Un marronnier des pages « littĂ©raires »
Cycliquement et au grĂ© des arrivages Ă©ditoriaux, la presse Ă©crite dĂ©couvre que non, la philosophie du XXe siècle ne se rĂ©sume pas forcĂ©ment Ă AndrĂ© Glucksmann et Bernard-Henri LĂ©vy. Ces dernières annĂ©es, avec une actualitĂ© de l’Ă©dition bien plus soutenue que par le passĂ©, divers philosophes de traditions autres que l’habituellement prĂ©sentĂ©e ont Ă©tĂ© traduits en français, des ouvrages ont paru sur eux, et les journalistes critiques littĂ©raires ont ainsi eu l’occasion de sortir du provincialisme Ă©triquĂ© qui Ă©tait leur apanage.
Parmi ces philosophes, Ludwig Wittgenstein occupe une place particulière : d’abord il se publie dĂ©sormais rĂ©gulièrement un très grand nombre d’ouvrages de tous genres le concernant, ensuite les journalistes et critiques littĂ©raires en rendent presque toujours compte, ce qui n’est pas le cas du plus clair de la production en sciences humaines, enfin la tonalitĂ© de ces articles est toujours des plus dĂ©concertantes quand on s’attendrait Ă entendre parler de philosophie.
Le grand avantage que trouvent les journaux Ă parler très rĂ©gulièrement de lui rĂ©side en ce qu’il prĂ©sente non seulement l’aspect d’un penseur difficile d’accès, mais que sa biographie pourrait tout avoir de celle d’un hĂ©ros de roman. Le critique des pages littĂ©raires voit donc en lui le parfait individu apte Ă lui faire noircir sans complexe des feuillets : sous l’alibi de parler de philosophie de haute volĂ©e, il peut rĂ©diger son article en n’Ă©voquant guère que les aspects les plus contingents de sa biographie. Son papier se trouvera dans les pages « Essais » des gazettes, tout en ne se dĂ©partissant quasiment jamais du ton ragoteur et voyeur des rubriques « people ».
Qu’il s’agisse de LibĂ©ration (3/02/05), du Monde (11/02/05) et surtout du Point (17/02/05), les petites anecdotes des plus superficielles aux plus scabreuses, en plus d’ĂŞtre sempiternelles, constituent la figure imposĂ©e de ce genre journalistique Ă part entière : la vie tumultueuse du philosophe n’est jamais passĂ©e sous silence (Ă la notable exception du Figaro, 17/02/05). Bien pire, elle finit par Ă©clipser presque totalement les questions philosophiques abordĂ©es par Wittgenstein, comme l’illustre l’article totalement indigent du Point. Et lorsque quelques citations de Wittgenstein sont reproduites, ce sont des mots rapportĂ©s dans des conversations, ou des extraits des textes les moins essentiels de l’auteur, jamais des points fondamentaux de sa philosophie. Comme l’Ă©crivait Jacques Bouveresse en mars 1997 dĂ©jĂ :
« On entend souvent parler de lui dĂ©sormais Ă peu près comme si son oeuvre majeure Ă©tait les Remarques mĂŞlĂ©es, plutĂ´t que les Recherches philosophiques. Il est vrai que les remarques qu’il fait, le plus souvent en passant, sur des choses comme la psychanalyse, la littĂ©rature, la musique ou le cinĂ©ma sont probablement plus excitantes et aussi plus accessibles pour le lecteur non prĂ©parĂ© que ce qu’il dit sur le problème de la nĂ©cessitĂ© logique et mathĂ©matique, la conception "augustinienne" du langage, la question des règles ou celle du langage privĂ©. Mais il n’en est pas moins vrai que, comme pour tous les grands penseurs, c’est par le centre, et non pas par ce qu’elle comporte de plus pĂ©riphĂ©rique, aussi intĂ©ressant et stimulant que cela puisse ĂŞtre, que l’oeuvre de Wittgenstein doit ĂŞtre abordĂ©e pour avoir une chance d’ĂŞtre comprise. » (Le Magazine littĂ©raire n°352, consacrĂ© Ă L.Wittgenstein, p.35)
De plus, comme le mĂŞme journaliste a la mĂ©moire courte, ou bien qu’il la suppose courte chez son lecteur, il peut rĂ©pĂ©ter Ă très peu de temps d’intervalle les mĂŞmes anecdotes, si bien que l’inspiration n’a pas le temps de faire dĂ©faut, et que le papier se trouve dĂ©jĂ tout rĂ©digĂ©, comme on le verra plus loin. Ce manque de mĂ©moire a aussi la vertu de cure de jouvence : un journaliste parlant de Wittgenstein se croit presque toujours obligĂ© de mentionner qu’il s’agit d’une « dĂ©couverte » [3] (Le Point, 17/02/05), comme si personne n’avait rien Ă©crit sur lui depuis plusieurs dĂ©cennies en France [4].
Recopier le néant
Ă€ l’Ă©tĂ© 2003 dans Le Monde, dans le cadre d’une sĂ©rie de portraits manifestement destinĂ©s Ă ĂŞtre lus somnolent sur la plage, paraĂ®t une pleine page sur Wittgenstein (1/08/03) L’article estival de Roger-Pol Droit, pour lamentable qu’il fĂ»t, n’a apparemment pas Ă©tĂ© oubliĂ© par tout le monde aussitĂ´t lu. TĂ©moin, l’article du Point dĂ©jĂ citĂ©. Il suffit de relever quelques-unes des « coĂŻncidences » d’un texte Ă l’autre, prises un peu au hasard tant les deux articles sont similaires (en gras, les plus Ă©videntes reprises) :
Le Monde :
« Karl, le père, est mort en 1913. Ce grand maĂ®tre de forges, ami des Krupp et des Carnegie, n’aura pas vu la guerre. La famille vivait dans un palais viscontien, oĂą l’on comptait pas moins de sept pianos, et oĂą tout le monde Ă©tait musicien et plus ou moins nĂ©vrosĂ©. [...] Chez les Wittgenstein, on dĂ©fendait l’art moderne, les temps nouveaux, les idĂ©es qui choquaient le bourgeois. Klimt Ă©tait un ami, Brahms un intime. Plusieurs des frères de Wittgenstein furent des virtuoses, et quand Paul perdit un bras Ă la guerre, Ravel Ă©crivit pour lui le Concerto pour la main gauche. »Le Point :
« Ce qui l’a passionnĂ© d’abord ? Musique et mĂ©canique. Pas Ă©tonnant, la musique, quand on naĂ®t Ă Vienne, en 1889, dans un palais oĂą il y a sept pianos et oĂą tout le monde est nĂ©vrosĂ© et virtuose (c’est pour Paul, le frère pianiste qui perdit un bras Ă la guerre, que Ravel composera le “ Concerto pour la main gauche ”). Brahms est un intime de la famille, comme Klimt et bon nombre d’artistes. Le père, Karl, est richissime : il reçoit les Carnegie et les Krupp. Mais ce maĂ®tre de forges est un ami des arts nouveaux, il aime bien ce qui choque les bourgeois autrichiens. »Le Monde :
« Quand la guerre Ă©clate, Wittgenstein s’engage volontairement. Son rĂ©giment est stationnĂ© Ă Cracovie, il est affectĂ© Ă un torpilleur sur la Vistule. C’est Ă bord du Goplana, durant les quarts, dans le bruit des machines, la fatigue et le froid, qu’il Ă©crira l’essentiel de son premier livre, destinĂ© Ă en terminer avec la philosophie. »Le Point :
« Il devint soldat, car la guerre venait d’Ă©clater. AffectĂ© Ă un torpilleur sur la Vistule, il Ă©crit son premier livre sur de petits carnets dans le bruit des machines, la fatigue et le froid. Objectif : en finir avec la philosophie. »Le Monde :
« Ce court volume, affublĂ© d’un titre Ă dĂ©courager (Tractatus logico-philosophicus), paraĂ®t en 1921. Son auteur considère que l’affaire est close. Il a travaillĂ© six ans de suite, il est parvenu Ă dĂ©mĂŞler ce qu’il convient de faire pour utiliser lĂ©gitimement nos phrases et ce qu’il faut Ă©viter pour ne pas tomber dans le verbiage creux des philosophes antĂ©rieurs. VoilĂ qui suffit. Il hĂ©rite, en 1919, de sa part de l’immense fortune paternelle et s’en dĂ©barrasse aussitĂ´t en en faisant don Ă ses frères et sĹ“urs : ils en seront moins perturbĂ©s, explique-t-il, que ne l’auraient Ă©tĂ© des pauvres gens. Il passe alors son diplĂ´me d’instituteur, se construit un Ă©tĂ© une cabane en Norvège au bord d’un lac dĂ©sert, et revient apprendre Ă lire et Ă compter aux petits montagnards autrichiens. »Le Point :
« Ce court volume est affublĂ© d’un titre dissuasif : “ Tractatus logico-philosophicus ”. PubliĂ© en 1921, il est vite considĂ©rĂ© par les lecteurs capables de le comprendre comme un des plus grands ouvrages de son temps. Wittgenstein, lui, s’en dĂ©sintĂ©resse complètement. [...] Il hĂ©rite d’une part de l’immense fortune paternelle, et s’en dĂ©barrasse aussitĂ´t par un don Ă ses frères et soeurs - moins perturbĂ©s par cet argent, explique-t-il, que ne l’auraient Ă©tĂ© de pauvres gens. Après avoir Ă©tĂ© quelque temps jardinier au monastère de HĂĽtteldorf, en Basse-Autriche, il dĂ©croche son diplĂ´me d’instituteur, mais part se construire une cabane en Norvège, Ă Skjolden, au bord d’un lac dĂ©sert. Il y vit le temps d’un Ă©tĂ©, avant d’apprendre Ă lire et Ă compter aux petits montagnards autrichiens dans des villages perdus [...]. »
Le tout est Ă l’avenant. Bien entendu, quasiment toutes les citations (de Russell ou d’autres) sont identiques d’un article Ă l’autre, et les trames des deux articles sont superposables. Mais après tout, cette pratique du recyclage et du plagiat, pour paresseuse qu’elle apparaisse, est devenue si habituelle dans le milieu journalistique qu’on ne devrait plus s’en Ă©mouvoir ; ce qui ressortit au pathĂ©tique dans ce cas prĂ©cis, c’est que l’auteur du Point qui nous invite Ă cette « dĂ©couverte » de Wittgenstein non seulement est presque incapable d’Ă©crire un seul mot concernant la philosophie de l’auteur, mais mĂŞme quant aux aspects biographiques, il se contente de ressortir un vieux papier fainĂ©ant d’une page parue au cĹ“ur de l’Ă©tĂ©, n’ayant mĂŞme pas poussĂ© la curiositĂ© jusqu’Ă aller se renseigner dans les nombreuses biographies de Wittgenstein un peu moins Ă l’eau de rose. Bel esprit de « dĂ©couverte » en vĂ©ritĂ©, et on admire la hardiesse de l’aventurier.
Qui est l’auteur de l’article du Point Ă prĂ©sent ? Nul autre que... l’auteur de l’article du Monde : Roger-Pol Droit lui-mĂŞme, comme il se doit. L’auto-plagiat servile (la reprise d’Ă©crits antĂ©rieurs sans que le lecteur en soit informĂ©) est un privilège des journalistes et Ă©ditorialistes « multicartes » : Alain Duhamel ou Alexandre Adler, Ă l’image de R.-P. Droit, disposent de suffisamment de tribunes dans des organes divers, sinon pluralistes, pour vendre plusieurs fois la mĂŞme marchandise : un semblant d’habillage diffĂ©rent, un peu de temps Ă©tant passĂ© (ces deux conditions n’Ă©tant parfois mĂŞme pas nĂ©cessaires) et l’on peut Ă©couler Ă la chaĂ®ne sa production clonĂ©e. Ă€ moins que Roger-Pol Droit n’escomptât que la canicule d’aoĂ»t 2003, survenue juste après la parution de son premier article [5], aurait fait pĂ©rir les lecteurs de sa prose essentielle, au point qu’il faille « instruire » Ă son tour la gĂ©nĂ©ration survivante, trop jeune il y a un an et demi pour en avoir pris connaissance ?
Conclusion
La rĂ©signation gĂ©nĂ©rale et l’abaissement des exigences minimales de la presse trouvent dans l’exemple du traitement des Ă©crits de Wittgenstein une illustration paroxystique Ă au moins deux titres : cet exemple montre en premier lieu le renoncement dĂ©finitif Ă parler sĂ©rieusement de quelque sujet que ce soit Ă son lecteur, mĂŞme quand la prĂ©cision et la finesse d’analyse devraient ĂŞtre de rigueur, et il illustre en second lieu la dĂ©rive vers une chronique paresseuse, « sociĂ©tale », scandaleusement biographique des faits les plus abstraits et qui exigeraient une prĂ©cision soutenue. La presse, mĂŞme pour des domaines aussi exigeants, et a fortiori pour tous les autres, a renoncĂ© Ă l’information et la critique argumentĂ©e au profit d’un mou divertissement que personne ne lui a jamais demandĂ© de se voir offrir.
Philippe Aladel
- Sur le mĂŞme sujet et du mĂŞme auteur, on peut lire une « tragi-comĂ©die en cinq actes » datant de 1999 Ă propos de Roland Jaccard.