en dĂ©duisions que « le quotidien ne nous infligera pas, Ă l’avenir, le rĂ©cit de dĂ©tails scabreux ou insignifiants qu’il n’a eu de cesse de nous faire connaĂ®tre jusqu’à maintenant ».
L’ascèse prônée par l’éditocrate fraîchement promu n’a pas duré. Elle n’a même jamais eu le moindre commencement de mise en pratique, puisque le lendemain, Libération – en l’occurrence, Liberation.fr – se signalait par deux articles, dont l’un touchait le fond de l’insignifiance :
Et l’autre poussait loin le voyeurisme :
À tel point que les réactions outrées de lecteurs ont contraint Liberation.fr à réagir, d’abord en changeant le titre – sans doute pour mettre en avant une pseudo-information :
Ensuite, en publiant cette mise au point « Ă nos lecteurs » d’une tartufferie rare :
La publication de cette vidĂ©o suscite de nombreux commentaires nĂ©gatifs. LibĂ©ration serait-il devenu un tabloĂŻd Ă la New York Post ? Un Voici bas de gamme ? Un journal voyeuriste ? Rien de tout cela, rassurez-vous. Mais pourquoi cacherions-nous aux internautes ce document tournĂ© par nos envoyĂ©s spĂ©ciaux (qui se sont prĂ©sentĂ©s comme des journalistes, et n’ont donc pas « volĂ© » ces images) ? Dans cette affaire, la disposition des pièces, l’amĂ©nagement de la suite sont des Ă©lĂ©ments d’information importants, qui vont compter dans la suite du procès.
[...] Les mĂŞmes qui se plaignent que LibĂ©ration publie cette vidĂ©o seraient lĂ©gitimement furieux qu’on leur cache des informations sur tel ou tel aspect du dossier. La suite 2806 est un Ă©lĂ©ment du dossier.
« Cacher des informations » ou publier n’importe quoi sous couvert d’information : voilĂ donc l’alternative. LibĂ©ration a manifestement fait son choix.
III. DSK Ă tout prix
Rien d’étonnant Ă ce que « l’affaire » sature l’espace mĂ©diatique, puisque DSK fait vendre et que les journalistes s’informent auprès des journalistes qui parlent de DSK. Mais parfois – rarement – il n’y a pas grand-chose Ă en dire. Alors on fait avec (Leparisien.fr, 1er juin) :

Certains vont chercher plus loin. Auprès des proches de DSK (Libération, 1er juin) :

... Et quand on tombe sur celui qui a reçu un coup de fil, c’est le jackpot : une « info Obs » (Nouvelobs.com, 25 mai)

Sinon, on va chercher un peu plus loin (Nouvelobs.com, 11 juin) :

... Encore plus loin, avec des « rĂ©vĂ©lations » sur le quotidien des hommes de pouvoir (Leparisien.fr, 13 juin) :

... Trop loin ? (Nouvelobs.com, 8 juin)

Mais soyons juste, DSK n’a pas toujours monopolisĂ© la « une ». Le 7 juin, par exemple, c’est Le Parisien qui le souligne, un autre sujet a Ă©clipsĂ© « l’affaire ». Un sujet d’importance :

Le slip du dĂ©putĂ© mĂ©ritait bien... un article Ă la « une » du Parisien.fr.
Olivier Poche (avec Julien Salingue)