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« L’Europe, L’Europe... »

Quelques miettes de propagande médiatique (1)

Récoltées au cours du festin qui réunit la plupart des éditorialistes et chroniqueurs des « grands » médias, ces miettes seront rassemblées peu à peu. Autant dire que leur présentation peut être complétée et modifiée. Première récolte : le 13 avril 2004.

Mais pour qui parlent-ils et qui s’adressent-ils ?

- Quand Ouest France prétend animer de « manière équilibrée » le débat référendaire. Trois récents éditoriaux d’Ouest-France, celui du 22 mars, Jean-Yves Boulic, du 29 mars, Didier Pillet, et du 1er avril, Joseph Limagne, illustrent à l’excès la caricature de débat public portée par le premier quotidien français. Sous le titre « L’Europe bouc émissaire », Jean-Yves Boulic commence par asséner à ses lecteurs : « Ainsi, les Français, qui ont fait l’Europe pourraient être ceux qui la défont !  ». Pour Ouest-France, l’enjeu revisité du référendum n’est pas oui ou non au projet de Constitution, mais oui ou non à l’Europe.

Et chaque éditorialiste de le marteler de sa plume : « l’éventualité d’un « non » porte effectivement la menace d’une rupture décisive avec ce qui a été construit dans la même opiniâtreté, par la droite et la gauche, depuis soixante ans », confirme Didier Pillet, ajoutant même que « nombre d’éléments de ce qui constitue aujourd’hui notre « train de vie » seraient remis en question par une victoire du non », tandis que Joseph Limagne, après un vibrant « pourvu que ce ne soit pas trop tard » sermonne les Français pourtant « tout à fait capables de comprendre que l’avenir de l’Europe entière et de la place de la France dans cet ensemble ne sauraient dépendre d’un vote d’humeur contre la politique que mènent leurs gouvernants du moment, aussi impopulaires soient-ils », avant de conclure avec son habituelle hauteur de vue « le triomphe ou le bide dépendra des électeurs ». Bigre,serait-on dans le camp du « bide » ?

Si le rédacteur en chef, Denis Pillet, rappelle quand même utilement que « les Français ne sont pas des veaux : ils répondront à la question posée  », c’est qu’il doit répondre à son compère Boulic qui la semaine précédente assénait sans nuance : « une fois de plus, les Français s’apprêteraient donc à voter pour le contexte plutôt que pour le texte lui-même, en l’occurrence celui du Traité Constitutionnel européen qui leur est proposé. Or, tout lecteur de ce traité - mais qui l’a lu ? ! - (appréciez la double ponctuation) ne peut assurer en toute bonne foi, qu’il est en recul, notamment en matière sociale  ».Dans la foulée de l’entretien de Giscard d’Estaing lui-même, publié pleine page dans l’édition du 30 mars, qu’il réalise avec Pillet, où le « père » de la Constitution européenne, dixit toujours Ouest France, explique, doctement, que « les médias préfèrent le non », et, vulgairement, qu’il « est beaucoup plus facile d’exciter les gens sur un « non » que sur un oui », avec des « arguments simplistes ou débiles », rien que ça !, Joseph Limagne souligne que « les craintes liées à la Constitution elle-même demeurent fortes », avant d’asséner « Elles sont légitimes, quoique souvent infondées », parce que « beaucoup de ceux qui s’apprêtent à voter non, refusent, en fait, les défauts de l’Europe actuelle, que la Constitution a justement pour objet de corriger ». Effectivement, la précision du rédac’ chef comme quoi les Français ne sont pas des veaux n’était pas de trop !

Reste que nous sommes bien loin de l’engagement de la rédaction à faire d’Ouest France un « outil de référence » en présentant « très objectivement ce qui figure dans le traité, ni d’animer loyalement le débat en faisant état, de manière équilibrée, des points de vue qui plaident pour le oui comme de ceux qui plaident pour le non » (D. Pillet, OF du 29 mars). Et que cela augure bien mal, pour un quotidien qui risque bien vite de se trouver en situation de monopole dans notre département, du devenir d’une information pluraliste au service de la démocratie.

Julien Douillard/Nantes

N.B. Jean-Yves Boulic dans le texte :
- « La force du oui se fonde sur l’Histoire et se nourrit de la réflexion ; celle du non est multiforme, décuplée par des frustrations, des peurs, des colères des rejets ».
- « Certains, pourtant favorables au oui, se refusent à voter « une fois de plus comme Chirac ».Comme si ce texte était de lui ! Et comme s’il était plus honorable de voter comme Le Pen, Pasqua ou Krivine ! ». Notons, outre l’insultante amalgame de la gauche pour le non avec la droite extrême, que Boulic oublie de citer ... de Villiers. La raison en est simple : Villiers, c’est d’importantes parts de marché pour Ouest-France en terre vendéenne [1].

- Alain Duhamel en campagne. Se répandre partout est sa vocation. Et cet expert en tout et surtout farouche partisan du « oui » a déposé le 23 mars 2005 dans les colonnes de Libération (rubrique « Rebonds ») une chronique intitulée « Le Non, complice de l’Europe libérale » : un titre provocateur à souhait qui joue directement sur le paradoxe pour mener une attaque en règle contre la gauche anti-libérale. Peut-être aussi intéressante que ce qui tient lieu d’arguments, la posture du chroniqueur en campagne

D’abord les poncifs médiatiques sur l’irrationalité des partisans du non. Deux extraits suffisent :
- « [...] alors que la France se trouble et s’interroge sur elle-même, la tentation du vote sanction ne peut que s’épanouir. Le référendum tombe à pic pour permettre à 62 millions de Français irrités et anxieux de censurer [le] pouvoir politique. »
- « Les citoyens rebelles, les Gaulois éternels [sic] peuvent punir [re-sic] l’Europe. » [en gras : souligné par nous]

Ensuite, les raccourcis de circonstance contre la droite souverainiste. Laisser entendre, sans prendre le risque de le dire ouvertement, que les souverainistes refusent l’Europe car ils sont libéraux ! Et Duhamel d’affirmer que « [la droite souverainiste] s’oppose farouchement à l’augmentation des pouvoirs de contrôle du Parlement européen, ne veut pas entendre parler de droits sociaux, de valeurs communes, de normes collectives ». Et d’oublier de dire que ce que la droite souverainiste récuse, c’est d’abord l’ouverture sur l’Europe et non le fait que cette dernière ne serait pas assez libérale !

Suite avec la disqualification par le lexique religieux de la gauche défavorable au Traité : « Trotskistes ou communistes, ils maudissent le marché, ils excommunient le réformisme, ils condamnent à jamais le fédéralisme, cet opium du peuple  » (Souligné par nous). Il est de bon ton dans les médias de railler les communistes. Mr Duhamel ne s’en prive pas et continue sur sa lancée : « Ils n’ont plus de modèle, ils n’ont pas de projet mais ils conservent le goût de l’ostracisme.  » [en gras : souligné par nous].

Suite encore avec la disqualification des promoteurs du « non » socialiste qui n’ont pas plus d’alternative. Notre « expert en tout » expliquait déjà sur RTL le 15 novembre 2004 : « Ceux qui sont, au sein du Parti socialiste, contre le marché et contre la concurrence, ils sont pour quoi ? Ils sont pour quelque chose de plus dirigiste que la Chine communiste d’aujourd’hui ? ». Cette fois, pour Duhamel, les mêmes, à la différence des « trotskistes ou communistes, « n’ont droit ni aux chimères ni aux cécités volontaires ». Donc ?

Fin de la « démonstration » (on résume) : Pourquoi la constitution est-elle un frein au libéralisme ? Parce que les ultralibéraux sont contre.

Laissons Alain Duhamel à ses pensées et posons la seule question qui mérite encore de l’être : A qui cet omniprésent s’adresse-t-il ? Evidemment pas aux lecteurs favorables au « non », puisqu’ils les méprisent. Il suffit de rappeler cette déclaration du même Duhamel (citée dans PLPL n°23) qui résume très bien sa hauteur de vue : « Il y a [...] beaucoup de partisans du oui, c’est le cas de la majorité des éditorialistes. Mais c’est le propre de la majorité des élites françaises, comme au sein de tous les pays européens d’ailleurs. Ce qui ne signifie pas qu’il y ait une domestication de la pensée ; ils bénéficient simplement d’une meilleure information que les autres et suivent de plus près les débats - c’est leur métier ».

Matthieu Vincent

- Yahoo ! invite les apôtres. Un exemple de propagande parmi tant d’autres : remplacer « Constitution » par « Construction » et voilà nos grandes figures européennes convoquées anachroniquement pour justifier le « Oui » (signe de sainteté - le procès en béatification - ou son équivalent républicain - le Panthéon).

Et cela donne : « Yahoo ! vous propose une série de fiches sur les acteurs majeurs de la Constitution européenne. » [en gras : souligné par nous]. Deux exemples (25 mars 2005, 14h45) :

- « Zoom sur : Robert Schuman » (lien périmé) qui s’achève ainsi : « Un procès en béatification de Robert Schuman a depuis été ouvert par l’Eglise catholique.  »

- « Zoom sur : Jean Monnet » (lien périmé), qui s’achève ainsi : « Jean Monnet décède le 16 mars 1979 à l’âge de quatre-vingt onze ans et ses cendres reposent au Panthéon. »

(D’après un correspondant)

-  Les Dernières Nouvelles d’Alsace, version bilingue. Mardi 22 mars 2005, les Dernières Nouvelles d’Alsace titrent en « Une » sur le deuxième sondage paru le week-end précédent et annonçant le « Non » en tête des intentions du vote au référendum du 29 mai. « Face à la montée du Non », tel est le titre choisi. Un titre qui désigne sans la moindre ambiguïté l’adversaire des DNA...

Seulement, il faut savoir qu’en plus de multiples éditions géographiques différentes (à l’image des autres quotidiens régionaux), les DNA paraissent en deux versions : l’une toute en français, l’autre largement traduite en allemand [2], principalement diffusée dans les zones rurales [3].

Ce jour-là, l’édition allemande avait pour titre de Une « EU-Volksbefragung : Gegner mehren sich », ce qui donne quelque chose du genre : « Référendum sur l’UE : des adversaires de plus en plus nombreux » ou « Référendum sur l’UE : des opposants de plus en plus nombreux  » [4] ...

Certes, le référendum ne porte pas sur l’Union Européenne elle-même, mais sur le projet de Constitution ; admettons cependant qu’il s’agisse ici d’un raccourci destiné à gagner de la place.

En revanche, le titre en Une choisi pour la version « bilingue » des DNA adopte un point de vue plus extérieur que celui de la version « francophone », en s’abstenant de placer explicitement le quotidien dans le camp du « Oui ». En ce sens, il est donc plus neutre, plus « objectif », en somme...

- Les DNA encore : une belle page dominicale. Quotidiennement, les DNA, à coup d’éditoriaux, de chroniques et d’articles orientés, défendent le projet de Traité constitutionnel, en essayant de disqualifier les partisans du non. Rien de bien nouveau sous le soleil du dimanche 20 mars 2005, si ce n’est qu’une page presque entière est consacrée à poursuivre le travail d’information « équilibrée » à sens unique.

- D’abord un éditorial de Jean-Claude Kiefer qui prend appui sur la prise de position favorable au Traité de la Confédération européenne des syndicats (CES) pour soutenir ceci : « [...] si la Constitution était rejetée, seule sa « partie III » restera (forcément) en vigueur [car elle] reprend tous les « acquis communautaires » depuis 1957 jusqu’au traité de Nice  ». Les « acquis » ? Certes, convient M. Kiefer, tout n’est pas réglé pour autant. Mais : « Cette Constitution permettra à l’Europe de parler d’une seule voix dans maints domaines, appuyant ainsi sa politique commerciale ». C’est presque l’essentiel..., surtout quand on vient de faire l’éloge de la dimensions sociale de la construction européenne !

- Ensuite, une chronique d’Alain Duhamel (encore...) à qui est réservée la plus grande partie de la page. Et l’omniprésent d’affirmer : « Les partisans du non accréditent une thèse inexacte » à propos de la directive Bolkestein. Extrait : « La puissance du piège Bolkestein tient au contraire à ce qu’elle peut mobiliser l’irrationnel , faire appel aux passions , aux préjugés , aux peurs. » Toutes défaillances dont sont exempts par principe les partisans du « oui » [5]. Conclusion de la chronique : « Durant toute cette période, en pleine campagne référendaire, les partisans du non auront cependant pu accréditer la thèse perverse et inexacte d’une pente irrésistiblement libérale de la Constitution européenne. Même si la directive Bolkestein ne relève en rien du traité constitutionnel. »

- Enfin le courrier d’un lecteur, intitulé « Craintifs Français ». Extraits : « Les Français sont tenaillés par la crainte. » « Cette crainte se manifeste par des protestations, des refus de toute réforme, de toute modification des acquis obtenus en des temps meilleurs. » Puis, le lecteur se réfère doctement au Faust de Goethe, avant de conclure : « Les craintifs Français devraient retenir cette leçon et abandonner leurs peurs au profit de l’action positive qui ne consiste pas à défiler dans les rues, mais à regarder le danger en face pour bien le connaître et, en laissant là toutes les luttes intestines, à retrousser les manches, à se serrer les coudes en s’unissant étroitement pour attaquer de face les problèmes de l’avenir  ».

Bref, autant que la contnue, c’est tout la construction de la page qui est totalement partiale. Et les DNA sont tellement engagés en faveur du « oui » qu’on se demande, notamment, ce qu’en pensent les journalistes de ce quotidien qui sont favorables au « non ».

(D’après une correspondance de Pierre Huron)

- Pierre Le Marc s’exerce à la « pédagogie. Nous aussi. France Inter, chronique du 8 avril 2005 :
« ... les partisans du « oui » n’ont pas réussi en raison de leur problème d’image et de cohérence, à inverser le rapport de force et à structurer un électorat favorables à la Constitution par des arguments, sans doute contestables, mais très efficaces.  »

Erratum. Ce qu’a vraiment dit Pierre Le Marc : « ... les partisans du « Non » ont réussi en dépit de leur problème d’image et de cohérence, à inverser le rapport de force et à structurer un électorat hostile à la Constitution par des arguments, sans doute contestables, mais très efficaces. »

- Dominique Bromberger appelle le Pape à voter « Oui ». L’occasion était trop belle : Dominique Bromberger ne pouvait pas la rater. Sur France Inter, sa chronique quotidienne - « Regards sur le monde » - du 5 avril 2005 est titrée sobrement « Jean-Paul II et l’Europe ». Elle commence ainsi : « Ce que les hommes politiques européens ne se sont pas véritablement appliqués à faire jusqu’à présent, la Commission des Evêques de l’Union européenne s’y est employée récemment. Cet organisme composé, comme son nom l’indique, de délégués de tous les épiscopats européens, a publié un document de 24 pages qui se termine par cette phrase sans ambiguïté : « Tous les Chrétiens sont donc invités à prendre leurs responsabilités en mettant en pratique le nouveau traité constitutionnel ». On ne peut pas s’approcher plus près d’une recommandation d’adopter la constitution, sans appeler explicitement à voter « oui ». ». Une information peu discutable, mais qui vient fort à propos, puisque la suite est entièrement consacrée à la valider par le rappel de l’engagement du Pape pour la Construction européenne. Mais on peut être encore plus explicite. Et Dominique Bromberger s’y emploie dans le journal Investir du 9 avril 2005. Sa chronique porte pour titre : « Sans volonté politique et spirituelle, l’Europe ne se sent pas bien ». Au détour d’un exposé sur l’engagement pro-européen du Pape, Bromberger explique : « Jean-Paul II avait sans aucun doute été déçu que la Convention, dirigée par Valéry Giscard d’Estaing, n’ait pas souhaité, dans le préambule de la Constitution, faire explicitement référence aux « racines chrétiennes » de l’Europe, mais il se prononçait en privé, disent ceux qui l’ont rencontré, en faveur du projet ». Et alors ?

A suivre...

 

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Notes

[1En prime, l’alternance selon Giscard : « On entend dire beaucoup de bêtises par des gens qui ne devraient pas en dire » (Pour une fois, on est d’accord !) « Aux institutions de mener la politique de leur majorité, de centre gauche si telle est la dominante du Parlement, de centre droit dans le cas inverse » (in Ouest France 30 mars).

[2Soit l’intégralité des pages « France / Monde » et plus de la moitié des pages « Région » et « Locales »

[3Où, d’une part, le dialecte alsacien reste vivace et, d’autre part, de nombreux concitoyens allemands sont venus s’installer

[4Délicat, en l’espèce, de traduire le mot « Gegner ».

[5A qui il arrive cependant de faire preuve d’une savante ignorance. Ainsi Alain Duhamel écrit : « ... plusieurs précautions ont déjà été prises : les services publics au sens le plus large (y compris l’éducation et la santé ) demeurent en dehors du champ de la directive Bolkestein. » Or, la directive au paragraphe 7a (p.21) de l’exposé des motifs (c’est-à-dire des explications qui introduisent le document, un peu à la manière des « motifs » du gouvernement Français qui seront joints au Traité constitutionnel et aux deux bulletins de vote dans le courrier que nous allons recevoir), au paragraphe donc intitulé « Quelles sont les activités couvertes par la directive (articles 2 et 4) » précise : « ...cette définition couvre un éventail très large d’activités, par exemple [...] » Suit alors une longue liste de services concernés dont «  les services liés à la santé , les services à domicile, comme le soutien aux personnes âgées . »

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