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Les médias et la contestation sociale

Sur France 2, Arlette Chabot réforme la France

par Antonio Molfese,

Emission "Mots croisés" du lundi 23 juin sur France 2 : « Pourquoi est-il impossible de réformer la France ? », se demande benoîtement Arlette Chabot. Tentative de décryptage.

I. Le titre : une question fermée et délicatement ajustée

« Pourquoi est-il impossible de réformer la France ? » : un tel titre appelle deux remarques.

1. Type de la question

Il s’agit d’une question fermée, qui délimite d’emblée les termes du débat selon une perspective favorable au gouvernement libéral.

Il ne s’agira donc pas de s’interroger de manière contradictoire sur telle ou telle réforme (éducation, retraite, sécu, etc.), mais sur un être étrange : « LA réforme », c’est-à-dire, puisque nous sommes sous un gouvernement de droite, la possibilité de libéraliser la société française en la soumettant aux intérêts du capital, de la classe dominante et du Medef (mais c’est nettement moins excitant formulé de cette manière là...)

2. Nature de la question

Il est demandé « pourquoi il est impossible de réformer la France » Cela sous-entend :

a) Que l’on élimine d’emblée des questions embarrassantes pour le gouvernement, comme celles :

- de la légitimité (est-il juste de réformer les retraites, l’école ?) ;
- de l’utilité (que ou qui sert la réforme des retraites ? qui avantage-t-elle ? qui lèse-t-elle ?) ;
- du mode opératoire (comment réformer les retraites : négociations, législation unilatérale, référendum...) ;
- de la finalité (pour quoi réforme-t-on les retraites : pression du patronat, soumission à la mondialisation capitaliste...).

b. Qu’il s’agit donc de se demander exclusivement pour quelles raisons (pourquoi) il est impossible (à cause des méchants syndicalistes ?) d’appliquer des réformes (libéralistes) dans cette bonne vieille France (rétrograde parce qu’antilibéraliste ?).

II. La bande-annonce

La bande-annonce de l’émission est, à elle seul, tout un programme.

1. Des réponses préformatées par les questions

Cette bande-annonce développe, en voix-off, des réponses possibles à cette question déjà bien verrouillée, histoire de fausser définitivement les termes de ce que l’on n’ose appeler encore un « débat ». On entend ainsi : « La France est-elle inapte au changement ? Le gouvernement s’y prend-t-il mal ? Est-ce la faute des syndicats, immobilistes par principe ? »

- a. «  La France est-elle inapte au changement ?  ».

Formulation très intéressante :

- On invoque la catégorie survalorisée et surdéterminée du changement, qui connote une certaine « modernité », voire un certain "progressisme". Donc, cette formule signifie que l’on se demande pourquoi la France a du mal à se laisser emporter par la vague des idées modernes (libéralistes), pourquoi elle est donc rétrograde.

- On oublie que le changement, en soi, ne veut rien dire. On peut changer et devenir abruti, on peut avancer et foncer droit dans le mur : tout changement n’est pas forcément juste ni bon, tout changement ne mène pas nécessairement au meilleur ni à l’intérêt général.

- On oublie qu’il y a plusieurs types de changements (et donc de réformes) possibles.

- Notons au passage l’inversion, très caractéristique de la propagande libéraliste, des polarités politiques dessinée dans cette simple phrase. Qui ne bouge pas, qui ne réforme pas (selon les valeurs libéralistes) est rétrograde, conservateur, réactionnaire (donc ... de gauche !). Qui avance, qui réforme, qui libéralise est progressiste (donc ... de droite). Et voilà comment une contre-réforme prend le goût et l’odeur d’une réforme, comment un simple tour de passe-passe conceptuel nous fait passer pour des réfractaires au progrès (du capital)... Heureusement que nos élèves ont encore des cours de philosophie pour les déciller !

- On invoque un personnage fantastique, « La France  », doté d’une nature propre, qui serait rétrograde. Donc, si la France (que personne n’a jamais vue) ne veut pas changer, c’est parce qu’il est dans le tempérament national d’être conservateur. C’est bien plus intéressant que d’évoquer les arguments rationnels de ceux qui s’opposent aux réformes... On combat le rationnel par l’irrationnel...

- b. «  Le gouvernement s’y prend-il mal ?  ».

Extraordinaire :

- Encore une fois, aucune critique de fond sur le gouvernement : on s’interroge uniquement sur la forme de son action (devrait-il procéder autrement : "communication", "dialogue", "information").

- Donc, on sous-entend que la réforme est juste, et qu’il n’y a que son mode d’application qui pourrait être maladroit. Et ceci à une heure de grande écoute, sur une chaîne publique, prétendant mener des débats en toute impartialité...

- c. «  Est-ce la faute des syndicats, immobilistes par principe ?  »

Démentiel, délirant, presque incroyable :

- Un seul coupable est désigné sur le fond : les méchants syndicats ;

- Les syndicat sont auto-définis dans la question, en sorte que l’on entend en réalité « les-syndicats-immobilistes-par-principe », et pas uniquement « les syndicats ». Dès lors, si l’on analyse le concept de "syndicats-immobilistes-par-principe", on y trouvera ce que l’on y a mis : le conservatisme par excellence ;

- Extraordinaire violence de cette question (qui est une affirmation déguisée), car les syndicats ne s’opposent pas selon des raisons ou des arguments valables, ils ne contestent pas une injustice, ils n’essaient pas de défendre les intérêts des salariés... En réalité, ils ne pensent pas, ils ne raisonnent pas, ils sont même tellement débiles qu’ils ont par avance refusé d’argumenter : ils ont posé en principe absolu l’immobilisme, ils se sont par avance mis des œillères pour ne pas envisager de changement. Si tous les syndicats étaient comme la CFDT...

2. Un exercice de propagande de masse au service du gouvernement

1. Prenez cette bande-annonce. - 2. Diffusez-la en boucle à la télévision et à la radio pendant une semaine. - 3. Laissez-là mijoter pendant ce temps dans la tête de « la France » - . 4. Vous remarquerez, au bout d’un certain temps, que « la France » apprend mieux qu’on ne le dit, car avant même le débat elle sait :

- Quelles questions se poser et quelles questions ne pas se poser ;
- Qu’elle [« La France »] doit faire des efforts pour se sortir de son conservatisme « naturel » ;
- Que le gouvernement n’est pas injuste mais seulement maladroit ;
- Que le cancer qui la ronge, c’est « les-syndicats-immobilistes-par-principe » ;
- Qu’elle ne doit surtout pas penser par elle-même.

III. L’émission : un commentaire de la bande-annonce

Dès lors, le « débat » peut commencer, et on ne s’étonnera pas qu’Arlette Chabot :

1. Soutienne (sans le montrer) par principe (sans jamais le poser) la "réforme-juste" (du gouvernement)

2. Attaque (sous couvert d’affabilité) les syndicats (très méchants puisque "immobilistes-par-principe") en les accusant d’être ... immobilistes (CQFD)

3. Revendique les exemples européens de l’Italie et de la Grande-Bretagne comme modèles à suivre pour la France, oubliant au passage le caractère ultra-réactionnaire et fascisant du gouvernement Berlusconi, et la boucherie sociale des années Thatcher

4 Ose affirmer que toute réforme passe désormais comme une lettre à la poste (privatisée ?) en Grande-Bretagne, après que (citation textuelle) « Madame Thatcher a nettoyé tout ça » (tout ça = les mouvement sociaux, le droit de grève, la perspective même d’une contestation collective du libéralisme), laissant entendre que le même remède soignerait aussi bien la France.


Conclusion


L’émission porte bien son nom : les mots et les concepts sont croisés, décroisés, déformés, vidés de toute substance.

Le poison médiatique est d’autant plus efficace qu’il attaque le langage courant lui-même, celui qui structure notre compréhension des choses et des idées : désormais on ne doit plus dire (ni penser) « syndicat » mais « syndicat-immobiliste-par-principe », on ne doit plus dire (ni penser) « contre-réforme libéraliste injuste dictée par le baron Seillères » mais « réforme progressiste juste et équitable pour l’ensemble des Français », « droite réactionnaire » mais « droite sociale », « répression » mais « sécurité », « gros con de Sarkozy » mais « admirable ministre-de-l’intérieur-efficace-qui-protège-les-petites-gens-des-vilaines-classes-dangereuses », « citoyen doté d’un esprit critique » mais « gentil-petit-toutou-qui-respecte-la-loi-juste » et le gros du dictionnaire reste encore à inventorier...

En 1948, dans son 1984, Orwell prophétisait l’avènement futur d’Etats totalitaires d’un genre nouveau, car imposant leur tyrannie par la refonte permanente du langage ("la novlangue"), préalable indispensable à la maîtrise des esprits et à l’aliénation des masses, car comment s’opposer au pouvoir si l’on ne peut même plus penser et formuler de critiques à son encontre ?

Nous y sommes : « Bienvenue dans le meilleur des mondes, Big Brother vous regarde » !

Antonio Molfese

 

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