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Les vautours de Timisoara

Avant la guerre du Golfe, avant le Kosovo, une autre " juste cause " avait mobilisé les médias occidentaux...

C’Ă©tait il y a un peu plus de dix ans, quelques jours avant NoĂ«l. L’actualitĂ© Ă©tait Ă  l’Ă©poque occupĂ©e par deux Ă©vĂ©nements de politique internationale. A Panama, l’armĂ©e amĂ©ricaine intervenait pour expatrier manu militari avant de le juger Ă  Miami le chef de l’Etat panamĂ©en, Manuel Noriega, un ancien agent de la CIA qui avait cessĂ© d’ĂŞtre utile Ă  George Bush, lui mĂŞme ancien directeur de la CIA devenu prĂ©sident des Etats-Unis. Cette opĂ©ration de police internationale fut prĂ©sentĂ©e par la plupart des grands mĂ©dias comme une promenade de campagne. On apprendrait plus tard qu’elle avait fait près de 2000 morts.

C’Ă©tait il y a un peu plus de dix ans, quelques jours avant NoĂ«l. En Roumanie, une dictature s’Ă©croulait devant les camĂ©ras. On parla beaucoup de sang. TF1 expliqua : " Ceaucescu, atteint de leucĂ©mie, aurait eu besoin de changer son sang tous les mois. Des jeunes gens vidĂ©s de leur sang auraient Ă©tĂ© dĂ©couverts dans la forĂŞt des Carpates. Ceaucescu vampire ? Comment y croire ? La rumeur avait annoncĂ© des charniers. On les a trouvĂ©s Ă  Timisora. Et ce ne sont pas les derniers. [1]" L’EvĂ©nement du jeudi titra : " Dracula Ă©tait communiste. " (28/12/1989)

On parla de " gĂ©nocide ", de " charniers ", de " massacres ", de " femmes enceintes Ă©ventrĂ©es ", de " tortures ", de " corps brĂ»lĂ©s dans un crĂ©matorium". On Ă©voqua ces " chauffeurs de camions qui transportaient des mètres cubes de corps, qui Ă©taient abattus d’une balle dans la nuque par la police secrète pour Ă©liminer tout tĂ©moin. [2]" On parla de 70 000 morts en quelques jours. Sur TF1, GĂ©rard Carreyrou lança un appel Ă  la formation de brigades internationales prĂŞtes Ă  " Mourir Ă  Bucarest. " Il ne dit pas s’il aurait Ă©tĂ© volontaire. Mais on devina que non.

On parla de Timisoara. Timisoara, 350 000 habitants. Ville martyre. Le 23 dĂ©cembre 1989, on chiffrait Ă  plus de 10 000 morts le nombre des victimes de la Securitate, la police du rĂ©gime. Selon l’envoyĂ© spĂ©cial d’El Pais, " A Timisoara, l’armĂ©e a dĂ©couvert des chambres de torture oĂą, systĂ©matiquement, on dĂ©figurait Ă  l’acide les visages des dissidents et des leaders ouvriers pour Ă©viter que leurs cadavres ne soient identifiĂ©s. " On dĂ©couvrit un charnier gigantesque. D’ailleurs, Ă  titre d’exemple, mais seulement Ă  titre d’exemple, on exposa devant les camĂ©ras dix-neuf corps, cĂ´te Ă  cĂ´te, plus ou moins dĂ©composĂ©s. Dont celui d’un bĂ©bĂ© posĂ© sur le cadavre d’une femme, qu’on imaginait ĂŞtre sa maman. Tous extraits d’une fosse commune. Le 22 dĂ©cembre, les agences hongroise, est-allemande et yougoslave, qui seront reprises par l’AFP Ă  18h 54, parlaient de 4 632 cadavres de victimes des Ă©meutes des 17 et 19 dĂ©cembre, " soit par balles soit par baĂŻonnette " (Tanjung), de 7 614 manifestants fusillĂ©s par la Securitate. Un chapeau du Monde annonçait 4 000 Ă  5000 morts.

Sur la Cinq, Guillaume Durand donna le chiffre de 4 630 corps comme un " bilan tristement officiel." Sur France Inter, le correspondant de la station annonça Ă  son tour comme une certitude avĂ©rĂ©e la dĂ©couverte de 4630 cadavres Ă  Timisoara. Derrière lui, en plateau, le commentateur reprit : " 4630 cadavres, vous avez bien entendu, dans une seule fosse commune !" A quatre reprises au cours de ce journal, le chiffre de 4 630 cadavres fut citĂ© sans que nulle source ne fĂ»t jamais indiquĂ©e. Dans LibĂ©ration (23/12/1989), un titre sur deux pages fit Ă©tat des 4 630 cadavres ; il Ă©tait accompagnĂ© d’un Ă©ditorial de Serge July titrĂ© " Boucherie ". On lisait : " Timisoara libĂ©rĂ© dĂ©couvre un charnier. Des milliers de corps nus tout juste exhumĂ©s, terreux et mutilĂ©s, prix insupportable de son insurrection. " Le rĂ©dacteur en chef, Dominique Pouchin, expliqua : " Tout nous laissait penser, y compris les images qui arrivaient, que l’info Ă©tait vraie. " (LibĂ©, 4/4/90) Le Monde fĂ©licita La Cinq d’avoir " rĂ©vĂ©lĂ© l’horrible charnier des victimes des manifestations du dimanche ?prĂ©cĂ©dent ? " [3].

Le bilan officiel des victimes pour toute la Roumanie est de 689 morts, pas 70 000. A Timisoara, il y aurait eu entre 90 et 147 victimes, pas 12 000. Et, comme le remarqua Jean-Claude Guillebaud, " 90 morts dans une ville de province, c’est beaucoup. " La maman prĂ©sumĂ©e avait succombĂ© Ă  une cirrhose du foie le 8 novembre 1989. La petite fille, qui n’Ă©tait pas sa fille, avait pĂ©ri de la mort subite du nourrisson [4]. On avait dĂ©terrĂ© leurs corps de la fosse commune.

A Panama, il y avait eu 2000 morts, civils pour la plupart, soit trois fois plus de victimes qu’en Roumanie. Personne n’avait cependant parlĂ© de " gĂ©nocide panamĂ©en " ou de " charnier ". On s’Ă©tait mĂŞme amusĂ© des techniques de l’armĂ©e amĂ©ricaine qui, pendant des jours entiers, essaya de dĂ©loger Manuel Noriega du bâtiment consulaire oĂą il Ă©tait rĂ©fugiĂ© en jouant au volume maximum la musique qu’il dĂ©testait le plus. Tant d’humanitĂ© ...

Mais comme il est dur, dans ce mĂ©tier, en France, de faire son autocritique. Trois mois après l’imposture de Timisoara, Guillaume Durand prĂ©tendait encore : " Le bilan est satisfaisant professionnellement. Si les Ă©ditorialistes assis dans leurs fauteuils cherchent la bagarre, ils vont l’avoir. " [5] Un an après la guerre du Kosovo, Jacques Julliard a l’audace de se montrer tout aussi offensif : " Nous n’avons que faire, je le dis hautement, de ces rĂ©quisitoires de procureurs et de pions ; de ces tonitruants discours de tranche-montagnes, entrecoupĂ©s des gĂ©missements de tous les déçus de l’Histoire. Nous sommes de bonne volontĂ©. Mais si l’on nous cherche, on nous trouvera. " [6]

Serge Halimi

PubliĂ© dans La Vache folle n°27, aoĂ»t-octobre 2000, p. 9

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