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Affaire DSK (8) : le meilleur du pire, suite

par Olivier Poche,

Ces derniers jours, faute d’actualité brûlante, l’affaire « DSK » ne fait pas la « une » des médias. Mais nous sommes loin d’en avoir fini avec la saga new-yorkaise et son cortège de prouesses journalistiques. En effet, à chaque pseudo-rebondissement de l’affaire, les affaires reprennent, tandis que l’information, elle, s’est arrêtée depuis longtemps. Un nouvel exemple nous en a été donné avec l’audience du 6 juin. Retour sur cette journée historique. Entre autres…

I. Pour quatre minutes d’audience

Il y avait le 6 juin 44, il y aura désormais le 6 juin 2011.

En direct du néant journalistique, suite : le 6 juin 2011, Dominique Strauss-Kahn passait à nouveau devant le tribunal de New York pour une audience technique et sans surprise. Car les journalistes nous avaient régulièrement mis en garde avant le jour fatidique : il allait plaider « non coupable » puisque, selon la procédure américaine, il avait tout intérêt à le faire, ne serait-ce que pour avoir accès au dossier de l’accusation – ce qui ne préjugeait d’ailleurs en rien de sa stratégie future. DSK plaida donc non coupable : information qui tenait en une phrase, et qui résumait de façon satisfaisante une audience de 4 minutes chrono. Mais nos grands médias, qui ne l’entendaient pas de cette oreille, ont à nouveau employé les grands moyens, avec des résultats... à la hauteur.

Les joies (mêlées) du direct...

TF1, France 2 et les chaînes d’information en continu avaient choisi le direct pour ne rien rater de cette audience. Avec un retour sur investissement variable, mais dans l’ensemble assez décevant... puisqu’Itélé, BFM TV et LCI, qui campaient depuis le petit matin devant le domicile new-yorkais de DSK, guettant sa sortie, ont toutes les trois réussi l’exploit – victimes de leur gourmandise ? – de lancer la publicité au plus mauvais moment, comme l’a relevé le « Grand Journal » :

L’émission spéciale de France 2 n’a pas non plus été couronnée de succès. David Pujadas, comme l’a noté Arrêt sur images, a appris... par l’AFP que DSK avait plaidé non coupable. Maryse Burgot, correspondante devant le tribunal, n’a pu que lui apporter l’information suivante : « À un moment, me dit-on, Dominique Strauss-Kahn s’est levé, d’un air très, très grave, mais nos journalistes n’ont pas entendu ce qu’il a dit, et si même il a prononcé un mot ». C’est bien la peine de se donner tant de peine !

Sur TF1, en revanche, l’on a bien capté le « not guilty » attendu. Attente entretenue savamment par des informations de première main, et de première importance, transmises par SMS depuis l’intérieur de la salle d’audience :

Merveilles de la technique !

... Et celles du (léger) différé

À 15 h 30, sur France Inter, on entend ce jour-là une voix inhabituelle : celle de Patrick Boyer. Car la radio publique bouscule ses programmes : « DSK plaide non coupable. France Inter est en direct du tribunal de New York pour ce développement attendu et ô combien symbolique [...] Merci à Daniel Mermet de nous céder un petit peu de son temps pour vous informer au plus vite ». « Attendu » ? Alors pourquoi cette émission spéciale ? Une émission « symbolique » de la capacité des grands médias à produire sur commande du bruit avec du vent.

Comme pour justifier le bouleversement – effectivement exceptionnel – de la grille de ses programmes, France Inter mobilise ses meilleurs limiers qui ne ménagent pas leurs efforts pour trouver des informations qui décoiffent. Avec des résultats mitigés...

- Patrick Boyer : « Est-ce que c’est Dominique Strauss-Kahn ou son avocat qui a dit “non coupable” ? »
- Franck Cognard : « C’est Dominique Strauss-Kahn. »
- Patrick Boyer : « Autrement dit, c’est la première fois qu’on a entendu publiquement la voix de l’accusé depuis son arrestation ? »

Un peu plus tard, c’est Jean-Philippe Deniau qui vient à la rescousse de Patrick Boyer, qu’il interrompt pour apporter deux précisions de taille : « L’audience a duré quatre minutes. Second petit détail : le juge a rappelé en fin d’audience à Dominique Strauss-Kahn qu’il avait promis de se conformer à la surveillance à laquelle il est assujetti pour l’instant. » Renversant.

Un court instant, Patrick Boyer semble faire un pas vers la lumière, et demande à Antoine Garapon : « Tout ce qui se passe en ce moment à New York est tout à fait banal et conforme au droit américain ? ». Mais cette lucidité n’ira pas jusqu’à remettre en cause la nécessité d’une émission spéciale pour une audience « tout à fait banale ». Au contraire, Patrick Boyer se reprend bien vite et retrouve le droit chemin du scoop :

- Patrick Boyer, à Jean-Philippe Deniau : « Apparemment, DSK est reparti chez lui [...] il était accompagné seulement d’Anne Sinclair, il n’y avait pas de fille de la famille Strauss-Kahn, y avait-il un ou deux avocats avec lui ? Le sait-on ? »
- Jean-Philippe Deniau : « Il y avait Ben Brafman, en tout cas, c’est sûr, et je n’ai pas vu William Taylor... »
- Patrick Boyer : « Alors, on le voit à l’image maintenant, pardon ! [...] ils sont tous là et ils encadraient M. Strauss-Kahn qui était cravaté, c’est la première fois qu’on voit M. Strauss-Kahn avec une cravate depuis son arrestation ».

Et les premières fois sont inoubliables.

II. Libération, vers les sommets

Nous avions déjà signalé cet édifiant éditorial où Nicolas Demorand se promettait de « résister » au « coupable voyeurisme » – en oubliant un peu vite le traitement de « l’affaire » par le journal dirigé par Demorand Nicolas. Et, confiants, nous en déduisions que « le quotidien ne nous infligera pas, à l’avenir, le récit de détails scabreux ou insignifiants qu’il n’a eu de cesse de nous faire connaître jusqu’à maintenant ».

L’ascèse prônée par l’éditocrate fraîchement promu n’a pas duré. Elle n’a même jamais eu le moindre commencement de mise en pratique, puisque le lendemain, Libération – en l’occurrence, Liberation.fr – se signalait par deux articles, dont l’un touchait le fond de l’insignifiance :

Et l’autre poussait loin le voyeurisme :

À tel point que les réactions outrées de lecteurs ont contraint Liberation.fr à réagir, d’abord en changeant le titre – sans doute pour mettre en avant une pseudo-information :

Ensuite, en publiant cette mise au point « à nos lecteurs » d’une tartufferie rare :

La publication de cette vidéo suscite de nombreux commentaires négatifs. Libération serait-il devenu un tabloïd à la New York Post ? Un Voici bas de gamme ? Un journal voyeuriste ? Rien de tout cela, rassurez-vous. Mais pourquoi cacherions-nous aux internautes ce document tourné par nos envoyés spéciaux (qui se sont présentés comme des journalistes, et n’ont donc pas « volé » ces images) ? Dans cette affaire, la disposition des pièces, l’aménagement de la suite sont des éléments d’information importants, qui vont compter dans la suite du procès.

[...] Les mêmes qui se plaignent que Libération publie cette vidéo seraient légitimement furieux qu’on leur cache des informations sur tel ou tel aspect du dossier. La suite 2806 est un élément du dossier.

« Cacher des informations » ou publier n’importe quoi sous couvert d’information : voilà donc l’alternative. Libération a manifestement fait son choix.

III. DSK à tout prix

Rien d’étonnant à ce que « l’affaire » sature l’espace médiatique, puisque DSK fait vendre et que les journalistes s’informent auprès des journalistes qui parlent de DSK. Mais parfois – rarement – il n’y a pas grand-chose à en dire. Alors on fait avec (Leparisien.fr, 1er juin) :

Certains vont chercher plus loin. Auprès des proches de DSK (Libération, 1er juin) :

... Et quand on tombe sur celui qui a reçu un coup de fil, c’est le jackpot : une « info Obs » (Nouvelobs.com, 25 mai)

Sinon, on va chercher un peu plus loin (Nouvelobs.com, 11 juin) :

... Encore plus loin, avec des « révélations » sur le quotidien des hommes de pouvoir (Leparisien.fr, 13 juin) :

... Trop loin ? (Nouvelobs.com, 8 juin)

***

Mais soyons juste, DSK n’a pas toujours monopolisé la « une ». Le 7 juin, par exemple, c’est Le Parisien qui le souligne, un autre sujet a éclipsé « l’affaire ». Un sujet d’importance :

Le slip du député méritait bien... un article à la « une » du Parisien.fr.

Olivier Poche (avec Julien Salingue)

 

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