Que peut-on attendre d’un plateau de Franceinfo réunissant les quatre journalistes Agathe Lambret, Renaud Dély, Alix Bouilhaguet et Étienne Girard ? Le 31 mars dans l’émission « Les informés du matin », le bandeau semblait à première vue très clair : « Le maire de Saint-Denis victime d’attaques racistes ». Un agenda salutaire compte tenu de la déferlante raciste qui, bien au-delà des médias Bolloré, s’abat contre plusieurs nouveaux maires de communes notamment franciliennes comme Bally Bagayoko (Saint-Denis), Aly Diouara (La Courneuve) ou Demba Traoré (Le Blanc-Mesnil) et, par extension, contre les habitants racisés des quartiers populaires. Sauf qu’on le comprend très vite, ce sujet n’est pas auto-suffisant, ni même ce dont semblent vouloir réellement parler les « informés ». La présentatrice Agathe Lambret synthétise le cadrage d’entrée de jeu :
Agathe Lambret : Pourquoi le maire de Saint-Denis est-il la cible d’attaques racistes et pourquoi LFI investit le champ identitaire avec son concept de « nouvelle France » ?
Ici,« l’effet de cadrage » donne instantanément la mesure de son pouvoir de nuisance : la problématique est suffisamment mal posée pour que tout le plateau dérive et s’enlise, lentement mais sûrement. D’une part, en mettant strictement sur le même plan des attaques racistes et le concept de « nouvelle France » développé et promu par les responsables LFI. D’autre part, en réduisant ce concept à la célébration d’une « nouvelle France racisée » – ainsi que le soutiendront frauduleusement Agathe Lambret et Renaud Dély à plusieurs reprises [1] – et en assimilant la volonté de faire des discriminations raciales un sujet politique de premier plan à un discours « identitaire », comparé de surcroît au corpus doctrinal des courants politiques réactionnaires et, singulièrement, de l’extrême droite.
Pour qui n’avait pas compris le projet de l’émission, Renaud Dély paraphrase sa consœur et monte d’un cran :
Renaud Dély : Alors pourquoi [Bally Bagayoko] est-il d’abord la cible de ces attaques racistes ? Est-ce qu’il y a eu comme un déclic, une libération de la parole raciste avec son élection, est-ce qu’en ce sens il est d’ailleurs un symbole de ce climat ce nouveau maire de Saint-Denis ? Et d’autre part, pourquoi est-ce que la direction de La France insoumise et plus précisément Jean-Luc Mélenchon semble, lui, recourir aussi à un vocabulaire visant à racialiser le débat politique, au risque donc d’ailleurs de susciter aussi ces réactions racistes qu’on a […] entendues ces derniers jours en réaction ?
De là à rendre Jean-Luc Mélenchon responsable des propos racistes, il n’y a qu’un pas… que Renaud Dély franchit allègrement. « Jean-Luc Mélenchon, en investissant ce terrain [identitaire], joue avec le feu ou met de l’huile sur le feu », insiste plus tard l’éditocrate, avant d’en appeler doctement à « distinguer le feu et l’huile », c’est-à-dire d’une part « le feu raciste » et, d’autre part, « l’huile » supposément « identitaire » que LFI déverserait par bidons entiers sur la société et le débat public. Une précaution d’usage sur un plateau qui, de toute évidence, s’inquiète bien davantage de « l’huile » que du « feu ». La preuve ? Les toutologues ont consacré :
- environ 5 minutes à commenter – parfois de (très) loin – l’avalanche de racisme à l’encontre des nouveaux maires ;
- environ 8 minutes et 30 secondes à divaguer sur le concept (mal compris) de « nouvelle France », à étriller le projet politique (déformé) et les stratégies (fantasmées) de La France insoumise, sans oublier de cultiver un affrontement (factice) entre Jean-Luc Mélenchon et Bally Bagayoko.
Ainsi Renaud Dély insiste-t-il à plusieurs reprises sur le fait que Bally Bagayoko « récuse ce terme de "racisé" qui est utilisé en particulier par Jean-Luc Mélenchon lorsqu’il défend sa "nouvelle France", lui se dit plutôt un Français "héritier de l’immigration" », avant de reprocher à Jean-Luc Mélenchon d’« instrumentaliser y compris des élus insoumis qui eux récusent ces termes ». Sans doute le grand penseur croit-il ici tenir son « eurêka ! », sans avoir bien l’air de se rendre compte qu’au-delà de choix sémantiques différenciés, une ligne politique commune est défendue sur le fond.
« Les Insoumis, ils ont flatté les discriminations et les relents identitaires »
Après avoir donc soigneusement laissé de côté le sujet principal – le racisme en roue libre –, les commentateurs se raccrochent avec une spontanéité déconcertante au prêt-à-penser médiatique : c’est le temps des divagations autour du concept de « nouvelle France ». L’inénarrable Alix Bouilhaguet s’y colle la première. Et contre toute attente, ça commence plutôt « bien »… ou en tout cas moins mal qu’on l’attendait : cette dernière évoque en effet « une France […] on peut dire plus jeune, plus populaire, plus urbaine, qui est issue de la diversité, qui est donc plus métissée », avant de souligner : « Ça, c’est pour ceux qui portent ce combat et notamment La France insoumise. » Las… Apparemment dotée d’une lucidité hors-norme lui permettant de lire dans les entrailles insoumises, la journaliste politique reprend immédiatement le dessus et prétend dévoiler la véritable signification de cette ligne politique :
Alix Bouilhaguet : Après, on peut voir les choses d’une autre manière : on peut aussi se dire que ce sont deux France qui s’opposent. En clair, la France des blancs contre la France des diversités. Dire qu’il y a une « nouvelle France », c’est dire qu’il y a une « ancienne France » qui serait à mettre finalement à la poubelle et on est plus dans une lecture communautariste des choses. On n’est pas dans le vivre ensemble, on n’est plus dans le vivre ensemble, et finalement, la couleur de peau fracture l’unité nationale, et ça effectivement, ça pose un problème.
Une interprétation qui ne repose sur aucun élément concret mais à laquelle se rattache l’ensemble du plateau par la suite, comme en témoigne d’ailleurs la relance d’Agathe Lambret : « En tout cas, Jean-Luc Mélenchon a investi le champ identitaire qui était plutôt délaissé par la gauche et occupé surtout à droite et à l’extrême droite. »
Quiconque a écouté ou lu ne serait-ce qu’un semblant des développements de responsables insoumis à propos de la « nouvelle France » sait que l’exégèse qu’en propose Franceinfo est faussée. Sans réclamer aux « informés » de longues lectures, une formation accélérée aurait pu consister à parcourir la note synthétique publiée la veille de l’émission sur le blog de Jean-Luc Mélenchon sous un titre apparemment encore trop abscons pour retenir leur attention : « Qu’est-ce que la nouvelle France ? » (30/03). Mais on le sait : les fast-thinkers ont la science infuse. Cette note mentionne-t-elle « d’importantes mutations sociologiques, économiques et même anthropologiques » et esquisse-t-elle différents « groupes sociaux émergents, en pleine dynamique et particulièrement visés par le système économique et politique » ? L’éditocratie n’en retient qu’un seul et accuse du même coup LFI d’« obsession identitaire ». Qui est obsédé ?
Auto-intoxiqué par son propre commentaire, ses raccourcis permanents et ses idées reçues – lesquelles sont assises sur le prêt-à-penser de « la quête des quartiers » durablement installé par des années de matraquage –, le plateau ne cesse ainsi de dériver :
Alix Bouilhaguet : Il n’y a pas plus clivant que ce concept dans la bouche de Jean-Luc Mélenchon parce qu’en fait, il faut le traduire quand même comme grosso modo une France racisée versus une France raciste. Enfin… je caricature un peu mais c’est les deux France qu’il veut quand même opposer. Alors naturellement, on peut dire que dans cette stratégie de La France insoumise, il y a une volonté de dénoncer un racisme décomplexé, il y a une volonté de politiser les discriminations pour finalement mettre le doigt dessus. Après, on peut aussi dire le contraire ! On peut aussi dire que ce grand remplacement, ça veut bien dire qu’il y a une forme de revanche à prendre, de revanche sur les gens qu’on doit remplacer et c’est pour ça que certains peuvent dire : bah voilà, ils ont fait preuve de clientélisme électoral, les Insoumis, ils ont flatté les discriminations et les relents identitaires pour pouvoir effectivement étendre leur mainmise.
L’incarnation du n’importe quoi tient lieu de « journalisme ». Le reste est en effet du même tonneau, témoignant des plus spectaculaires renversements dont est capable, 24h/24, le commentariat ordinaire. Florilège :
Résumons :
- Quand un plateau de Franceinfo prétend rendre compte des attaques racistes subies par le maire de Saint-Denis, les journalistes évacuent le sujet au profit d’un autre – « Est-ce qu’il est dangereux ce concept de "nouvelle France", […] a minima clivant ? » (Agathe Lambret) – et sur la base de cette inversion victime/coupable, en font le « problème » n°1.
- Une fois installé, le commentaire sur le concept de « nouvelle France » peut être déformé (à l’unisson) par quatre journalistes « respectables », lesquels communient dans la désinformation et décrètent qu’il en va là d’une « stratégie identitaire ». Les questions de la représentativité ethno-sociale des élus et des discriminations raciales, notamment, sont passées par pertes et profits, interprétées comme autant d’éléments à charge contre LFI.
- Sur la base de ces interprétations frauduleuses, les journalistes peuvent ressortir le prêt-à-penser des « extrêmes qui se valent », en réussissant le tour de force de dresser une équivalence entre la « nouvelle France » et le « grand remplacement » [2] – un fantasme raciste et complotiste légitimé par les grands médias –, c’est-à-dire à banaliser l’extrême droite dans un sujet supposément consacré au racisme qu’elle déverse à torrent continu contre des élus noirs et arabes. Terminus de ce grand voyage accéléré au pays des éditocrates ? « Jean-Luc Mélenchon sert en fait l’extrême droite ». Dixit Renaud Dély.
Pauline Perrenot


