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« L’Europe, L’Europe... »

Un tract de Jean-Marie Colombani

par Philippe Monti,

Du haut de ses 450 000 € de revenu annuel (Marianne n°412, du 12 au 18 mars 2005, p.62), le PDG du Groupe La Vie-Le Monde - dans le n°243 de Challenges (du 17 au 30 mars) - s’installe sur un créneau actuellement très occupé dans les médias : celui du conseil politique à la campagne pour le oui. « Le mot de la fin » (page 106) qu’il a rédigé s’inquiète d’un éventuel vote négatif des français et prétend atomiser les arguments du non. Sans jamais faire référence au contenu du Traité, en toute modestie et en quelques lignes, Jean-Marie Colombani prétend expliquer « Comment réfuter les arguments du non » (titre de la chronique).

La seule question qui nous intéresse ici est de savoir si ce mémorandum est conforme à la probité intellectuelle que l’on est en droit d’attendre d’une contribution éditoriale au débat démocratique.

Tout commence par la dramatisation : « La France joue-t-elle à se faire peur ? ». Et continue par une mauvaise appréciation de l’état de l’opinion : « Les sondages d’opinion donnent pourtant régulièrement l’avantage au oui... ». On sourit.

Voter contre ? Les symptômes du mal...

Le patron du Monde, en toute objectivité (?), synthétise (?!?) l’opposition au Traité constitutionnel sous trois seuls « chapitres » : les français pourraient être tentés de « sanctionner l’Europe » (diagnostic conforme à l’axiome n°1 des défenseurs du oui : voter non, c’est voter contre l’Europe) : « la frontière, la monnaie et l’activité économique ». Par respect pour l’interdit médiatique du moment, il ne sera fait aucune allusion aux articles du Traité constitutionnel : en effet, nos “élites” ont décrété, une fois pour toutes, que les partisans du « oui » sont mus par une telle science européenne qu’ils n’ont pas besoin d’étudier le Traité et que les partisans du « non » sont mus par de telles passions hors-sujet qu’il faut les rassurer et non les convaincre. Double mépris, et conséquence majeure : nos “élites” se rassurent face à la montée du non en postulant que les français ne s’intéressent pas au texte de cette “constitution” (d’où la nécessité de faire de la “pédagogie” pour les convaincre de dire oui sans la lire) et qu’ils s’apprêtent à se déterminer sur autre chose. Colombani nous chante la même petite musique : si l’on s’oppose à ce projet de Constitution, c’est nécessairement pour des raisons qui n’en sont pas !

L’ordonnance du docteur Colombani

Reprenons les trois « arguments » (supposés) du non. La frontière ? C’est l’inquiétude des gens de droite au sujet de l’entrée de la Turquie dans l’UE. Problème réglé : « ... la Constitution [est] un rempart contre une adhésion automatique de la Turquie. » Au gouvernement et à la droite d’en convaincre leurs électeurs.

Des critiques - à droite et à gauche - contre l’euro ? Problème réglé : « Sans l’euro, dans quel désordre serions-nous ? » Une telle « évidence » - balancée sous une forme interrogative - fait la quasi-unanimité des éditorialistes, au point que nos « pédagogues » n’éprouvent même plus le besoin de l’étayer sérieusement.

Le meilleur vient en dessert : l’activité économique ? Après avoir ainsi réduit le social à l’économique (en bon libéral), Colombani cuisine un condensé très personnel du non de gauche : « Europe = délocalisation = chômage ». En leur attribuant cet unique et maigre slogan - qu’il est peu probable qu’ils reconnaissent sous cette forme - Colombani peut « réfuter » sans effort... l’absence d’arguments qu’il vient de fabriquer : les délocalisations se font « à l’intérieur d’un ensemble qui profite à tous ». Sauf aux salariés licenciés ou menacés de licenciement qu’il faudrait peut-être essayer de convaincre.

Arrivé à ce point, Colombani tente de clouer le bec à ceux qui, ayant lu le Traité constitutionnel, affirment qu’il constitutionnalise le libéralisme économique : « Il appartient à la couche [sic] européenne de rappeler qu’une Constitution ne détermine pas une politique économique ; et que le texte fait pour la première fois dans l’histoire de l’Europe, référence aux droits sociaux, donc à un modèle social. »

Là, on reste médusé : comme le dit Colombani, aucune constitution existante ne détermine la politique économique et sociale à suivre (et aucune ne doit le faire). Cependant le Traité constitutionnel le fait car il contient une 3ème partie intitulée « Les politiques et le fonctionnement de l’Union » : 321 des 448 articles pour graver dans le marbre le marché et la concurrence. Tout y est explicitement soumis : l’emploi, la protection sociale, les SIEG (substitués aux services publics), etc... Un doute nous saisit donc : Colombani a-t-il vraiment lu cette Constitution ? Connaît-il seulement les titres des quatre parties ? Quant au « modèle social », la Constitution répète sans cesse que, conformément au dogme libéral, c’est la libre circulation des capitaux, des marchandises et des services qui réalisera le niveau « adéquat » de protection sociale.

Libre à chacun d’en penser ce qu’il veut. Encore faut-il, quand on invoque le débat démocratique ne pas ignorer (superbement) ou dissimuler (honteusement) l’objet même du débat.

Bien entendu, l’ordonnance s’achève par le chantage qu’on peut lire et entendre dans presque tous les médias : « comment ne pas voir qu’un non français serait une rupture majeure et un signe clair de recul [...] ? » Sans autre forme de procès, le patron du Monde assimile sommairement la rupture (avec les politiques néolibérales) souhaitée par les partisans du "non" à un recul. Evidemment, personne ne peut être pour le « recul ». Mais, au fait, recul de quoi ? Recul pour qui ?

Informons donc le patron du quotidien de référence : le Traité contient une 3e partie que les plus gros mensonges n’effaceront pas. C’est dans cette partie que les partisans du non vont chercher beaucoup de leurs arguments. Faire reculer la marchandisation c’est, selon eux, le chemin du progrès social. Ils ne se déclarent donc pas « contre l’Europe » mais pour une autre Europe (soustraite au dogme libéral). Caricatures, mensonges et dénaturations n’y changeront rien.

Dans cette campagne référendaire, Jean-Marie Colombani - comme la plupart de ses confrères des médias dominants - n’a pas rédigé une chronique ou un éditorial, mais un tract. Non une contribution de parti pris destinée à une discussion argumentée, mais un appel caricatural à la mobilisation d’un parti qui n’ose s’avouer comme tel. Etonnez-vous après cela que les journalistes ne soient pas « crédibles ».

Philippe Monti

 

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