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Vingt-quatre heures devant Angers Télé

Dans son tout premier numéro (bienvenue !), le journal « populaire et indiscipliné » La Topette se paye la poire d’Angers Télé. Entre baisses de dotations publiques et licenciements, l’état de cette télé locale inquiétait les journalistes de La Topette, qui l’ont observée pendant 24 heures. Un marathon télévisuel qui se transforme en cauchemar : « J’aurai vu pas moins de 11 émissions d’accordéon, 31 bandes-annonces pour “1,2,3 Musette”, 43 publicités pour la Marine nationale […] Je n’aurais pas écouté un Angevin s’exprimer, à l’exception ou presque de leurs représentants politiques. » Représentants que certains des cadres de la télé locale connaissent bien, puisqu’ils enchaînent les ménages au service des institutions et des grosses entreprises locales.

Nous publions aujourd’hui, sous forme de tribune [1] et avec leur accord, cet article intitulé « J’ai passé 24h devant Angers Télé ». (Acrimed)

En 2016, la mairie d’Angers confiait les clés d’Angers Télé au patron du club de foot du SCO, Saïd Chabane. Si l’homme d’affaires qui a fait fortune dans la charcuterie est aujourd’hui menacé par la justice suite à des plaintes pour harcèlement et agressions sexuelles, l’avenir de sa chaîne de télé sent également le pâté.

L’an dernier, la chaîne locale se séparait de trois de ses sept salariés. Le roi du cochon justifiait ces licenciements par la baisse des subventions publiques. Les trois premières années, 740 000 € étaient en effet versés par la Ville, Angers Loire Métropole et la Région avant de descendre à 300 000 €. Aujourd’hui, la ville et l’agglo distribuent tout de même chacune 120 000 € hors taxes à la chaîne. Reste qu’avec seulement quatre salariés, on se demande bien comment il est possible de faire tourner une chaîne télé.

Au moment du rachat, le jury estimait que le projet de Chabane était « le mieux ancré dans le territoire angevin et le plus susceptible de participer à son rayonnement ». Pour m’en assurer j’ai décidé de passer une journée devant Angers TV, et ce ne fut pas de tout repos.



Mardi 23 juin, 8h30 : Une rapide douche, un petit-déj dans le ventre, je me saisis de la télécommande. Sur ma box, impossible de trouver la chaîne. Il me faudra dix bonnes minutes afin de remonter jusqu’à la chaîne 523 et tomber sur celle qui est désormais nommée Via Angers. Je découvre des images de drone du village de Béhuard. On dirait un clip de l’office du tourisme. Bon, au moins c’est joli.


8h45 : Générique de « 1,2,3 Musette », le rendezvous de l’accordéon. Une production Via Vosges. Depuis l’an dernier, Angers Télé a rejoint le réseau Via qui permet à des chaînes locales de s’échanger des programmes. Malin pour remplir une grille à moindre coût. Le présentateur, qui plus jeune devait être un fidèle des émissions de Pascal Sevran, nous accueille sous des applaudissement enregistrés. Dès le deuxième morceau, ça dérape. Trois accordéonistes, sourire aux lèvres, entonnent « C’est l’heure de l’apéro, on l’a bien mérité, c’est l’heure de l’apéro, oh hé oh ! Il n’est jamais trop tôt pour prendre l’apéro, il n’est jamais trop tard pour boire un bon Ricard. » Un peu trop tôt pour moi quand même, je vais me servir un café.


9h08 : Nouvelle diffusion des images de Béhuard, puis une bande annonce pour « 1,2,3 Musette » suivie d’un long spot de recrutement pour la Marine nationale avec des gros plans sur un fusil mitrailleur en action, on se croirait dans un jeu vidéo.


9h13 : Nouveau numéro de « 1,2,3 Musette ». L’animateur nous accueille cette fois-ci à bord du Costa Magica lors de la grande croisière de l’accordéon 2018. Une nouvelle édition doit d’ailleurs avoir lieu en novembre prochain. Ça coûte quand même bonbon puisque les places se vendent de 750 à plus de 1 200 €.

Suivront encore deux longs numéros de « 1,2,3 Musette » avec en bouquet final une chenille du public sur le son de « Tout le monde fait tchou-tchou la la la la la ». Normalement j’aime bien la musette, mais là, après deux heures d’accordéon au réveil, j’ai mal à la tête.


10h40 : La folle minute Beethoven, présentée par la Région Pays de la Loire. En réalité, c’est une pub pour le festival de musique classique de Nantes.


10h45 : Enfin un programme local. C’est le JT de la veille de Via Angers. Six minutes chrono, deux sujets sur la réouverture d’un cinéma aux Ponts-de-Cé et un sur la mairie qui propose des cours de violon. C’est tout pour l’information du jour. Le présentateur habituel et rédacteur en chef Fabrice Gasdon n’est, lui, plus en plateau depuis plusieurs semaines.

En fait pour voir sa tête, il vaut mieux se rendre aux événements organisés par la mairie. Je l’avais ainsi aperçu en novembre 2019 lors de la Connected Week, où il animait une rencontre avec Christophe Béchu. Tout en révérence, le journaliste vantait le projet de territoire intelligent du maire. Une recherche internet me permet de découvrir que Fabrice Gasdon est un habitué des « ménages », ces prestations très critiquées où les journalistes vendent contre rémunération leur renommée à des marques ou des collectivités. Rien qu’en deux ans, Gasdon, qui possède une société de conseil en relations publiques et communication, a animé des débats pour l’Association des maires de France avec des représentants d’Enedis, de La Poste, d’Orange, pour le Département avec Christian Gillet, pour la ville de Saumur ou encore le Crédit Agricole. Niveau déontologie, on repassera.


11h00 : Après avoir revu pour la énième fois les mêmes pubs pour la Marine nationale ou un spot de prévention contre la fraude informatique de la Police nationale, c’est l’heure de « Couliss’ Conso », l’émission des consommateurs. Le numéro est consacré au quinoa. Super, on en produit plein en Anjou. Et ben non raté, c’est une productrice du Cher qui est invitée pour présenter son activité entre deux reportages, faisant la retape des principales enseignes de grande distribution ou la visite du présentateur aux États-Unis dans un supermarché qui abrite l’automate d’un orchestre d’avocats interprétant La Cucaracha. Je suis atterré.

L’émission se termine par « la question qui pique », une séquence promettant de dénoncer les pratiques des industriels. Sur le banc des accusés, une marque qui vend deux tablettes de chocolat de poids différents mais avec un packaging quasi similaire. Ça balance !

Pas trop en fait, puisque le présentateur Olivier Dauvers est lui aussi un habitué des ménages. Il anime en effet une soixantaine de conférences chaque année. Il collabore notamment avec l’agence Bradford qui a pour client Carrefour, Auchan, Boulanger ou Leroy Merlin. Celui-ci est pourtant régulièrement invité sur les antennes de France Inter, BFM ou France 2 en tant qu’expert de la grande distribution. Récemment il commentait par exemple la prime Covid versée par... Auchan. En toute indépendance donc !


12h00 : Je m’attable avec une assiette de quinoa (d’Anjou celui-ci) devant un nouveau programme. Le grand JT des territoires. Ce journal proposé par Via consiste en fait à récupérer chaque semaine des sujets tournés par les rédactions du réseau. En avril, Cyril Viguier le présentateur déclarait au Figaro que ce rendez- vous était « le réceptacle de la parole des Français qui ne se sentent pas écoutés à Paris ». Le journal des gilets jaunes donc. En fait, on y retrouve les mêmes sujets que dans un journal national : la réouverture des bars à Paris, la réaction mitigée des parents avant de renvoyer leurs enfants à l’école ou les conséquences du Covid sur le tourisme.

Après quelques recherches sur Cyril Viguier, je découvre que celui-ci est un adepte de MMA. Des photos de l’animateur, torse nu, muscles saillants, surgissent sur mon écran. Je ferme l’ordinateur, quelque peu complexé après ma matinée passée sur le canapé.


14h30 : Débute « Terres de France » qui me promet de découvrir la richesse de nos territoires. L’émission est produite par la télé locale de Nantes. Direction non pas Angers, mais Saint-Nazaire. Chouette, je suis fasciné par les ports et les chantiers navals. Pourtant ici, je n’entendrai pas un marin ni n’apercevrai un visage d’ouvrier, puisqu’on suivra les plans lifestyle de trois blogueuses du cru.


14h44 : Le retour de « 1,2,3 Musette ». C’est reparti pour deux heures d’accordéon avec, surtout, exactement les mêmes numéros que ce matin.


17h14 : Voici le « Business Club de France » des entrepreneurs proposé par BPI France, la banque publique d’investissement. Un programme tout à la gloire de patrons dynamiques, mais toujours pas angevins, qui ont tenté la grande aventure de l’entrepreneuriat.


18h14 : Durant l’heure écoulée, j’aurais eu la chance de re-re-re-voir un spot de la police, deux bandes-annonces pour « 1,2,3 Musette », deux pubs pour la Marine, le JT des territoires et l’émission à Saint-Nazaire. Vient un nouveau programme proposé par Via Mirabelle dans les rues de Metz à la rencontre de l’animateur radio Georges Lang. Programme hautement instructif puisqu’il sera révélé que ce fan de rock avait eu une prof de maths super sympa au lycée, qu’il collectionnait les timbres et que sa grand-mère avait des chats.


18h45 : Enfin ! Je l’attendais, le climax de cette grande aventure et le premier programme original du jour : le JT du soir. Six minutes d’info locale pour tout savoir sur ce qui s’est passé à Angers ces dernières 24 heures. Au programme, l’interview de Joël Bigot, sénateur, et un sujet avec Hélène Cruypenninck, adjointe de Béchu, à l’occasion de l’acquisition par la mairie de deux vélos cargos. Tiens, j’ai déjà vu cette info quelque part. Ah oui ! j’avais reçu un communiqué de presse le 18 juin de la mairie à ce sujet. Dernier reportage, l’inauguration de deux fresques commandées par la mairie. Tiens, j’ai déjà vu cette info quelque part. Ah oui ! j’avais reçu un communiqué de presse le 5 juin de la mairie à ce sujet.


19h30 : Les mêmes programmes, les mêmes pubs repassent en boucle. Je cligne des yeux, j’ai des courbatures, mon paquet de clopes est vide et je suis irascible. Je dois rester encore plus de quatre heures devant la télé. Cet article était vraiment une idée de merde.


21h00 : C’est l’heure du prime time, il va bien y avoir un truc pour me divertir. Mais non, je me tape pour la cinquième fois « Couliss’ Conso » et ses putains d’avocats qui chantent La Cucaracha.


22h45 : Je pète littéralement un plomb. Je n’ai pas bu une goutte d’alcool mais je suis en train de faire la chenille tout seul dans l’appartement en chantant « C’est l’heure de l’apéro ». Ça tombe bien, c’est pile à ce moment que Via Angers décide de diffuser à nouveau les quatre mêmes épisodes de « 1,2,3 Musette ».


Minuit : La délivrance. Je peux enfin éteindre la télé et rejoindre mon lit. Au lieu de compter les moutons, j’énumère les programmes du jour. J’aurai vu pas moins de 11 émissions d’accordéon, 31 bandes-annonces pour « 1,2,3 Musette », 43 publicités pour la Marine nationale. En revanche, seules six misérables minutes de programme original auront été diffusées, et seulement deux programmes sur Angers et ses alentours. Je n’aurais pas écouté un Angevin s’exprimer, à l’exception ou presque de leurs représentants politiques. Il n’y a pas à dire, comme Béchu le promettait, le Angers Télé version Chabane participe au rayonnement du territoire angevin. Pari réussi !


La Topette


Post-scriptum : Depuis la publication de la Topette n°1, en septembre, le rédacteur en chef de la chaîne de télé est devenu... un des responsables de la communication du conseil départemental du Maine-et-Loire (attaché de presse).

 

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Notes

[1Les articles publiés sous forme de « tribune » n’engagent pas collectivement l’Association Acrimed, mais seulement leurs auteurs.

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