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Publicité : Quand le Crédit Agricole fait dans la finance BIO

par Richard Monvoisin,

On répète à l’envi que la publicité est à l’information ce que le lichen est à l’arbre, une sorte de parasite qui prolifère dans les interstices des médias. Comme il est difficile de les éviter, les publicités contribuent à façonner l’identité des médias qui les diffusent. Leurs concepteurs ont d’ailleurs bien compris que donner à leur produit une forme d’information pouvait lui assurer un certain succès. Et si cette forme joue sur l’écologie, la nature et le bien-être, les messages les plus capitalistiques peuvent alors prendre la texture sucrée d’un gentil dessert.

Décortiquons une pub anodine. J’ai en main une page du Petit Bulletin de Grenoble, sur laquelle saute à la figure une publicité à portée nationale pour le Crédit Agricole et son livret A. Eh oui, depuis le 1er janvier 2009, toutes les banques peuvent distribuer le livret A, torpillant l’oligopole de distribution qu’avaient auparavant la Poste, le Crédit Mutuel et la Caisse d’Epargne. Le Crédit Agricole (CA) est donc content, et nous le fait savoir.

Or vous savez très certainement que les publicitaires dépensent de gros amas de pognon pour évaluer leurs affiches, et que toutes les réclames qui touchent votre rétine sont des affiches gagnantes, c’est-à-dire qu’elles ont été testées et évaluées comme assez efficaces.

Mais la stratégie utilisée ici est fascinante : sur l’affiche à fond vert haricot, se dresse une bouteille type alicament (les aliments qui soignent), façon Actimel, affublée d’une étiquette verte avec un peu de jaune et un gros CA inscrit dans la même police que le AB de l’agriculture biologique. La bouteille est fermée d’un opercule d’aluminium vert et se tient à côté d’un demi-kiwi, vert lui aussi. Au-dessus, en blanc, est inscrit : « recommandé pour la croissance de votre épargne ».

Jolie publicité. Et pourtant, derrière sa conception transpire une construction idéologique assez flippante.

Il s’agit de nous faire comprendre – croire – que les produits financiers sont, à l’image des produits Bio, des produits sains, et que l’épargne a une croissance naturelle que viendrait aider le Crédit Agricole, comme un engrais, comme les Petits Filous font grandir les enfants et le Danone bio essensis vous récure la peau de l’intérieur.

Pourtant, si jeune Mabuse, l’épargne, c’est le fait de mettre des sous de côté. Si l’épargne croît, c’est parce que la banque (ici le CA) la rémunère. Ce n’est pas parce que la banque est vraiment sympa, hein, c’est que ça l’arrange que vous épargniez chez elle. Cet argent, elle va le faire tourner, fructifier, et lui faire faire plus de thunes que les quelques pourcents dont elle gratifiera votre livret A. Alors le livret A, ça a beau servir surtout à financer des logements sociaux, ce que le Crédit Agricole appelle une croissance est en fait une rémunération d’une banque contente que vous placiez votre blé chez elle, ben oui, appelons un chat un chat. CA présente ses produits comme des fertilisants, des engrais venant en aide à des mécanismes naturels, comme végétaux. Et comme, en sous-entendu, la « N »ature est bonne et que le Bio est sain, alors par la magie de la métaphore le système bancaire de CA est nimbé de cette bonté, s’imposant comme un élément essentiel, important, naturel, avec le capitalisme en guise de photosynthèse et votre banquier comme mitochondrie.

Cette stratégie de réclame est un grand classique des théories dites « naturelles » : il s’agit d’utiliser l’idée grandement partagée de la bonté fondamentale de la Nature, avec un grand n, saine, qui permet tout, de guérir, de revenir à des états dits primitifs, de faire croire que certains comportements purement sociaux sont naturels et innés.

Gros sabots crottés, capitalisme champêtre, labour des grands classiques, naturalisation de la finance. Y a pas à dire, ce n’est pas pour rien qu’il y a Agricole dedans.

Richard Monvoisin

 

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