Tout commence par la dramatisation : « La France joue-t-elle Ă se faire peur ? ». Et continue par une mauvaise apprĂ©ciation de l’Ă©tat de l’opinion : « Les sondages d’opinion donnent pourtant rĂ©gulièrement l’avantage au oui... ». On sourit.
Voter contre ? Les symptĂ´mes du mal...
Le patron du Monde, en toute objectivitĂ© (?), synthĂ©tise (?!?) l’opposition au TraitĂ© constitutionnel sous trois seuls « chapitres » : les français pourraient ĂŞtre tentĂ©s de « sanctionner l’Europe » (diagnostic conforme Ă l’axiome n°1 des dĂ©fenseurs du oui : voter non, c’est voter contre l’Europe) : « la frontière, la monnaie et l’activitĂ© Ă©conomique ». Par respect pour l’interdit mĂ©diatique du moment, il ne sera fait aucune allusion aux articles du TraitĂ© constitutionnel : en effet, nos “Ă©lites” ont dĂ©crĂ©tĂ©, une fois pour toutes, que les partisans du « oui » sont mus par une telle science europĂ©enne qu’ils n’ont pas besoin d’Ă©tudier le TraitĂ© et que les partisans du « non » sont mus par de telles passions hors-sujet qu’il faut les rassurer et non les convaincre. Double mĂ©pris, et consĂ©quence majeure : nos “Ă©lites” se rassurent face Ă la montĂ©e du non en postulant que les français ne s’intĂ©ressent pas au texte de cette “constitution” (d’oĂą la nĂ©cessitĂ© de faire de la “pĂ©dagogie” pour les convaincre de dire oui sans la lire) et qu’ils s’apprĂŞtent Ă se dĂ©terminer sur autre chose. Colombani nous chante la mĂŞme petite musique : si l’on s’oppose Ă ce projet de Constitution, c’est nĂ©cessairement pour des raisons qui n’en sont pas !
L’ordonnance du docteur Colombani
Reprenons les trois « arguments » (supposĂ©s) du non. La frontière ? C’est l’inquiĂ©tude des gens de droite au sujet de l’entrĂ©e de la Turquie dans l’UE. Problème rĂ©glĂ© : « ... la Constitution [est] un rempart contre une adhĂ©sion automatique de la Turquie. » Au gouvernement et Ă la droite d’en convaincre leurs Ă©lecteurs.
Des critiques - Ă droite et Ă gauche - contre l’euro ? Problème rĂ©glĂ© : « Sans l’euro, dans quel dĂ©sordre serions-nous ? » Une telle « Ă©vidence » - balancĂ©e sous une forme interrogative - fait la quasi-unanimitĂ© des Ă©ditorialistes, au point que nos « pĂ©dagogues » n’Ă©prouvent mĂŞme plus le besoin de l’Ă©tayer sĂ©rieusement.
Le meilleur vient en dessert : l’activitĂ© Ă©conomique ? Après avoir ainsi rĂ©duit le social Ă l’Ă©conomique (en bon libĂ©ral), Colombani cuisine un condensĂ© très personnel du non de gauche : « Europe = dĂ©localisation = chĂ´mage ». En leur attribuant cet unique et maigre slogan - qu’il est peu probable qu’ils reconnaissent sous cette forme - Colombani peut « rĂ©futer » sans effort... l’absence d’arguments qu’il vient de fabriquer : les dĂ©localisations se font « Ă l’intĂ©rieur d’un ensemble qui profite Ă tous ». Sauf aux salariĂ©s licenciĂ©s ou menacĂ©s de licenciement qu’il faudrait peut-ĂŞtre essayer de convaincre.
ArrivĂ© Ă ce point, Colombani tente de clouer le bec Ă ceux qui, ayant lu le TraitĂ© constitutionnel, affirment qu’il constitutionnalise le libĂ©ralisme Ă©conomique : « Il appartient Ă la couche [sic] europĂ©enne de rappeler qu’une Constitution ne dĂ©termine pas une politique Ă©conomique ; et que le texte fait pour la première fois dans l’histoire de l’Europe, rĂ©fĂ©rence aux droits sociaux, donc Ă un modèle social. »
LĂ , on reste mĂ©dusĂ© : comme le dit Colombani, aucune constitution existante ne dĂ©termine la politique Ă©conomique et sociale Ă suivre (et aucune ne doit le faire). Cependant le TraitĂ© constitutionnel le fait car il contient une 3ème partie intitulĂ©e « Les politiques et le fonctionnement de l’Union » : 321 des 448 articles pour graver dans le marbre le marchĂ© et la concurrence. Tout y est explicitement soumis : l’emploi, la protection sociale, les SIEG (substituĂ©s aux services publics), etc... Un doute nous saisit donc : Colombani a-t-il vraiment lu cette Constitution ? ConnaĂ®t-il seulement les titres des quatre parties ? Quant au « modèle social », la Constitution rĂ©pète sans cesse que, conformĂ©ment au dogme libĂ©ral, c’est la libre circulation des capitaux, des marchandises et des services qui rĂ©alisera le niveau « adĂ©quat » de protection sociale.
Libre Ă chacun d’en penser ce qu’il veut. Encore faut-il, quand on invoque le dĂ©bat dĂ©mocratique ne pas ignorer (superbement) ou dissimuler (honteusement) l’objet mĂŞme du dĂ©bat.
Bien entendu, l’ordonnance s’achève par le chantage qu’on peut lire et entendre dans presque tous les mĂ©dias : « comment ne pas voir qu’un non français serait une rupture majeure et un signe clair de recul [...] ? » Sans autre forme de procès, le patron du Monde assimile sommairement la rupture (avec les politiques nĂ©olibĂ©rales) souhaitĂ©e par les partisans du "non" Ă un recul. Evidemment, personne ne peut ĂŞtre pour le « recul ». Mais, au fait, recul de quoi ? Recul pour qui ?
Informons donc le patron du quotidien de rĂ©fĂ©rence : le TraitĂ© contient une 3e partie que les plus gros mensonges n’effaceront pas. C’est dans cette partie que les partisans du non vont chercher beaucoup de leurs arguments. Faire reculer la marchandisation c’est, selon eux, le chemin du progrès social. Ils ne se dĂ©clarent donc pas « contre l’Europe » mais pour une autre Europe (soustraite au dogme libĂ©ral). Caricatures, mensonges et dĂ©naturations n’y changeront rien.
Dans cette campagne rĂ©fĂ©rendaire, Jean-Marie Colombani - comme la plupart de ses confrères des mĂ©dias dominants - n’a pas rĂ©digĂ© une chronique ou un Ă©ditorial, mais un tract. Non une contribution de parti pris destinĂ©e Ă une discussion argumentĂ©e, mais un appel caricatural Ă la mobilisation d’un parti qui n’ose s’avouer comme tel. Etonnez-vous après cela que les journalistes ne soient pas « crĂ©dibles ».
Philippe Monti