Nous l’écrivions dans un article de mars 2011 : Radio France Internationale « est indispensable, non seulement Ă ses auditeurs, mais aux autres mĂ©dias qui bĂ©nĂ©ficient largement des informations qu’elle diffuse et de l’activitĂ© des journalistes qu’elle emploie. Certes, RFI n’est pas au-dessus de toute critique. Loin de lĂ . Mais mieux vaut encore une information pluraliste et critiquable qu’une information rendue monolithique et rachitique, en France et Ă l’échelle internationale. L’enjeu dĂ©passe largement les seuls journalistes et auditeurs de RFI. Qu’on se le dise ! »
Et nous le disons une fois encore en soutenant publiquement la nouvelle grève entamée par les salariés de RFI depuis lundi 28 novembre 2011 pour s’opposer à la volonté farouche de leur direction d’imposer la fusion avec France 24 et ses conséquences : un second plan social, et un déménagement des locaux de la station. Une telle fusion équivaut pour RFI à une mort programmée, ou, tout du moins, à une vampirisation de la radio par France 24, sans que, de surcroît, cela augure d’un avenir plus reluisant pour cette dernière.
I. Une fusion massivement rejetée
L’assemblĂ©e gĂ©nĂ©rale du 3 dĂ©cembre dernier a « approuvĂ© Ă l’unanimitĂ© le principe d’un rĂ©fĂ©rendum pour ce lundi 5 dĂ©cembre ». Pierre Hanotaux, nouveau directeur gĂ©nĂ©ral dĂ©lĂ©guĂ© de la Holding Audiovisuel ExtĂ©rieur de la France (AEF) nommĂ© par le Pdg Alain de Pouzilhac en remplacement de Christine Ockrent, ayant imprudemment dĂ©clarĂ© aux syndicats, lors d’une rĂ©union de nĂ©gociation sur les prĂ©avis de grève : « Cette fusion RFI-France 24 ne se fera pas sans l’adhĂ©sion du personnel », l’ensemble des syndicats de RFI l’a pris au mot et a organisĂ© Ă la date prĂ©vue le dit rĂ©fĂ©rendum pour que le personnel rĂ©ponde Ă cette simple question : « Vous, salariĂ©s de RFI, adhĂ©rez-vous Ă cette fusion ? »
La réponse est sans ambiguïté, selon un communiqué que nous avons reçu le soir même du vote :
591 votants, 94,42 % de votants contre cette fusion RFI-France 24
Ă€ la question « ĂŠtes-vous pour ou contre cette fusion RFI-France 24 ? » posĂ©e ce lundi 5 dĂ©cembre 2011 par l’ensemble des syndicats de RFI, dans un rĂ©fĂ©rendum d’entreprise, les salariĂ©s ont massivement rejetĂ© ce projet de fusion.
591 salariés se sont exprimés [1], 558 ont voté contre cette fusion (94,42 %), 26 ont voté pour (4,40 %), 7 bulletins nuls (1,18 %).
Cette consultation organisée dans l’urgence, face à la volonté de passage en force de la direction, a connu un taux de participation historique à RFI. Son résultat est un sévère camouflet infligé à la direction et à tous qui la soutiennent. Aucune réforme et aucun projet d’entreprise ne peuvent se faire sans l’adhésion du personnel. À bon entendeur…
La grève a été votée à l’unanimité ce lundi et se poursuit donc pour la huitième journée consécutive.
Mais cette question, en vérité, nous concerne tous, lecteurs, adhérents, sympathisants d’Acrimed, auditeurs ou non de RFI. Pouvons-nous adhérer à cette fusion ?
Pour répondre à cette question, voici quelques informations complémentaires, pour la plupart glanées sur le blog RFI Riposte, le blog des salariés de RFI, que nous vous invitons chaleureusement à consulter.
II. Une opération rondement menée
La grève entamée lundi 28 novembre 2011 répond à la tentative de la direction de l’AEF de passer en force en brusquant le calendrier. Qu’on en juge, d’après la chronologie établie par RFI riposte :
- Lundi 28 novembre : convocation du CHSCT pour valider la fusion RFI-France 24.
- Mardi 29 novembre : convocation du CHSCT pour valider le projet d’aménagement des locaux à Issy-les-Moulineaux.
- Mercredi 30 novembre : convocation du Comité d’entreprise, pour qu’à son tour, il valide la fusion.
- Jeudi 1er décembre : convocation du Comité d’entreprise pour qu’à son tour, il valide le projet d’aménagement des locaux à Issy-les-Moulineaux.
- Vendredi 2 décembre : convocation des Conseils d’administration de RFI, de France 24 et de l’AEF.
Cette précipitation s’explique d’autant moins – ou d’autant mieux… – qu’une décision de justice doit être rendue le 16 janvier 2012 sur… la validité des procédures de fusion ! Petit rappel des épisodes précédents qui, sans même mentionner les glorieuses tribulations du duo de choc Pouzilhac-Ockrent à la tête de l’AEF (qui chapeaute RFI), permet de comprendre pourquoi les procédures de fusion sont, sinon valides, du moins très contestables :
– Le 5 octobre 2010, les salariĂ©s de RFI apprennent par un article des Échos la fusion de RFI et de sa filiale arabophone Monte Carlo Doualiya (MCD) avec France 24, ainsi que le projet de dĂ©mĂ©nagement Ă Issy-les-Moulineaux. Le lendemain, la direction annonce au cours du ComitĂ© d’entreprise que le projet de dĂ©mĂ©nagement de RFI Ă Issy-les-Moulineaux est acceptĂ© par les tutelles. RFI Riposte rappelle que dans un entretien sur RFI en fĂ©vrier 2008, le prĂ©sident Pouzilhac avait dĂ©clarĂ© : « Je pense qu’on doit ĂŞtre crĂ©ateur d’emplois, sinon on aura Ă©choué… il n’y a pas de fusion envisagĂ©e entre RFI et France 24… » La preuve.
– En décembre 2010, les salariés de RFI sont invités par l’intersyndicale à se prononcer sur le projet de déménagement à Issy-les-Moulineaux. Résultat : le projet est massivement refusé, à 91,5 % des voix (486 personnes y ont participé, soit une participation de 53,2 % sur les 822 personnes physiques à RFI et 86 personnes pour MCD – chiffres de la direction).
– En avril 2010, le CA de RFI vote massivement… en faveur du projet, par 13 voix pour et une voix contre – celle de l’intersyndicale représentant pourtant la majorité des salariés…
– Le 6 avril 2011, le Canard EnchaĂ®nĂ© publie un article sur l’AEF signĂ© Christophe Nobili. Selon lui, l’« objectif numĂ©ro 1 » des projets de Pouzilhac est de « rĂ©aliser le grand rĂŞve sarkozyien d’un ensemble radio-tĂ©lĂ© mondial Ă la française. Histoire de ne pas polluer la future campagne prĂ©sidentielle de Sarkozy, l’affaire doit ĂŞtre soldĂ©e au plus tard cet Ă©tĂ©, le 1er juillet. La direction de l’AEF est donc pressĂ©e de boucler l’opĂ©ration ». Et le Canard de donner quelques prĂ©cisions, après avoir pu consulter « deux documents confidentiels (plus de 200 pages au total) dĂ©taillant ce beau projet » :
L’ensemble du personnel sera regroupé non plus par médias mais par pôles linguistiques (francophone, anglophone, arabophone), le tout sous une direction de l’information unique.
Chacun des trois nouveaux pĂ´les sera « plurimĂ©dia » (radio, tĂ©lĂ©, web), avec des journalistes « polyvalents », sautant joyeusement d’un support Ă l’autre, façon Nextradio TV, le groupe lowcost d’Alain Weil (BFM TV, RMC).
Autre rĂ©jouissance de ce grand chambardement : les sociĂ©tĂ©s RFI et France 24 sont promises au bĂ»cher : c’est Ă©crit noir sur blanc (« […] les sociĂ©tĂ©s RFI et France 24 seront dissoutes et radiĂ©es des Registres du Commerce et des SociĂ©tĂ©s » est-il Ă©crit dans le projet de fusion confidentiel-dĂ©fense RFI-France 24).
[…]
Comme le confirme une rĂ©cente Ă©tude du ComitĂ© d’hygiène et de sĂ©curitĂ© de RFI, le bâtiment qui les attend, louĂ© au CrĂ©dit Suisse, a de quoi faire rĂŞver : « fissures structurelles », « infiltrations », « dĂ©fauts d’étanchĂ©itĂ© », « moisissures », « eaux stagnantes en sous-sol »â€¦ et mĂŞme « odeurs de boulangerie » ! Un palace pour lequel l’État va dĂ©bourser, rien qu’entre le dĂ©mĂ©nagement et les travaux, la bagatelle de 21,5 millions, auxquels s’ajoutent 3 millions sortis par l’AEF. Ensuite, il faudra allonger 6 millions de loyer par an. […]
Ultime consĂ©quence de cette fusion RFI-France 24 tant dĂ©sirĂ©e par Sarko : 126 journalistes et employĂ©s administratifs (sur 1 329) vont prendre la porte. Pardon, ils vont profiter d’un « plan de dĂ©parts volontaires ».
– Le 25 mai 2011, une motion de dĂ©fiance contre Alain de Pouzilhac est soumise au vote des salariĂ©s de RFI par l’intersyndicale : « Devant la reprĂ©sentation nationale, M. Alain de Pouzilhac a osĂ© prĂ©tendre que les salariĂ©s de RFI adhĂ©raient Ă la fusion de RFI et France 24. Nous, salariĂ©s de RFI, l’accusons de mensonge. Ce projet n’est pas le nĂ´tre. M. Alain de Pouzilhac ne reprĂ©sente pas les salariĂ©s de RFI […] ». La motion est massivement approuvĂ©e, par 96,66 % des votants [2].
– En juin 2011, les deux cabinets d’expertise mandatĂ©s par les ComitĂ©s d’entreprise de RFI et de France 24 pour Ă©tudier le projet de fusion et le plan de dĂ©parts volontaires rendent leurs rapports. Deux rapports et une conclusion, rĂ©sume l’intersyndicale : « une fusion aux finalitĂ©s incertaines et aux modalitĂ©s contestables. » Et pourtant, « les experts ne demandaient qu’à être convaincus. Pour eux, de prime abord, “les soubassements thĂ©oriques de la fusion pouvaient ĂŞtre pertinents et sĂ©duisants” en vue “d’une meilleure efficience opĂ©rationnelle” : mutualisation des moyens humains et techniques de RFI et F24, expertise renforcĂ©e, synergie des contenus. »
Mais leurs conclusions sont sans pitiĂ©. Florilège : « les fondements pratiques de la future organisation sont fragiles et peinent Ă convaincre », « les lacunes du projet rendent impossible une apprĂ©ciation de la pertinence du projet » ; « le prĂ©sent plan de rĂ©organisation au mieux anticipe un avenir incertain, au pire navigue Ă vue »â€¦ DĂ©plorant « une fusion juridique inutile et incertaine », ils pointent « l’absence de projet Ă©ditorial concernant la future entitĂ© » et craignent « le choc culturel et psychologique que va induire la fusion pour deux entreprises, RFI et F24, très attachĂ©es Ă leur identitĂ©, sans garantie qu’une nouvelle culture vienne cimenter les troupes ».
Enfin, ils critiquent « un plan de dĂ©parts volontaires au coĂ»t Ă©levĂ© » pour des Ă©conomies qui « restent Ă prouver », alors que les « effets du prĂ©cĂ©dent PSE Ă RFI peinent Ă se faire sentir » selon le premier cabinet, quand ils sont « bien maigres » pour le second. Rappelons en effet que le premier plan social avait finalement coĂ»tĂ© le double des 20 millions prĂ©vus alors, et que le second est d’ores et dĂ©jĂ estimĂ© Ă au moins 25 millions d’euros.
– Ă€ la rentrĂ©e, le projet se prĂ©cise. Dans un communiquĂ© publiĂ© le 14 septembre, les intersyndicales de RFI et de MCD s’interrogent : « La direction propose la fusion rĂ©troactive au 1er janvier 2011. Serait-ce pour cacher le pillage de RFI et de MCD au profit du dĂ©veloppement de France 24 ? » Avant de donner des Ă©lĂ©ments de rĂ©ponse : « Un pillage qui a commencĂ© depuis longtemps : RFI achète en effet sur ses propres deniers des Ă©quipements utilisĂ©s par France 24, RFI paye des salariĂ©s qui travaillent depuis deux ans pour France 24 sans aucune refacturation. Quant au cahier des charges prĂ©sentĂ© en CE et en CA, il est plus qu’inquiĂ©tant : […] La notion de “mission de service public”, garante de l’indĂ©pendance Ă©ditoriale, est totalement diluĂ©e dans une mission de valorisation des succès technologiques et Ă©conomiques ou du patrimoine touristique de la France ! […] Ă€ MCD le “plan de relance” s’est rĂ©sumĂ© par la diffusion du son de France 24 sur l’antenne de la radio. Une hĂ©rĂ©sie que, pourtant, Alain de Pouzilhac et son Ă©quipe dirigeante vendent aux Tutelles comme preuve de la faisabilitĂ© des synergies radio-tĂ©lĂ©. Ă€ quand le son de France 24 sur RFI ? Qu’on ne s’y trompe pas : l’idĂ©e est inscrite dans le "projet de rĂ©organisation" prĂ©sentĂ© par nos dirigeants apprentis sorciers ! »
– Nouvel exemple, le 22 septembre : « Sous prĂ©texte d’un partenariat renforcĂ© pour la campagne Ă©lectorale, alors que la fusion juridique n’est pas faite, la direction de l’AEF dĂ©cide d’extraire les journalistes politiques de RFI du service France/Sciences. Ils auront Ă assurer des missions au service de la tĂ©lĂ©vision internationale, au dĂ©triment de l’antenne de RFI. »
– Le 3 octobre, RFI Riposte revient sur la juteuse opĂ©ration immobilière du dĂ©mĂ©nagement de la station. Juteuse pour qui ? « Radio France – donc l’État – va ainsi perdre son locataire historique et naturel ainsi que les quelques 6 millions d’euros annuels versĂ©s par RFI, au titre des loyers. Grand gagnant sur toute la ligne : le CrĂ©dit suisse, propriĂ©taire de l’immeuble. Le bâtiment sera ainsi quasiment reconstruit et totalement rééquipĂ© aux frais de l’État. »
– Le 29 novembre, les Ă©lus CFDT, CGT, FO, SNJ et SUD adressent une lettre Ă Alain JuppĂ©, ministre des Affaires Ă©trangères, Ă la veille de son audition par la Mission d’information parlementaire sur l’AEF, pour demander « le gel de la tenue des instances reprĂ©sentatives du personnel […] Comment les administrateurs reprĂ©sentants de l’État peuvent-ils accepter de se prononcer vendredi 2 dĂ©cembre sur une fusion qui risque d’être remise en cause par des dĂ©cisions de justice ? », lui rappelant que « trois rapports parlementaires pointent les incohĂ©rences et les errements stratĂ©giques et financiers de cette fusion. Des rapports qui rejoignent les grandes inquiĂ©tudes des personnels de la 3e radio mondiale », et prenant « acte de [son] souhait de voir le ministère des Affaires Ă©trangères redevenir le ministère de tutelle de RFI. » Ils ne seront pas déçus de la rĂ©ponse, publiĂ©e comme il se doit par l’intermĂ©diaire du Figaro.
– Le lendemain 30 novembre, le Figaro.fr rend en effet compte de l’audition, en se fĂ©licitant d’avoir vu « JuppĂ© dĂ©terminĂ© sur le dossier de l’AEF » (c’est le titre) : « Une audition expresse, nette et sans bavure de 45 minutes au cours de laquelle, le ministre d’État a posĂ© quelques principes gĂ©nĂ©raux clairs. » Des principes clairs qui rĂ©pondent point par point aux demandes de l’intersyndicale : JuppĂ© « souhaite que la rĂ©forme soit menĂ©e Ă bien, dans les temps et dans la forme impartie […] ne conteste pas la co-tutelle avec le ministère de la Culture », et chasse « d’un revers de main, les crises passĂ©es qui se sont dĂ©roulĂ©es sur fond de conflit personnel entre Christine Ockrent et Alain de Pouzilhac, il a estimĂ© que l’arrivĂ©e de Pierre Hanotaux au poste de Directeur gĂ©nĂ©ral du groupe public avait calmĂ© le jeu. Le dĂ©bat est donc clos pour Alain JuppĂ©. » Et pour Le Figaro, cela va sans dire.
Non, le dĂ©bat n’est pas clos. Encore faudrait-il qu’il existe – notamment dans l’espace mĂ©diatique. Mais les mĂ©dias dominants, ayant d’autres DSK Ă fouetter, s’en tiennent au service minimum. Dans le meilleur des cas...