Le 7 dĂ©cembre, dans son Ă©mission « MĂ©diapolis », Olivier Duhamel affirme avec assurance que les mĂ©dias dominants ont tirĂ© les enseignements de 1995 : « En 1995, tous les mĂ©dias, les commentateurs encensaient le plan JuppĂ©. Et c’était très, très, très marginal, ceux qui le critiquaient et ceux qui ne critiquaient pas le mouvement. LĂ , c’est exactement l’inverse [sic]. C’est-Ă -dire qu’on souligne l’incohĂ©rence du gouvernement, l’illisibilitĂ© de la rĂ©forme, on ne dit pas de mal, on est factuel dans la description du mouvement. […] Je pense que c’est la prise de conscience dans les Ă©lites mĂ©diatiques, de la distance rĂ©vĂ©lĂ©e entre le haut et le bas, des critiques dont ils Ă©taient l’objet. »
Au comble de l’aveuglement, l’éditocrate rĂ©cidive le 4 janvier en saluant le « souci d’équilibre » et le « respect de l’exposition des diffĂ©rents points de vue » sur Europe 1, paraphrasĂ© par Sonia Mabrouk, qui honore quant Ă elle « l’équilibre et l’harmonie » de la station. Nous leur donnons raison sur un point : Ă l’antenne de la station d’Arnaud Lagardère, la dĂ©fense de la rĂ©forme et le pilonnage des grĂ©vistes rythment une ligne Ă©ditoriale Ă l’unisson, sans qu’aucune fausse note ne vienne entacher la partition.
Parmi les Ă©ditorialistes et animateurs d’Europe 1, pas une voix dissonante ne semble trouver sa place. Au fil des Ă©missions, qu’il s’agisse de la matinale, de « MĂ©diapolis », du « Grand Entretien », du « Grand rendez-vous » ou encore du « Grand journal du soir », le discours est simple comme bonjour : la rĂ©forme est inĂ©vitable voire souhaitable ; les cheminots sont des enragĂ©s et prennent les commerçants en otage, « majoritĂ© silencieuse » dont Europe 1 se fait la porte-parole ; les syndicalistes sont au banc des accusĂ©s et les grèves ont des impacts psychologiques graves sur les usagers. Reprenons point par point.
« Il n’y a pas d’alternative »
Le respect de « l’équilibre » sur Europe 1 se mesure tout d’abord Ă l’extrĂŞme variĂ©tĂ© des apprĂ©ciations des « tĂŞtes d’affiche » de la station privĂ©e quant Ă la nĂ©cessitĂ© du projet de rĂ©forme gouvernemental. Florilège :
- Oui, il faudra bien travailler plus longtemps pour éviter l’explosion financière du système. (Daniel Fortin, 5/07)
- La France compte de plus en plus de retraités, et des retraités qui vivent de plus en plus longtemps. Alors tant mieux, mais ça veut dire, et Édouard Philippe l’a redit, qu’il faudra travailler plus longtemps. (Axel de Tarlé, 23/11)
- Qu’il faille travailler plus longtemps, comme c’est la règle dans presque tous les pays européens, on le sait, c’est inévitable, crucial, mathématique même. […] Il va falloir travailler plus longtemps, et le courage politique, c’est de le dire (21/12) ; Même un élève de primaire comprend que maintenant, y aura de moins en moins d’actifs pour assurer la retraite des gens qui vieillissent de plus en plus. Il n’y a qu’une chose, c’est qu’il faut travailler plus. (Catherine Nay, 21/12).
- [Il faut] reculer progressivement l’âge de la retraite, lentement pour le rĂ©gime gĂ©nĂ©ral, plus vite pour les rĂ©gimes spĂ©ciaux. C’est simple, c’est efficace, et c’est comprĂ©hensible par tous les Français, qui l’ont d’ailleurs dĂ©jĂ expĂ©rimentĂ© plusieurs fois. (5/12) ; C’est une rĂ©forme gagnante pour beaucoup. (Nicolas Beytout, 12/12).
- Cette réforme des retraites dont le but central est d’instaurer un régime unique, le même pour tout le monde, sur le papier, ça devrait plaire tout de même, ça semble assez juste. (Bernard Poirette, 21/12)
- Le système à points trouve des soutiens. […] Parce qu’un tel système met tout le monde à la même enseigne ; parce qu’un tel système n’oublie pas les femmes aux carrières hachées ; car un tel système répond aux agriculteurs en souffrance. (Sonia Mabrouk, 18/12).
« De toute façon la rĂ©forme passera ». Le mot d’ordre est assenĂ© jour et nuit sur les ondes de la radio :
- On sait qu’[Emmanuel Macron] ne va pas renoncer subitement à sa réforme. (Hervé Gattegno, 29/12)
- Vous savez très bien qu’[Emmanuel Macron] ne va pas [retirer son projet]. Qu’est-ce que vous attendez de lui, plus rien ? […] Vous savez très bien que ça n’arrivera pas. […] Vous imaginez Emmanuel Macron dire : « Françaises, Français, je retire la rĂ©forme des retraites » ? (Pierre de Vilno face Ă Mathilde Panot, LFI, 30/12)
- Si demain ou jeudi lors de la réunion multilatérale, Laurent Berger signe avec Édouard Philippe, le front syndical est défait, vous serez obligés de renoncer. (Nathalie Lévy face à Yves Veyrier, FO, 17/12)
- Vous avez bien compris que l’exécutif ne flancherait pas, ne retirerait pas son projet. […] Le gouvernement ne le retirera pas, vous le savez. Le texte sera présenté en conseil des ministres le 22 janvier. (Damien Fleurot face à Fabien Roussel, PCF, 22/12)
- [Philippe Martinez] sait très bien, je pense qu’il sait très bien que le projet ne sera pas retiré. (Olivier Duhamel, 21/12).
- En demandant purement et simplement le retrait, [Philippe Martinez] sait qu’il n’aura pas gain de cause. […] Il a perdu. (Catherine Nay, 21/12)
- Je pense que la réforme va se faire. Et comme je crois qu’elle est utile et raisonnable, pour moi, c’est une bonne nouvelle. (Hervé Gattegno, 22/12)
- Le gouvernement fera sans doute passer sa réforme, et une partie de l’opinion publique, singulièrement votre électorat, l’électorat de droite, y verra peut-être la preuve de l’audace réformatrice du président. C’est injuste pour les Républicains, pour la droite, non ? (Sonia Mabrouk face à Brice Hortefeux, LR, 8/01)
- Vous avez demandĂ© au gouvernement d’appuyer sur le bouton « stop ». Mais le gouvernement, vous le savez aussi bien que moi, n’appuiera pas sur le bouton « stop ». Alors, qu’est-ce qu’on fait ? » (Pierre de Vilno face Ă Yves Veyrier, FO, 23/12)
- Qu’est-ce que vous proposez alors ? Ça ne le fait pas ! Le problème, c’est que ça ne le fait pas, ça ne fait pas avancer le schmilblick, et y a les fêtes de Noël et le 31 qui arrivent. Qu’est-ce qu’on propose quand on en est là ? On est dans le jusqu’au-boutisme pour coincer encore les Français ou on propose les choses pour essayer d’en discuter ? (Nathalie Lévy face à Yves Veyrier, FO, 17/12)
Et lorsqu’ils doivent apporter la preuve qu’ « aucune alternative » n’est possible, les Ă©ditocrates d’Europe 1 rivalisent d’arguments pour exclure du pĂ©rimètre mĂ©diatique tout ce qui ne leur semble pas… rĂ©aliste (ce qui fait beaucoup de choses).
Ainsi, il ne saurait par exemple ĂŞtre question d’augmenter les cotisations ou de puiser dans le fonds de rĂ©serve des retraites car comme le martèle Nicolas Beytout : « VoilĂ deux très mauvaises idĂ©es » (18/12). Un mois plus tĂ´t, son confrère Nicolas BarrĂ© appelait dĂ©jĂ Ă « Ă©carter les solutions brutales […] (dĂ©sindexation des pensions ou hausse des cotisations) » (19/11) pour n’en garder qu’une : celle prĂ©conisĂ©e par le gouvernement (âge pivot).
Patrick Cohen monte lui aussi la garde quand Laurent Escure (UNSA) suggère une augmentation des cotisations patronales : « Les entreprises sont pas dĂ©jĂ mises beaucoup Ă contribution ? » (14/12). MĂŞme proposition, mĂŞme traitement pour Yves Veyrier de la part de Nathalie LĂ©vy : « Ça tuerait l’économie dit-on, notamment GĂ©rald Darmanin, le ministre de l’Économie » (17/12). Taxer les dividendes ? Coup de sifflet de Sonia Mabrouk, qui s’abrite derrière les « petits porteurs » pour mieux protĂ©ger les intĂ©rĂŞts du CAC40 : « Derrière quelques grands patrons, il y a aussi beaucoup de Français qui ont des actions, peut-ĂŞtre vous, et qui touchent ces dividendes. Pourquoi les pĂ©naliser ? » (face Ă Fabien Roussel, PCF, 10/12)
Coup de sifflet Ă©galement de Pierre Vilno lorsque Mathilde Panot tente d’évoquer l’égalitĂ© salariale, l’augmentation des salaires ou le recrutement de 100 000 emplois dans le secteur hospitalier et dans le cadre de la « bifurcation Ă©cologique » : « Ce n’est pas un cercle vertueux […] Ça ne marche pas comme ça et vous le savez très bien ! » (18/12)
Puisque Ă l’antenne d’Europe 1 animateurs et Ă©ditorialistes sont tous d’accord sur le fond, ne reste plus qu’à commenter la « mĂ©thode » du gouvernement. Et lĂ encore, ils sont au diapason, qu’il s’agisse de rĂ©pĂ©ter Ă l’envi que la rĂ©forme a Ă©tĂ© « mal expliquĂ©e », que le ton est « quelquefois un peu abscons » (Catherine Nay, 7/12), d’affirmer que « la gageure pour ce gouvernement, c’est de trouver, enfin, la bonne pĂ©dagogie pour sa rĂ©forme » (Bernard Poirette, 4/01) ou de prĂ©tendre face Ă des opposants qu’ « au-delĂ du fond, c’est la mĂ©thode qui vous dĂ©plaĂ®t » (Pierre de Vilno, 27/12).
Une pensĂ©e somme toute admirablement rĂ©sumĂ©e par HervĂ© Gattegno : « Ce qu’on peut au moins espĂ©rer, c’est qu’Emmanuel Macron [Ă l’occasion de son allocution du 31 dĂ©cembre] va s’efforcer d’expliquer clairement, posĂ©ment, en quoi la rĂ©forme est nĂ©cessaire, elle l’est. » (29/12).
Cette critique circonscrite a pour corollaire la cĂ©lĂ©bration du « dialogue » et de l’« ouverture » dont fait preuve le gouvernement en proposant des concessions pour sortir de la crise. « Concessions » qui deviennent instantanĂ©ment les cadres imposĂ©s lors de nouveaux dĂ©bats, et vis-Ă -vis desquels les opposants sont sommĂ©s de se prononcer – une nouvelle fois sans pouvoir exposer leurs propres propositions. Quelques exemples :
- Pourquoi vous ne parlez jamais, jamais Fabien Roussel, de ceux qui peuvent y gagner : les agriculteurs, les indépendants, les plus bas salaires, certaines carrières hachées de femmes, pourquoi ? (Sonia Mabrouk face à Fabien Roussel, PCF, 10/12)
- Il y aura des compensations demain, des revalorisations demain. Pourquoi n’attendez-vous pas les annonces pour avoir vraiment une bonne raison de manifester ? (ibid.)
- Je pense ce matin aux mots de la secrétaire d’État auprès du ministre de l’Économie qui a dit que l’âge pivot à 64 ans est bel et bien négociable. Signe que les négociations sont ouvertes, que cette main se tend, l’accepterez-vous ou pas, en tout cas, elle existe. (Wendy Bouchard, face à Julien Troccaz, Sud Rail, 14/12)
- Mais si ce soir, si demain, s’il y a une meilleure prise en compte encore de la question essentielle de la pénibilité, difficile de dire qu’il n’y a pas d’avancée ! (Sonia Mabrouk, face Adrien Quatennens, LFI, 18/12).
- Et dans ce projet de loi, il y aura des mesures liées à la pénibilité dans la fonction publique, au travail de nuit dans la fonction publique, ça sera mieux pris en compte. (Damien Fleurot face à Fabien Roussel, PCF, 22/12)
- Ce matin, le premier ministre se dit confiant sur un compromis. Même si vous n’êtes pas d’accord avec le projet de retraites, c’est une position d’ouverture, de dialogue que voilà . (Sonia Mabrouk face à Jean-Luc Mélenchon, LFI, 7/01)
Mais comme le rĂ©sume Catherine Nay, point trop n’en faut toutefois en matière de concessions : « L’exĂ©cutif, dĂ©guisĂ© en père NoĂ«l, ouvre grand les cordons de la bourse, donc de la dette publique. […] La facture risque d’être salĂ©e, mais l’urgence, c’est de ramener le calme n’est-ce pas. » (7/12)
Sonia Mabrouk s’inquiète Ă©galement : « Une question qu’on ne pose pas assez : combien ça va nous coĂ»ter, combien ? […] Aujourd’hui, c’est une rĂ©forme qui devient coĂ»teuse. Et qui va payer ? Eh bien, c’est nous tous. » (5/01). Point trop n’en faut non plus pour Nicolas Beytout qui se fait ronchon : « Si ça continue, on aura juste remplacĂ© des rĂ©gimes spĂ©ciaux par des rĂ©gimes particuliers » (23/12). Sans compter l’effet de « contagion des concessions », qui alarment Nicolas Bouzou et Bernard Poirette : « Je ne suis pas sĂ»r que ça calme la rue, parce que toutes les professions vont se dire, ben attendez, les pilotes ont obtenu ça… Pourquoi pas moi ?! » (28/12)
Rien n’arrête le discours anti-gréviste
Autre motif rĂ©current dans la partition d’Europe 1 : le recadrage systĂ©matique des contestataires pour leur prĂ©tendue intransigeance coupable et leur responsabilitĂ© dans les « galères ». Il va de soi que certaines actions de grĂ©vistes contreviennent aux règles de la contestation fixĂ©es par les gardiens de la biensĂ©ance mĂ©diatique : la grève d’accord… mais Ă condition qu’elle ne gĂŞne personne ! Comme le rappelle sèchement Sonia Mabrouk Ă Adrien Quatennens : « Personne ne conteste le droit de grève. LĂ , on parle d’un droit de blocage qui n’existe pas » (18/12). Toujours aux avant-postes, la mĂŞme Sonia Mabrouk l’expliquera encore plus clairement dans « MĂ©diapolis » :
Juste un mot quand-même : ne pas s’habituer à une forme d’illégalité. Parce qu’on est en train de parler de radicalisation pour certains actes : bloquer des raffineries, s’introduire, si ça a été le cas, dans un siège de parti, et d’autres choses. Ce n’est pas un combat social, ce n’est pas un combat démocratique, faudrait pas qu’on s’y habitue. (4/01)
Ă€ l’instar de Sonia Mabrouk, les journalistes d’Europe 1 ne manquent pas une occasion de s’ériger en rempart contre la « radicalisation ». Ainsi les coupures de courant de la CGT, en dĂ©cembre, avaient-elles immĂ©diatement subi les foudres des animateurs d’Europe 1. Un seul exemple (reprĂ©sentatif) : le 18 dĂ©cembre, Matthieu Belliard et HĂ©lène ZĂ©lani soumettaient Francis Casanova, dĂ©lĂ©guĂ© CGT au RĂ©seau de transport d’électricitĂ© (RTE), Ă un court interrogatoire tĂ©lĂ©phonique.
- Matthieu Belliard : Est-ce que vous pensez, je vous pose la question un peu naïvement, que c’est un bon mode d’action de priver les particuliers de courant ? C’est illégal ? C’est du sabotage ? Dites-nous.
- Hélène Zélani : Sauf que là , vous visez des gens comme vous et moi, qui n’ont rien demandé à personne, et qui se retrouvent sans courant ! Il peut y avoir des dangers pour des personnes âgées, des personnes malades !
Cette mise au banc des accusĂ©s se retrouve aussi bien dans les interrogatoires musclĂ©s des grĂ©vistes et opposants que dans les rĂ©quisitoires des Ă©ditocrates. Et en la matière sur Europe 1, c’est un vĂ©ritable festival. Ainsi Catherine Nay en appelle-t-elle au gouvernement : « Le droit de grève est sacrĂ© dans notre RĂ©publique, mais en ces circonstances, on aimerait tout de mĂŞme que l’État y pose des limites. » (21/12)
Le lendemain, HervĂ© Gattegno prophĂ©tise : « Le soutien Ă la grève va forcĂ©ment diminuer Ă mesure qu’il sera Ă©vident que ceux qui bloquent ne dĂ©fendent pas les retraites en gĂ©nĂ©ral mais les rĂ©gimes spĂ©ciaux de la SNCF et de la RATP. » (22/12) Bernard Poirette met les petits plats dans les grands Ă l’occasion de la rĂ©ception d’Aurore BergĂ©, porte-parole de LREM en lançant l’entretien par la reprise de la communication gouvernementale puis en parlant de « l’incurie des syndicats de cheminots » (15/12).
Quant Ă Sonia Mabrouk, elle n’est pas en reste face au secrĂ©taire national du Parti communiste français : « En ce jour de galère et de grève qui dure, votre objectif, quel est-il Fabien Roussel, la paralysie ? » (10/12). Concluant ce travail de sape, Damien Fleurot exige le repentir de l’homme politique lors du « Grand rendez-vous », deux semaines plus tard : « Un week-end de pagaille dans les gares aujourd’hui, vous leur prĂ©sentez des excuses ce matin Ă ces Français qui sont dans la galère ? » (22/12)
Mais gardons le meilleur pour la fin, en la personne de Pierre de Vilno, face Ă Yves Veyrier : « Les Français qui voyagent en train, les franciliens qui prennent les transports en commun vous haĂŻssent. Qu’est-ce que vous dites Ă la France ce matin ? » (23/12) Une semaine plus tard, face Ă Mathilde Panot, le mĂŞme journaliste joue avec les limites du harcèlement :
- Le gouvernement ne cède pas [sur le retrait], les syndicats non plus. Est-ce que c’est responsable d’encourager, comme vous le faites, un tel enlisement ?
- L’opposition en gĂ©nĂ©ral crie au pourrissement entretenu par le gouvernement, mais en mĂŞme temps, vous appelez Ă constituer des cagnottes, pour les grĂ©vistes. Est-ce que franchement, c’est la bonne chose Ă faire en ce moment ?
- C’est des cagnottes pour continuer encore plus le mouvement ? Y a pas de date limite Ă cette grève ? Ça peut durer quinze jours encore, un mois encore, deux mois encore ? Et on tiendra avec la multiplication des cagnottes comme vous le faites ?
Sans surprise, Philippe Martinez et la CGT sont des cibles de prĂ©dilection. « Avec Martinez, on est dans le camp […] des Gaulois rĂ©fractaires » s’amuse Wendy Bouchard (15/12), suivie de près par Yves ThrĂ©ard : « Martinez a la rĂ©putation d’être un très très dur [et] il est Ă mon avis dĂ©bordĂ© par une partie de sa base. J’en veux pour preuve que le patron cheminot de la CGT est un type, un garçon rude et violent, qu’est encore plus rude dans le vocabulaire, dans la rhĂ©torique que ne l’est Martinez ! » (21/12)
Dans « MĂ©diapolis », Catherine Nay fustige encore une « CGT, qui dit non Ă tout, c’est Monsieur niet », et un Philippe Martinez carriĂ©riste, qui, quand « il sort […] sur le perron de Matignon […] tient un langage […] vindicatif, acrimonieux. » (4/01) Rejointe, dans la mĂŞme Ă©mission, par Sonia Mabrouk : « [La CGT], ce n’est pas un interlocuteur […] C’est pas la poupĂ©e qui dit non tout le temps, c’est le syndicat qui dit non ». Notons qu’au cours de cette mĂŞme Ă©mission, Sonia Mabrouk fera une dĂ©claration d’anthologie, en affirmant qu’elle « ne donne pas un avis sur les syndicats. »
Le matraquage Ă l’encontre des grĂ©vistes n’a d’égal que la solidaritĂ© de circonstance qu’expriment tous les Ă©ditorialistes vis-Ă -vis de toute personne (ou presque…) impactĂ©e par la grève. Souci d’informer chevillĂ© au corps, Europe 1 en vient mĂŞme Ă se soucier, dans son journal, d’une frange de la population Ă laquelle la station ne nous avait pas habituĂ©s Ă s’intĂ©resser : les musiciens du mĂ©tro (4/01). « C’est donc la galère pour les musiciens du mĂ©tro. [...] Reportage. » Et le journaliste de sillonner les sous-sols du mĂ©tro : « La grève tue les musiciens du mĂ©tro regrette l’un d’entre eux restĂ© Ă quai. »
Ce soudain intĂ©rĂŞt pour les travailleurs conduit Bernard Poirette Ă inviter le 5 janvier le psychiatre Florian Ferreri, pour l’interroger sur les consĂ©quences psychiques des « galères » de transport [1]. Et lĂ , le journaliste pousse le bouchon vraiment très loin.
32 jours de grève, c’est un record dans l’histoire sociale de la cinquième RĂ©publique [2]. Est-ce que vous qui pratiquez au quotidien Ă l’hĂ´pital Saint-Antoine, est-ce que dans vos consultations, vous avez eu des patients depuis le 5 dĂ©cembre, et peut-ĂŞtre encore plus depuis ces derniers jours, qui sont venus vous voir en disant : « J’en peux plus, je craque, je mets cinq heures aller-retour pour aller bosser, je vais me flinguer » ? Qu’est-ce que vous avez vu et entendu ?
Le reste de l’entretien est Ă l’avenant, Bernard Poirette dĂ©crivant en tant que « motard parisien » des scènes d’une « violence redoutable », « Ă la limite de dĂ©gĂ©nĂ©rer », dĂ©plorant les « conditions scandaleuses et très dĂ©shumanisantes » de voyage dans les transports. Le reste du temps, non… « Est-ce que psychiquement, ça a une incidence ? Est-ce qu’on se dit, on ne vaut rien, nous ne sommes rien ? » Avant de verser dans une fiction macabre :
Je rappelle que dans ce pays bienheureux qu’est la France, 10 % des adultes sont qualifiés de dépressifs, […] que la dépression nerveuse est à l’origine de 40 % des arrêts de travail […]. Docteur Ferreri, vous avez peut-être revu un vieux film américain d’il y a 30 ans, qui racontait un immense embouteillage à Los Angeles, et Michael Douglas devenant fou furieux parce qu’il est à l’arrêt pendant deux heures, sort un flingue de son coffre et tire dans le tas. Est-ce vous imaginez qu’on puisse en arriver là en France ? Même si les gens ne sont pas armés heureusement. Parce que, quand on met trois heures et demie pour rentrer chez soi après une journée de boulot, on peut devenir violent.
Voyons les choses du bon côté : la grève aura au moins conduit Europe 1 à s’intéresser à la situation sociale des travailleurs [3]... Même si c’est parfois… pour mieux les tancer ! Ainsi de Sonia Mabrouk, qui ne manque jamais une occasion de rabrouer les travailleurs jugés inefficaces :
Sonia Mabrouk face Ă Jean-Michel Blanquer (17/12) : Est-ce que vraiment c’est tabou de dire aux enseignants que toute revalorisation s’accompagne d’un effort de productivitĂ© ? C’est un gros mot de dire aujourd’hui « productivitĂ© », « efficacitĂ© » aux enseignants ?
Les commerçants : la « grande cause nationale » d’Europe 1
MalgrĂ© les innombrables micros tendus aux usagers et commerçants, comme aux reprĂ©sentants des deux catĂ©gories Ă l’antenne, Sonia Mabrouk s’indigne le 4 janvier : « Il y a, et ce n’est pas un mythe, cette France silencieuse, celle qui ne parle pas […], Ă qui on ne donne pas suffisamment la parole. […] Des gens qui se lèvent tĂ´t, les commerçants, les indĂ©pendants, les artisans, etc., qui n’ont pas leur parole portĂ©e dans les mĂ©dias, et qui n’en peuvent plus, et qui ne savent pas comment le dire. Et je pense qu’on ne relaie pas suffisamment cette parole-lĂ . »
Porte-parole autoproclamĂ©e de cette catĂ©gorie de la population (figĂ©e en un seul bloc), la rĂ©daction de la radio privĂ©e Ă©rige la dĂ©fense des commerçants et indĂ©pendants en grande cause nationale depuis le dĂ©but du mouvement. Ă€ l’instar de Sonia Mabrouk le 18 dĂ©cembre face Ă Adrien Quatennens : « Qui pense, qui pense ce matin Ă ceux qui sont au bord de l’asphyxie. Vous ĂŞtes dĂ©putĂ©, vous aurez votre salaire quoi qu’il arrive Ă la fin du mois. Moi, je suis journaliste, je l’aurai aussi. Mais les commerçants, les artisans, ils cumulent le manque Ă gagner, ils ne vont pas se faire payer. Qui pense Ă eux ? Qui en parle ? Ils ne sont pas dans la rue. Très sincèrement, qui en parle ? »
En tout état de cause, Europe 1 en parle à longueur d’antenne, en offrant régulièrement la parole à des représentants patronaux du secteur. Quelques exemples (non exhaustifs) :
- Francis Palombi, président de la Confédération des commerçants de France, reçu par Matthieu Belliard (5/12) et Bernard Poirette (14/12) ;
- François Asselin, président de la Confédération des petites et moyennes entreprises (6/12) ;
- Didier Chenet, président du GNI-Synhorcat, syndicat des hôteliers, restaurateurs et traiteurs en France (13/12) ;
- Patrick VicĂ©riat, prĂ©sident de la FĂ©dĂ©ration des mĂ©tiers du tourisme et de l’hĂ´tellerie (27/12) ;
- Christophe Laure, prĂ©sident de l’Union des mĂ©tiers et des industries de l’hĂ´tellerie (30/12).
Sans parler des reportages pointant rĂ©gulièrement les baisses de chiffre d’affaires dans les journaux de la station. Ă€ chaque fois, les animateurs font preuve d’une empathie dont ils sont par ailleurs dĂ©pourvus vis-Ă -vis des contestataires et de leurs soutiens. Et quand un reprĂ©sentant du secteur du tourisme conteste les sondages tĂ©moignant d’un soutien de la population Ă la grève, les journalistes sont aux anges : « Merci d’avoir poussĂ© votre coup de gueule, vous ĂŞtes dans votre droit. » (Pierre de Vilno face Ă Patrick VicĂ©riat, 27/12).
Le contraste est saisissant avec le ton martial employĂ© face aux contestataires, Ă qui les « chiens de garde » font porter toute la responsabilitĂ© des difficultĂ©s des commerçants :
- Pour que [les artisans et les commerçants] puissent arriver à la retraite, il faut qu’ils puissent travailler maintenant, c’est ce qu’ils vous disent, c’est leur cri de colère et de détresse. (Sonia Mabrouk face à Adrien Quatennens, LFI, 18/12)
- Le témoignage de ce commerçant, ça ne vous touche pas ? Y a énormément de professionnels qui vont perdre de l’argent à cause de la grève ; va y avoir des licenciements, notamment en région parisienne. Qu’est-ce que vous dites à ces gens-là ? (Ibid.)
- Mais est-ce que ça vous touche avant de dire que c’est la faute du gouvernement ? (Stéphane Dupont puis Michaël Darmon face à Fabien Roussel, PCF, 22/12)
Partis-pris incessants, violence et mĂ©pris assumĂ©s, suivisme vis-Ă -vis du gouvernement et disqualification systĂ©matique de toute proposition politique alternative… Après plus d’un mois d’observation, le constat est sans appel : celui d’un traitement mĂ©diatique Ă sens unique. Et qui n’a l’air d’inquiĂ©ter personne au sein des instances « rĂ©gulatrices » censĂ©es veiller au respect du pluralisme. D’ailleurs, Ă en croire la tĂŞte d’affiche de la station, l’antenne vibre avec « Ă©quilibre et harmonie », quand Sonia Mabrouk ne prend pas tout simplement les auditeurs pour des imbĂ©ciles : « Nous avons des convictions, moi, sur certains sujets, mais pas sur les sujets politiques ou sociaux. » (4/01) Qu’en serait-il sinon !
Denis Perais avec Pauline Perrenot