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Un tweet de Mélenchon et un concert d’indignations médiatiques

Retour sur une « polémique » qui a agité le microcosme médiatique.

Le 3 décembre, sur LCI, le député LFI Manuel Bompard était l’invité de « L’événement du dimanche ». En fin d’émission, une intervention de Jean-Luc Mélenchon est diffusée dans laquelle il critique Marine Tondelier pour avoir affirmé qu’il était « débile » de crier « Allah Akbar » lors d’une manifestation pour le peuple palestinien – propos dont elle s’est excusée depuis – : « Va-t-en dans une cité populaire en tenant la main d’un Vert qui a expliqué que dire "Allah Akbar" c’est "débile" ! Vas-y, tu vas voir qui c’est le boulet, si c’est moi ou […] elle ! » Sur la foi de cet extrait, Ruth Elkrief soutient laborieusement que Jean-Luc Mélenchon encouragerait par là-même le communautarisme :

En fait, il faut aller dans une cité populaire, et… et… enfin moi j’essaye de comprendre ce qu’a dit… et c’est Marie [Chantrait] qui l’avait fait remarquer […] Ça veut dire… euh… une cité populaire… non, non, mais ça veut dire quoi ? Ça veut dire que, dans une cité populaire, tous disent « Allah Akbar », et il faut dire la même chose ? C’est pas vrai, c’est pas vrai, c’est pas vrai ! […] C’est limiter les habitants de ces cités populaires.

Sur X (ex-Twitter), Jean-Luc Mélenchon réagit :



Si l’on peut sans difficulté trouver à redire de ce type de communication, la sphère politico-médiatique s’emballe et s’illustre une nouvelle fois par son sens de la proportion : en dehors du soutien légitime que peuvent apporter des confrères face aux menaces dont fait l’objet la journaliste sur les réseaux sociaux [1], le tweet débouche en effet sur un éloge grandiloquent de Ruth Elkrief – Agathe Lambret mettra par exemple en avant « sa rigueur, son honnêteté intellectuelle », « une de nos consœurs les plus remarquables » dira Pascal Praud –, et sur un énième démontage de Jean-Luc Mélenchon, accompagné de nouvelles accusations d’antisémitisme. Tout est mélangé, et toute la corporation éditocratique se mobilise d’une seule voix.

Jugeons plutôt : Jean-Luc Mélenchon « se "Jean-Marie lepénise" chaque jour davantage » (Nicolas Domenach et Maurice Szafran, Challenges, 4/12) ; il est un « Hanouna de la gauche » (Yaël Goosz, France Inter, 5/12) ; « l’imam Jean-Luc Mélenchon » (Stéphane Manigold, RMC, 6/12) ; son tweet « suinte et sent très fort l’antisémitisme » (Romain Desarbres, X, 4/12) ; « éructations antisémites d’un bouffon à la retraite » (Raphaël Enthoven, X, 4/12). Et ainsi de suite, jusqu’à la lie… ou plutôt jusqu’à l’appel à boycott : « Peux-on [sic] imaginer que Mélenchon soit encore invité par les journalistes qu’il insulte à longueur de tweet. Donner la parole à tous les courants politiques est une chose, être maso en est une autre. Il faut savoir dire : ça suffit. » (Robert Namias, X, 3/12) Ou encore : « Le PDG TF1 doit dire que M. Mélenchon ne mettra plus les pieds sur notre chaîne » (Pascal Praud, CNews, 4/12). Jusqu’à cet échange éloquent sur l’état du débat politique et médiatique en France. RTL, 6 décembre :

- Amandine Bégot : Vous lui dites quoi ce matin [à Jean-Luc Mélenchon], « tais-toi » ?

- Gérard Larcher : Oui, ferme ta gueule.

- Amandine Bégot : Merci beaucoup Gérard Larcher.

Pas de quoi offusquer Nathalie Saint-Cricq, qui, sur France Inter (10/12), cite au contraire les propos du président du Sénat en s’esclaffant, revendiquant « un peu de légèreté » – une manière de « s’aérer un petit peu » – pour mieux conclure : « Je crois quand même, de ce que j’ai entendu autour de moi, que certains ont trouvé ça très appréciable que de temps en temps, les politiques disent ce que beaucoup pensent. »

Tous les éditorialistes ou presque auront tweeté leur soutien à Ruth Elkrief et leur « condamnation » du tweet de Jean-Luc Mélenchon (mais peu sembleront s’être indignés des propos de Gérard Larcher). Plusieurs jours durant, débats télévisés et éditos dans la presse auront été consacrés à cette « polémique », souvent dans l’outrance et le grand n’importe quoi. À l’instar d’un plateau unanimiste de Public Sénat le 9 décembre : alors que le présentateur formule sa question inepte – « Assiste-t-on à une dieudonnisation de Jean-Luc Mélenchon ? » –, un éditorialiste politique de Libération trouve plutôt « tentant » d’opter pour une formule que l’« on entend parfois », c’est-à-dire « une jean-marie-lepénisation dans la façon d’être présent dans le débat public ». « Je dirais même trumpisation, renchérit une journaliste politique de RMC. [...] Marine Le Pen se normalise, et lui, sort du champ républicain. » L’éditorialiste Nicolas Baverez confirme : « La bonne référence, vous l’avez dit, c’est Donald Trump » ; pousse encore un peu l’analyse : « C’est la même rhétorique que Vladimir Poutine », juste après avoir osé : « On est quand même le seul pays où l’on égorge les professeurs, donc maintenant, l’appel à égorger les journalistes. Parce que c’est quand même à ça que ça revient. » Qui met de l’huile sur le feu ?

Informer sur l’état du champ politique ? Critiquer la ligne de la première force politique de gauche ? Ou simplement disqualifier Jean-Luc Mélenchon et La France insoumise, contre lesquels les chefferies médiatiques sont mobilisées, très régulièrement, depuis des mois, ou devrait-on dire... des années. On peut les comprendre : de quoi parler, sinon de ça ? Guerres, crise climatique, inflation, bouleversements géopolitiques, triomphe des extrêmes droites ? La bulle politico-médiatique, ivre d’elle-même, en pleine démonstration de sa vacuité et de son inconséquence, a apporté sa réponse.


Post-scriptum : Seulement quelques jours après cette séquence, la journaliste guadeloupéenne Barbara Olivier-Zandronis fut évincée de la présentation du « 13h » de la radio RCI par la direction pour sa conduite sans complaisance d’une interview du président du RN Jordan Bardella (8/12), lequel la prit directement à partie pendant le direct : « Vous avez votre carte dans quel parti politique, Madame ? » ; « Vous m’agressez depuis à peu près neuf minutes. » On cherche encore la vague de soutien de toute la corporation à l’égard de cette journaliste sanctionnée pour avoir fait son travail, mais également ses grands cris de condamnation contre le président du RN. On cherche...

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