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Retraites : Europe 1 en tenue de combat

par Denis Perais, Pauline Perrenot,

Tout au long du mois de décembre et au-delà, Europe 1 a sonné la mobilisation générale pour défendre le projet de réforme des retraites du gouvernement, et pour pilonner opposants et grévistes.

Le 7 décembre, dans son émission « Médiapolis », Olivier Duhamel affirme avec assurance que les médias dominants ont tiré les enseignements de 1995 : « En 1995, tous les médias, les commentateurs encensaient le plan Juppé. Et c’était très, très, très marginal, ceux qui le critiquaient et ceux qui ne critiquaient pas le mouvement. Là, c’est exactement l’inverse [sic]. C’est-à-dire qu’on souligne l’incohérence du gouvernement, l’illisibilité de la réforme, on ne dit pas de mal, on est factuel dans la description du mouvement. […] Je pense que c’est la prise de conscience dans les élites médiatiques, de la distance révélée entre le haut et le bas, des critiques dont ils étaient l’objet. »

Au comble de l’aveuglement, l’éditocrate récidive le 4 janvier en saluant le « souci d’équilibre » et le « respect de l’exposition des différents points de vue » sur Europe 1, paraphrasé par Sonia Mabrouk, qui honore quant à elle « l’équilibre et l’harmonie » de la station. Nous leur donnons raison sur un point : à l’antenne de la station d’Arnaud Lagardère, la défense de la réforme et le pilonnage des grévistes rythment une ligne éditoriale à l’unisson, sans qu’aucune fausse note ne vienne entacher la partition.

Parmi les éditorialistes et animateurs d’Europe 1, pas une voix dissonante ne semble trouver sa place. Au fil des émissions, qu’il s’agisse de la matinale, de « Médiapolis », du « Grand Entretien », du « Grand rendez-vous » ou encore du « Grand journal du soir », le discours est simple comme bonjour : la réforme est inévitable voire souhaitable ; les cheminots sont des enragés et prennent les commerçants en otage, « majorité silencieuse » dont Europe 1 se fait la porte-parole ; les syndicalistes sont au banc des accusés et les grèves ont des impacts psychologiques graves sur les usagers. Reprenons point par point.


« Il n’y a pas d’alternative »


Le respect de « l’équilibre » sur Europe 1 se mesure tout d’abord à l’extrême variété des appréciations des « têtes d’affiche » de la station privée quant à la nécessité du projet de réforme gouvernemental. Florilège :

- Oui, il faudra bien travailler plus longtemps pour éviter l’explosion financière du système. (Daniel Fortin, 5/07)

- La France compte de plus en plus de retraités, et des retraités qui vivent de plus en plus longtemps. Alors tant mieux, mais ça veut dire, et Édouard Philippe l’a redit, qu’il faudra travailler plus longtemps. (Axel de Tarlé, 23/11)

- Qu’il faille travailler plus longtemps, comme c’est la règle dans presque tous les pays européens, on le sait, c’est inévitable, crucial, mathématique même. […] Il va falloir travailler plus longtemps, et le courage politique, c’est de le dire (21/12) ; Même un élève de primaire comprend que maintenant, y aura de moins en moins d’actifs pour assurer la retraite des gens qui vieillissent de plus en plus. Il n’y a qu’une chose, c’est qu’il faut travailler plus. (Catherine Nay, 21/12).

- [Il faut] reculer progressivement l’âge de la retraite, lentement pour le régime général, plus vite pour les régimes spéciaux. C’est simple, c’est efficace, et c’est compréhensible par tous les Français, qui l’ont d’ailleurs déjà expérimenté plusieurs fois. (5/12) ; C’est une réforme gagnante pour beaucoup. (Nicolas Beytout, 12/12).

- Cette réforme des retraites dont le but central est d’instaurer un régime unique, le même pour tout le monde, sur le papier, ça devrait plaire tout de même, ça semble assez juste. (Bernard Poirette, 21/12)

- Le système à points trouve des soutiens. […] Parce qu’un tel système met tout le monde à la même enseigne ; parce qu’un tel système n’oublie pas les femmes aux carrières hachées ; car un tel système répond aux agriculteurs en souffrance. (Sonia Mabrouk, 18/12).

« De toute façon la réforme passera ». Le mot d’ordre est assené jour et nuit sur les ondes de la radio :

- On sait qu’[Emmanuel Macron] ne va pas renoncer subitement à sa réforme. (Hervé Gattegno, 29/12)

- Vous savez très bien qu’[Emmanuel Macron] ne va pas [retirer son projet]. Qu’est-ce que vous attendez de lui, plus rien ? […] Vous savez très bien que ça n’arrivera pas. […] Vous imaginez Emmanuel Macron dire : « Françaises, Français, je retire la réforme des retraites » ? (Pierre de Vilno face à Mathilde Panot, LFI, 30/12)

- Si demain ou jeudi lors de la réunion multilatérale, Laurent Berger signe avec Édouard Philippe, le front syndical est défait, vous serez obligés de renoncer. (Nathalie Lévy face à Yves Veyrier, FO, 17/12)

- Vous avez bien compris que l’exécutif ne flancherait pas, ne retirerait pas son projet. […] Le gouvernement ne le retirera pas, vous le savez. Le texte sera présenté en conseil des ministres le 22 janvier. (Damien Fleurot face à Fabien Roussel, PCF, 22/12)

- [Philippe Martinez] sait très bien, je pense qu’il sait très bien que le projet ne sera pas retiré. (Olivier Duhamel, 21/12).

- En demandant purement et simplement le retrait, [Philippe Martinez] sait qu’il n’aura pas gain de cause. […] Il a perdu. (Catherine Nay, 21/12)

- Je pense que la réforme va se faire. Et comme je crois qu’elle est utile et raisonnable, pour moi, c’est une bonne nouvelle. (Hervé Gattegno, 22/12)

- Le gouvernement fera sans doute passer sa réforme, et une partie de l’opinion publique, singulièrement votre électorat, l’électorat de droite, y verra peut-être la preuve de l’audace réformatrice du président. C’est injuste pour les Républicains, pour la droite, non ? (Sonia Mabrouk face à Brice Hortefeux, LR, 8/01)

- Vous avez demandé au gouvernement d’appuyer sur le bouton « stop ». Mais le gouvernement, vous le savez aussi bien que moi, n’appuiera pas sur le bouton « stop ». Alors, qu’est-ce qu’on fait ? » (Pierre de Vilno face à Yves Veyrier, FO, 23/12)

- Qu’est-ce que vous proposez alors ? Ça ne le fait pas ! Le problème, c’est que ça ne le fait pas, ça ne fait pas avancer le schmilblick, et y a les fêtes de Noël et le 31 qui arrivent. Qu’est-ce qu’on propose quand on en est là ? On est dans le jusqu’au-boutisme pour coincer encore les Français ou on propose les choses pour essayer d’en discuter ? (Nathalie Lévy face à Yves Veyrier, FO, 17/12)

Et lorsqu’ils doivent apporter la preuve qu’ « aucune alternative » n’est possible, les éditocrates d’Europe 1 rivalisent d’arguments pour exclure du périmètre médiatique tout ce qui ne leur semble pas… réaliste (ce qui fait beaucoup de choses).

Ainsi, il ne saurait par exemple être question d’augmenter les cotisations ou de puiser dans le fonds de réserve des retraites car comme le martèle Nicolas Beytout : « Voilà deux très mauvaises idées » (18/12). Un mois plus tôt, son confrère Nicolas Barré appelait déjà à « écarter les solutions brutales […] (désindexation des pensions ou hausse des cotisations) » (19/11) pour n’en garder qu’une : celle préconisée par le gouvernement (âge pivot).

Patrick Cohen monte lui aussi la garde quand Laurent Escure (UNSA) suggère une augmentation des cotisations patronales : « Les entreprises sont pas déjà mises beaucoup à contribution ? » (14/12). Même proposition, même traitement pour Yves Veyrier de la part de Nathalie Lévy : « Ça tuerait l’économie dit-on, notamment Gérald Darmanin, le ministre de l’Économie » (17/12). Taxer les dividendes ? Coup de sifflet de Sonia Mabrouk, qui s’abrite derrière les « petits porteurs » pour mieux protéger les intérêts du CAC40 : « Derrière quelques grands patrons, il y a aussi beaucoup de Français qui ont des actions, peut-être vous, et qui touchent ces dividendes. Pourquoi les pénaliser ? » (face à Fabien Roussel, PCF, 10/12)

Coup de sifflet également de Pierre Vilno lorsque Mathilde Panot tente d’évoquer l’égalité salariale, l’augmentation des salaires ou le recrutement de 100 000 emplois dans le secteur hospitalier et dans le cadre de la « bifurcation écologique » : « Ce n’est pas un cercle vertueux […] Ça ne marche pas comme ça et vous le savez très bien ! » (18/12)

Puisque à l’antenne d’Europe 1 animateurs et éditorialistes sont tous d’accord sur le fond, ne reste plus qu’à commenter la « méthode » du gouvernement. Et là encore, ils sont au diapason, qu’il s’agisse de répéter à l’envi que la réforme a été « mal expliquée », que le ton est « quelquefois un peu abscons » (Catherine Nay, 7/12), d’affirmer que « la gageure pour ce gouvernement, c’est de trouver, enfin, la bonne pédagogie pour sa réforme » (Bernard Poirette, 4/01) ou de prétendre face à des opposants qu’ « au-delà du fond, c’est la méthode qui vous déplaît » (Pierre de Vilno, 27/12).

Une pensée somme toute admirablement résumée par Hervé Gattegno : « Ce qu’on peut au moins espérer, c’est qu’Emmanuel Macron [à l’occasion de son allocution du 31 décembre] va s’efforcer d’expliquer clairement, posément, en quoi la réforme est nécessaire, elle l’est. » (29/12).

Cette critique circonscrite a pour corollaire la célébration du « dialogue » et de l’« ouverture » dont fait preuve le gouvernement en proposant des concessions pour sortir de la crise. « Concessions » qui deviennent instantanément les cadres imposés lors de nouveaux débats, et vis-à-vis desquels les opposants sont sommés de se prononcer – une nouvelle fois sans pouvoir exposer leurs propres propositions. Quelques exemples :

- Pourquoi vous ne parlez jamais, jamais Fabien Roussel, de ceux qui peuvent y gagner : les agriculteurs, les indépendants, les plus bas salaires, certaines carrières hachées de femmes, pourquoi ? (Sonia Mabrouk face à Fabien Roussel, PCF, 10/12)

- Il y aura des compensations demain, des revalorisations demain. Pourquoi n’attendez-vous pas les annonces pour avoir vraiment une bonne raison de manifester ? (ibid.)

- Je pense ce matin aux mots de la secrétaire d’État auprès du ministre de l’Économie qui a dit que l’âge pivot à 64 ans est bel et bien négociable. Signe que les négociations sont ouvertes, que cette main se tend, l’accepterez-vous ou pas, en tout cas, elle existe. (Wendy Bouchard, face à Julien Troccaz, Sud Rail, 14/12)

- Mais si ce soir, si demain, s’il y a une meilleure prise en compte encore de la question essentielle de la pénibilité, difficile de dire qu’il n’y a pas d’avancée ! (Sonia Mabrouk, face Adrien Quatennens, LFI, 18/12).

- Et dans ce projet de loi, il y aura des mesures liées à la pénibilité dans la fonction publique, au travail de nuit dans la fonction publique, ça sera mieux pris en compte. (Damien Fleurot face à Fabien Roussel, PCF, 22/12)

- Ce matin, le premier ministre se dit confiant sur un compromis. Même si vous n’êtes pas d’accord avec le projet de retraites, c’est une position d’ouverture, de dialogue que voilà. (Sonia Mabrouk face à Jean-Luc Mélenchon, LFI, 7/01)

Mais comme le résume Catherine Nay, point trop n’en faut toutefois en matière de concessions : « L’exécutif, déguisé en père Noël, ouvre grand les cordons de la bourse, donc de la dette publique. […] La facture risque d’être salée, mais l’urgence, c’est de ramener le calme n’est-ce pas. » (7/12)

Sonia Mabrouk s’inquiète également : « Une question qu’on ne pose pas assez : combien ça va nous coûter, combien ? […] Aujourd’hui, c’est une réforme qui devient coûteuse. Et qui va payer ? Eh bien, c’est nous tous. » (5/01). Point trop n’en faut non plus pour Nicolas Beytout qui se fait ronchon : « Si ça continue, on aura juste remplacé des régimes spéciaux par des régimes particuliers » (23/12). Sans compter l’effet de « contagion des concessions », qui alarment Nicolas Bouzou et Bernard Poirette : « Je ne suis pas sûr que ça calme la rue, parce que toutes les professions vont se dire, ben attendez, les pilotes ont obtenu ça… Pourquoi pas moi ?! » (28/12)


Rien n’arrête le discours anti-gréviste


Autre motif récurrent dans la partition d’Europe 1 : le recadrage systématique des contestataires pour leur prétendue intransigeance coupable et leur responsabilité dans les « galères ». Il va de soi que certaines actions de grévistes contreviennent aux règles de la contestation fixées par les gardiens de la bienséance médiatique : la grève d’accord… mais à condition qu’elle ne gêne personne ! Comme le rappelle sèchement Sonia Mabrouk à Adrien Quatennens : « Personne ne conteste le droit de grève. Là, on parle d’un droit de blocage qui n’existe pas » (18/12). Toujours aux avant-postes, la même Sonia Mabrouk l’expliquera encore plus clairement dans « Médiapolis » :

Juste un mot quand-même : ne pas s’habituer à une forme d’illégalité. Parce qu’on est en train de parler de radicalisation pour certains actes : bloquer des raffineries, s’introduire, si ça a été le cas, dans un siège de parti, et d’autres choses. Ce n’est pas un combat social, ce n’est pas un combat démocratique, faudrait pas qu’on s’y habitue. (4/01)

À l’instar de Sonia Mabrouk, les journalistes d’Europe 1 ne manquent pas une occasion de s’ériger en rempart contre la « radicalisation ». Ainsi les coupures de courant de la CGT, en décembre, avaient-elles immédiatement subi les foudres des animateurs d’Europe 1. Un seul exemple (représentatif) : le 18 décembre, Matthieu Belliard et Hélène Zélani soumettaient Francis Casanova, délégué CGT au Réseau de transport d’électricité (RTE), à un court interrogatoire téléphonique.

- Matthieu Belliard : Est-ce que vous pensez, je vous pose la question un peu naïvement, que c’est un bon mode d’action de priver les particuliers de courant ? C’est illégal ? C’est du sabotage ? Dites-nous.

- Hélène Zélani : Sauf que là, vous visez des gens comme vous et moi, qui n’ont rien demandé à personne, et qui se retrouvent sans courant ! Il peut y avoir des dangers pour des personnes âgées, des personnes malades !

Cette mise au banc des accusés se retrouve aussi bien dans les interrogatoires musclés des grévistes et opposants que dans les réquisitoires des éditocrates. Et en la matière sur Europe 1, c’est un véritable festival. Ainsi Catherine Nay en appelle-t-elle au gouvernement : « Le droit de grève est sacré dans notre République, mais en ces circonstances, on aimerait tout de même que l’État y pose des limites. » (21/12)

Le lendemain, Hervé Gattegno prophétise : « Le soutien à la grève va forcément diminuer à mesure qu’il sera évident que ceux qui bloquent ne défendent pas les retraites en général mais les régimes spéciaux de la SNCF et de la RATP. » (22/12) Bernard Poirette met les petits plats dans les grands à l’occasion de la réception d’Aurore Bergé, porte-parole de LREM en lançant l’entretien par la reprise de la communication gouvernementale puis en parlant de « l’incurie des syndicats de cheminots » (15/12).

Quant à Sonia Mabrouk, elle n’est pas en reste face au secrétaire national du Parti communiste français : « En ce jour de galère et de grève qui dure, votre objectif, quel est-il Fabien Roussel, la paralysie ? » (10/12). Concluant ce travail de sape, Damien Fleurot exige le repentir de l’homme politique lors du « Grand rendez-vous », deux semaines plus tard : « Un week-end de pagaille dans les gares aujourd’hui, vous leur présentez des excuses ce matin à ces Français qui sont dans la galère ? » (22/12)

Mais gardons le meilleur pour la fin, en la personne de Pierre de Vilno, face à Yves Veyrier : « Les Français qui voyagent en train, les franciliens qui prennent les transports en commun vous haïssent. Qu’est-ce que vous dites à la France ce matin ? » (23/12) Une semaine plus tard, face à Mathilde Panot, le même journaliste joue avec les limites du harcèlement :

- Le gouvernement ne cède pas [sur le retrait], les syndicats non plus. Est-ce que c’est responsable d’encourager, comme vous le faites, un tel enlisement ?

- L’opposition en général crie au pourrissement entretenu par le gouvernement, mais en même temps, vous appelez à constituer des cagnottes, pour les grévistes. Est-ce que franchement, c’est la bonne chose à faire en ce moment ?

- C’est des cagnottes pour continuer encore plus le mouvement ? Y a pas de date limite à cette grève ? Ça peut durer quinze jours encore, un mois encore, deux mois encore ? Et on tiendra avec la multiplication des cagnottes comme vous le faites ?

Sans surprise, Philippe Martinez et la CGT sont des cibles de prédilection. « Avec Martinez, on est dans le camp […] des Gaulois réfractaires » s’amuse Wendy Bouchard (15/12), suivie de près par Yves Thréard : « Martinez a la réputation d’être un très très dur [et] il est à mon avis débordé par une partie de sa base. J’en veux pour preuve que le patron cheminot de la CGT est un type, un garçon rude et violent, qu’est encore plus rude dans le vocabulaire, dans la rhétorique que ne l’est Martinez ! » (21/12)

Dans « Médiapolis », Catherine Nay fustige encore une « CGT, qui dit non à tout, c’est Monsieur niet », et un Philippe Martinez carriériste, qui, quand « il sort […] sur le perron de Matignon […] tient un langage […] vindicatif, acrimonieux. » (4/01) Rejointe, dans la même émission, par Sonia Mabrouk : « [La CGT], ce n’est pas un interlocuteur […] C’est pas la poupée qui dit non tout le temps, c’est le syndicat qui dit non ». Notons qu’au cours de cette même émission, Sonia Mabrouk fera une déclaration d’anthologie, en affirmant qu’elle « ne donne pas un avis sur les syndicats. »

Le matraquage à l’encontre des grévistes n’a d’égal que la solidarité de circonstance qu’expriment tous les éditorialistes vis-à-vis de toute personne (ou presque…) impactée par la grève. Souci d’informer chevillé au corps, Europe 1 en vient même à se soucier, dans son journal, d’une frange de la population à laquelle la station ne nous avait pas habitués à s’intéresser : les musiciens du métro (4/01). « C’est donc la galère pour les musiciens du métro. [...] Reportage. » Et le journaliste de sillonner les sous-sols du métro : « La grève tue les musiciens du métro regrette l’un d’entre eux resté à quai. »

Ce soudain intérêt pour les travailleurs conduit Bernard Poirette à inviter le 5 janvier le psychiatre Florian Ferreri, pour l’interroger sur les conséquences psychiques des « galères » de transport [1]. Et là, le journaliste pousse le bouchon vraiment très loin.

32 jours de grève, c’est un record dans l’histoire sociale de la cinquième République [2]. Est-ce que vous qui pratiquez au quotidien à l’hôpital Saint-Antoine, est-ce que dans vos consultations, vous avez eu des patients depuis le 5 décembre, et peut-être encore plus depuis ces derniers jours, qui sont venus vous voir en disant : « J’en peux plus, je craque, je mets cinq heures aller-retour pour aller bosser, je vais me flinguer » ? Qu’est-ce que vous avez vu et entendu ?

Le reste de l’entretien est à l’avenant, Bernard Poirette décrivant en tant que « motard parisien » des scènes d’une « violence redoutable », « à la limite de dégénérer », déplorant les « conditions scandaleuses et très déshumanisantes » de voyage dans les transports. Le reste du temps, non… « Est-ce que psychiquement, ça a une incidence ? Est-ce qu’on se dit, on ne vaut rien, nous ne sommes rien ? » Avant de verser dans une fiction macabre :

Je rappelle que dans ce pays bienheureux qu’est la France, 10 % des adultes sont qualifiés de dépressifs, […] que la dépression nerveuse est à l’origine de 40 % des arrêts de travail […]. Docteur Ferreri, vous avez peut-être revu un vieux film américain d’il y a 30 ans, qui racontait un immense embouteillage à Los Angeles, et Michael Douglas devenant fou furieux parce qu’il est à l’arrêt pendant deux heures, sort un flingue de son coffre et tire dans le tas. Est-ce vous imaginez qu’on puisse en arriver là en France ? Même si les gens ne sont pas armés heureusement. Parce que, quand on met trois heures et demie pour rentrer chez soi après une journée de boulot, on peut devenir violent.

Voyons les choses du bon côté : la grève aura au moins conduit Europe 1 à s’intéresser à la situation sociale des travailleurs [3]... Même si c’est parfois… pour mieux les tancer ! Ainsi de Sonia Mabrouk, qui ne manque jamais une occasion de rabrouer les travailleurs jugés inefficaces :

Sonia Mabrouk face à Jean-Michel Blanquer (17/12) : Est-ce que vraiment c’est tabou de dire aux enseignants que toute revalorisation s’accompagne d’un effort de productivité ? C’est un gros mot de dire aujourd’hui « productivité », « efficacité » aux enseignants ?

Les commerçants : la « grande cause nationale » d’Europe 1


Malgré les innombrables micros tendus aux usagers et commerçants, comme aux représentants des deux catégories à l’antenne, Sonia Mabrouk s’indigne le 4 janvier : « Il y a, et ce n’est pas un mythe, cette France silencieuse, celle qui ne parle pas […], à qui on ne donne pas suffisamment la parole. […] Des gens qui se lèvent tôt, les commerçants, les indépendants, les artisans, etc., qui n’ont pas leur parole portée dans les médias, et qui n’en peuvent plus, et qui ne savent pas comment le dire. Et je pense qu’on ne relaie pas suffisamment cette parole-là. »

Porte-parole autoproclamée de cette catégorie de la population (figée en un seul bloc), la rédaction de la radio privée érige la défense des commerçants et indépendants en grande cause nationale depuis le début du mouvement. À l’instar de Sonia Mabrouk le 18 décembre face à Adrien Quatennens : « Qui pense, qui pense ce matin à ceux qui sont au bord de l’asphyxie. Vous êtes député, vous aurez votre salaire quoi qu’il arrive à la fin du mois. Moi, je suis journaliste, je l’aurai aussi. Mais les commerçants, les artisans, ils cumulent le manque à gagner, ils ne vont pas se faire payer. Qui pense à eux ? Qui en parle ? Ils ne sont pas dans la rue. Très sincèrement, qui en parle ? »

En tout état de cause, Europe 1 en parle à longueur d’antenne, en offrant régulièrement la parole à des représentants patronaux du secteur. Quelques exemples (non exhaustifs) :

- Francis Palombi, président de la Confédération des commerçants de France, reçu par Matthieu Belliard (5/12) et Bernard Poirette (14/12) ;

- François Asselin, président de la Confédération des petites et moyennes entreprises (6/12) ;

- Didier Chenet, président du GNI-Synhorcat, syndicat des hôteliers, restaurateurs et traiteurs en France (13/12) ;

- Patrick Vicériat, président de la Fédération des métiers du tourisme et de l’hôtellerie (27/12) ;

- Christophe Laure, président de l’Union des métiers et des industries de l’hôtellerie (30/12).

Sans parler des reportages pointant régulièrement les baisses de chiffre d’affaires dans les journaux de la station. À chaque fois, les animateurs font preuve d’une empathie dont ils sont par ailleurs dépourvus vis-à-vis des contestataires et de leurs soutiens. Et quand un représentant du secteur du tourisme conteste les sondages témoignant d’un soutien de la population à la grève, les journalistes sont aux anges : « Merci d’avoir poussé votre coup de gueule, vous êtes dans votre droit. » (Pierre de Vilno face à Patrick Vicériat, 27/12).

Le contraste est saisissant avec le ton martial employé face aux contestataires, à qui les « chiens de garde » font porter toute la responsabilité des difficultés des commerçants :

- Pour que [les artisans et les commerçants] puissent arriver à la retraite, il faut qu’ils puissent travailler maintenant, c’est ce qu’ils vous disent, c’est leur cri de colère et de détresse. (Sonia Mabrouk face à Adrien Quatennens, LFI, 18/12)

- Le témoignage de ce commerçant, ça ne vous touche pas ? Y a énormément de professionnels qui vont perdre de l’argent à cause de la grève ; va y avoir des licenciements, notamment en région parisienne. Qu’est-ce que vous dites à ces gens-là ? (Ibid.)

- Mais est-ce que ça vous touche avant de dire que c’est la faute du gouvernement ? (Stéphane Dupont puis Michaël Darmon face à Fabien Roussel, PCF, 22/12)

***


Partis-pris incessants, violence et mépris assumés, suivisme vis-à-vis du gouvernement et disqualification systématique de toute proposition politique alternative… Après plus d’un mois d’observation, le constat est sans appel : celui d’un traitement médiatique à sens unique. Et qui n’a l’air d’inquiéter personne au sein des instances « régulatrices » censées veiller au respect du pluralisme. D’ailleurs, à en croire la tête d’affiche de la station, l’antenne vibre avec « équilibre et harmonie », quand Sonia Mabrouk ne prend pas tout simplement les auditeurs pour des imbéciles : « Nous avons des convictions, moi, sur certains sujets, mais pas sur les sujets politiques ou sociaux. » (4/01) Qu’en serait-il sinon !


Denis Perais avec Pauline Perrenot

 

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Notes

[1S’il avait déjà été reçu sur RTL le 14 décembre pour parler de la même chose par Stéphane Carpentier, la tonalité était nettement moins terrorisante.

[2Une affirmation inexacte, puisque la grève des mineurs de 1963 était de trente-cinq jours (1er mars au 5 avril). NDLR.

[3À ce sujet, Danièle Linhart rappelle dans son article « Pas un jour de plus au travail » paru dans Le Monde diplomatique de janvier 2020 que « le cabinet Technologia a publié en 2014 une étude montrant que 3,2 millions de salariés - soit 12 % de la population active - présenteraient un risque de burn-out. »

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