Cet animateur télé qui bouge encore
Avril 2008 : Jean-Pierre Elkabbach est à son apogée, pilier incontournable de l’univers audiovisuel, commandeur voué par le temps à imposer sa morgue et son la au petit univers politico-médiatique français. Soutien et ami d’un président de la République, Nicolas Sarkozy, aux allures de Roi soleil, exécuteur de confiance d’un baron d’industrie, Arnaud Lagardère, devenu maître d’un empire médiatique sans équivalent dans l’Hexagone, homme lige des parlementaires français qui l’ont choisi, dans une belle unanimité, pour diriger leur chaîne télévisée, Public Sénat, il est aussi un animateur écouté, un intervieweur recherché, un patron de radio, Europe 1, craint et donc respecté.
RespectĂ© ? Hum, le mot paraĂ®t fort. Car la radio privĂ©e qu’il dirige alors, « fleuron du groupe Lagardère », devient en 2007 dans la bouche de beaucoup « Radio Sarko ». Un surnom qui n’a rien de gratifiant pour une vieille maison qui s’est longtemps voulu « reine de l’info », rĂ©active et « objective », indĂ©pendante. Un surnom qui doit justement beaucoup Ă Jean-Pierre Elkabbach dont les liens et le soutien au ministre de l’IntĂ©rieur devenu prĂ©sident de la RĂ©publique sont anciens et connus et dont les saillies verbales et les interventions maladroites font jaser.
Car Jean-Pierre Elkabbach n’est pas un patron ordinaire, pas du genre Ă s’investir dans la gestion et la direction des affaires, dans l’administration silencieuse et prenante d’une grande entreprise. Non, son truc Ă lui, c’est « l’antenne » et plus prĂ©cisĂ©ment l’interview politique qu’il anime chaque matin sur Europe 1 depuis des annĂ©es. Rares sont en effet les patrons de l’audiovisuel qui sont Ă la fois prĂ©sident et journaliste, ont leur « case » et leurs Ă©missions. Comment concilier les obligations prenantes que suppose la direction d’une grande entreprise de plus de 250 employĂ©s et une activitĂ© d’intervieweur toujours sur la brèche, posĂ© derrière un micro chaque matin de semaine ? « Ce qui le fait se lever le matin, c’est l’antenne, c’est ça son truc, confirme un ancien d’Europe 1. HonnĂŞtement, on sentait bien que le boulot de pdg ne l’intĂ©ressait pas. Ce qui l’intĂ©ressait c’étaient les attributs du pouvoir, l’apparence, le titre. »
Une double casquette un brin encombrante. Car les remarques et les questions de l’éditorialiste-intervieweur qui d’ordinaire n’engagent que lui ont un autre écho quand elles émanent du big boss. Elles donnent le ton et la ligne de la station, définissent son identité et sa couleur.
« Vous n’êtes pas de l’UMP, Jean-Pierre Elkabbach ! »
Or en ces temps très sarkozystes, le pdg d’Europe 1 n’est pas des plus neutres et laisse percer un attachement très fort au plus puissant, tĂ©moin ce dialogue entendu en pleine campagne Ă©lectorale. Nous sommes le 28 janvier 2007, Ă quelques semaines de l’élection prĂ©sidentielle, Jean-Pierre Elkabbach reçoit au micro d’Europe 1 un des proches de la candidate SĂ©golène Royal, Jean-Louis Bianco. Le socialiste, très Ă©nervĂ© par un discours de Nicolas Sarkozy dans lequel l’homme de droite s’est emparĂ© de Jean Jaurès, figure historique de la gauche, fait part de son indignation. Une indignation que notre patron de radio ne partage pas et qui le pousse, comme souvent, Ă passer du rĂ´le d’intervieweur Ă celui de juge très affirmatif : « Mais par exemple, intervient-il agacĂ©, Mitterrand pouvait parler de Maurras, de Chardonne… De la gauche, de Blum… » Jusque lĂ rien de grave mais la partie de ping-pong connaĂ®t une Ă©trange tournure quand Jean-Louis Bianco s’en prend Ă « l’inspirateur » supposĂ© du discours, « Franck Tapiro, vous le savez, le conseiller en communication, l’un des nombreux conseillers en communication de Monsieur Sarkozy. » Suite du dialogue :
Jean-Pierre Elkabbach : « Oui, mais enfin, notre inspirateur, ce n’est pas monsieur »
Jean-Louis Bianco : « C’est l’inspirateur... »
Jean-Pierre Elkabbach : « Comment il s’appelle ? »
Jean-Louis Bianco : « Tapiro ! »
Jean-Pierre Elkabbach : « Non, ce n’est pas notre inspirateur. »
Jean-Louis Bianco : « Mais pourquoi vous dites “notre” inspirateur ? »
Jean-Pierre Elkabbach : « Ce n’est pas nos... nos... On n’a pas besoin... »
Jean-Louis Bianco : « Vous n’êtes pas de l’UMP, Jean-Pierre Elkabbach ! »
Jean-Pierre Elkabbach : « Non, non, ni Ă l’UMP, ni... »
Jean-Louis Bianco : « “Notre” inspirateur »â€¦
Un « lapsus » parmi d’autres qui a laissĂ© des traces dans les mĂ©moires des journalistes de la station et dans le petit monde des mĂ©dias parisiens. Difficile en effet après ce « notre » très UMP de ne pas assimiler Europe 1 Ă Nicolas Sarkozy.
C’est qu’en plus des lapsus, il y eut le ton et la manière d’interroger les uns ou les autres. Cette façon de faire la leçon aux syndicalistes qui ne comprennent pas l’importance que lui, baron d’Empire lucide et progressiste, sait accorder aux rĂ©formes du gouvernement ; cet art d’interroger Nicolas Sarkozy en intĂ©grant dans ses questions les lignes force de la pensĂ©e du prĂ©sident comme s’il les faisait siennes ; ce « Bravo ! » lancĂ© avec naturel au socialiste Éric Besson après son ralliement en pleine campagne prĂ©sidentielle au panache du candidat de l’UMP [2].
Au delĂ , il y a ces relations entretenues avec assiduitĂ© avec un ministre puis un candidat puis un PrĂ©sident. Ainsi prend-on l’habitude de le voir dans l’ombre de Nicolas Sarkozy au cours de multiples voyages, non pas, comme le note l’éditorialiste Jean-Michel Aphatie qui en a pourtant vu d’autres, du cĂ´tĂ© des journalistes mais parmi la « dĂ©lĂ©gation officielle », au milieu des ministres et des « invitĂ©s personnels » de l’homme d’État. « N’était-il pas, gĂ©ographiquement et donc professionnellement, passĂ© de l’autre cĂ´tĂ© de la barrière, c’est-Ă -dire exactement Ă l’endroit oĂą les journalistes ne devraient pas ĂŞtre ? » se demande le confrère avant d’avouer que poser la question c’est dĂ©jĂ y rĂ©pondre [3]. Ainsi le patron d’Europe 1 apparaĂ®t-il sur nombre de photos juste derrière le prĂ©sident, ombre fidèle parmi les fidèles, « officiel » perdu parmi les personnalitĂ©s, loin de la « meute » des journalistes repoussĂ©e en pĂ©riphĂ©rie. […]
Un fils (pas très) spirituel
« Ce qui a profondĂ©ment changĂ© avec Sarkozy, estime un journaliste politique, c’est que Elkabbach a participĂ© Ă son ascension, Ă son Ă©closion, il l’a repĂ©rĂ© et aidĂ©. De sorte que les rapports ne sont plus du tout les mĂŞmes qu’avec Chirac ou Mitterrand. » Les relations avec les deux prĂ©dĂ©cesseurs de M. Sarkozy, si elles Ă©taient amicales et suivies, n’en Ă©taient pas moins marquĂ©es par une certaine distance qui sĂ©pare le journaliste du politique. Avec eux, mĂŞme s’il en fut proche, Elkabbach est restĂ© de l’autre cĂ´tĂ© de cette « barrière » qu’évoquait Jean-Michel Aphatie. Avec Sarkozy, ce ne sont plus rĂ©ellement des relations de journaliste Ă politique. Une question d’âge peut-ĂŞtre : Mitterrand et Chirac Ă©taient plus vieux que Jean-Pierre Elkabbach, Nicolas Sarkozy est presque de vingt ans son cadet. Quand les deux premiers se sont lancĂ©s dans la « carrière », notre baron n’était pas encore journaliste ou si jeune, dans le cas de Chirac, qu’il ne pouvait qu’être spectateur. Quand Nicolas Sarkozy entre dans l’arène, Elkabbach est un personnage important du petit univers mĂ©diatico-politique, il en a l’assurance et les certitudes, l’entregent et le bagout, il est en position de pouvoir conseiller et valoriser quelques jeunes ambitieux dont il sait repĂ©rer le talent.
« Il est très content d’avoir connu Sarko quand il avait dix-huit ans, raconte un journaliste d’Europe 1. Très jeune en effet, Sarko le harcèle pour ĂŞtre son invitĂ©. Et Elkabbach sent le mec qui a du potentiel. »
De cette rencontre ancienne, entre celui qui n’est encore personne mais cherche à devenir quelqu’un et celui qui est déjà quelqu’un mais aspire à être encore plus, naissent les prémices d’une complicité qui s’appuie sur les intérêts bien compris de l’un et de l’autre et qui va prendre forme à mesure que le jeune Sarkozy va se faire un nom.
« Elkabbach a toujours Ă©tĂ© Ă l’affĂ»t des “nouveaux talents” de la politique, analyse un journaliste, les gens dont il perçoit qu’ils ont un avenir et, plus prosaĂŻquement, des personnes qui aient le talent et la carrure pour ĂŞtre des “bons clients” de ses Ă©missions politiques. » C’est que, comme l’explique un ex-journaliste d’Europe 1, « il sait qu’un bon interview repose bien sĂ»r sur le talent de l’intervieweur mais aussi sur le charisme de l’interviewĂ©. » […]
« TĂ©lĂ© Sarko »
[…] Sous la prĂ©sidence de Jean-Pierre Elkabbach, Nicolas Sarkozy est l’invitĂ© Ă de nombreuses reprises du journal de 20 heures de France 2, une place enviĂ©e qui lui permet de se faire connaĂ®tre et d’imposer son personnage Ă une large partie des Français. Une prĂ©sence qui rĂ©pond, certes, au fait que le jeune Sarkozy est aussi porte-parole du gouvernement mais pas seulement. Ainsi quand, en fĂ©vrier 1994, il fait paraĂ®tre une biographie du personnage un peu oubliĂ© qu’est Georges Mandel, il a droit aux honneurs de la « grande messe du 20 heures » qui assure Ă son ouvrage une publicitĂ© des plus sympathiques. Peu d’écrivains ont bĂ©nĂ©ficiĂ© d’un tel traitement. […]
Dans l’optique d’Elkabbach, il y a donc aussi la conscience d’avoir affaire Ă une « bĂŞte mĂ©diatique », un brillant interlocuteur, accrocheur, sĂ©ducteur, comme il les aime et avec lesquels il peut mener des entretiens vifs et remarquĂ©s. « Sarkozy, explique un journaliste d’Europe 1, a tout compris de l’art de la communication. Il sait ce qu’attend un type comme Elkabbach : un interview rapide, enlevĂ©, avec du rythme et surtout des infos. Il faut toujours rĂ©server une annonce, un petit scoop qui permettra Ă l’interview d’Elkabbach d’être reprise ou Ă©voquĂ©e par les autres mĂ©dias dans la journĂ©e. Tout le monde vous le dira : Elkabbach fonctionne “Ă la dĂ©pĂŞche” ». Autrement dit, si un ministre ou une personnalitĂ© a la bonne idĂ©e de rĂ©server l’exclusivitĂ© d’une information ou d’un projet au micro de Jean-Pierre Elkabbach, les agences de presse se feront un devoir de rĂ©diger une ou plusieurs dĂ©pĂŞches dans lesquelles elles rappelleront le nom de l’intervieweur et de son Ă©mission. DĂ©pĂŞches qui elles-mĂŞmes seront reprises par la presse, les radios et les tĂ©lĂ©s. De quoi flatter son ego et s’assurer une bonne publicitĂ©.
Car l’intĂ©rĂŞt pour le journaliste dans ce jeu de relations avec le politique ne se limite pas Ă l’espoir de facilitĂ©s de carrière ou de privilèges divers. ĂŠtre l’ami de Nicolas Sarkozy, c’est ĂŞtre au cĹ“ur du pouvoir, ĂŞtre informĂ© en permanence, bĂ©nĂ©ficier avant les confrères de la teneur des dĂ©cisions et des projets. Et pouvoir, dans la guerre sans rĂ©pit qu’est la course aux infos, « griller » les concurrents. Ainsi se noue un rapport dont chacune des deux parties profite Ă tous niveaux, en terme d’information comme en terme de carrière. […]
« Radio Sarko »
[…] « Clairement, dit une journaliste politique d’une radio concurrente, pour Sarkozy, Europe 1 Ă©tait un enjeu considĂ©rable. Autant il Ă©tait peu concernĂ© par une radio comme France Inter qui traditionnellement est Ă©coutĂ©e par un public plutĂ´t Ă gauche, autant il Ă©tait Ă fond sur Europe, attentif au moindre commentaire, mettant une “pression” incroyable sur les journalistes [politiques] de la station. »
« C’est vrai que les choses ont changĂ© avec le dĂ©part de [JĂ©rĂ´me] Bellay, analyse un ancien d’Europe, pas parce que Sarkozy intervenait davantage ou plus directement, moi personnellement je ne l’ai pas vu et je n’ai rien entendu dans ce sens, mais parce que Bellay Ă©tait dans la rĂ©daction, tout le temps, Ă prĂ©parer les Ă©ditions, les journaux. Ça avait des inconvĂ©nients mais ça avait un avantage : il servait de paravent, il Ă©tait solidaire et s’il y avait des retours, c’est par lui que ça passait. Avec Elkabbach, c’était diffĂ©rent. Il Ă©tait rarement lĂ , et quand il y Ă©tait c’était surtout pour son interview du matin, le reste du temps, il dĂ©lĂ©guait. Parfois, simplement, il donnait des infos, en disant : “tiens, j’ai dĂ®nĂ© avec tel ministre, il paraĂ®t que…” Parfois on le croisait Ă des rĂ©ceptions ou des confĂ©rences de presse. On ne savait pas trop au nom de quoi il Ă©tait lĂ . C’était bizarre. »
« Quand j’étais rĂ©dac chef, se souvient un autre ancien, jamais il ne m’a donnĂ© une instruction, jamais. Alors c’est vrai, maintenant que j’y rĂ©flĂ©chis, je pense qu’il y avait beaucoup d’autocensure, de ma part et de la part des autres. Par peur du groupe Lagardère, de lui, des retombĂ©es. Tout un contexte qui faisait que j’étais moins libre qu’aujourd’hui, qu’on n’avait pas les c… de balancer des trucs sur Sarko. Sans doute qu’il n’y avait pas ce mĂŞme rapport qu’avec Bellay, ce cĂ´tĂ© patron solidaire et uni dont on savait qu’il serait lĂ pour nous dĂ©fendre. Avec Elkabbach, franchement, ce n’était pas le cas. On se demandait en cas de clash avec Sarko, dans quel camp il se mettrait… »
Autocensure, peur, retombĂ©es, autant d’élĂ©ments qui ne poussent pas Ă trop enquĂŞter ou critiquer le futur prĂ©sident ? Jean-Pierre Elkabbach affirme qu’il n’est jamais intervenu. Le « contexte » se suffisait Ă lui-mĂŞme. […]
« Comme jadis Ă Versailles »
C’est que Jean-Pierre Elkabbach n’a pas pour ami, on l’aura compris, que Nicolas Sarkozy. Ses relations avec le chef de l’État ne sont pas un accident de parcours, un hasard ou une nĂ©cessitĂ© due Ă un quelconque « coup de foudre de l’amitiĂ© », non, elles sont, au contraire, la partie immergĂ©e de l’iceberg, de toute une vie professionnelle passĂ©e dans l’antichambre du pouvoir.
« Le salon des Ambassadeurs est la pièce centrale, cĂ´tĂ© jardin, du Château [de l’ÉlysĂ©e], Ă©crit SaĂŻd Mahrane. Y accèdent uniquement ceux qui ont un petit point rouge sur leur carton d’invitation. Soit une centaine de personnes sur les 8 000 conviĂ©es ce jour-lĂ . C’Ă©tait le 14 juillet 2008. Dans le salon des Ambassadeurs, les “choses de la cour” se jouaient Ă huis clos. Comme jadis Ă Versailles, entre les pilastres du salon d’Hercule, quand Louis XIV recevait. Étienne Mougeotte, Jean-Pierre Elkabbach et Catherine Nay se disent maintes choses Ă voix basse. [4] » LĂ au milieu des gens qui comptent, dans les salons dorĂ©s de la RĂ©publique, il est Ă son aise, chez lui, allant de l’un Ă l’autre, personnage familier de la cour, baron bien connu ayant survĂ©cu Ă nombre de souverains, marĂ©chal Ă©mĂ©rite des mĂ©dias ayant servi tous les rĂ©gimes. De droite ou de gauche, du centre ou de la pĂ©riphĂ©rie.
« Au fond, analyse Christian Guy, ex-journaliste tĂ©lĂ© qui a travaillĂ© avec Jean-Pierre Elkabbach, il a toujours eu une relation bizarre avec le politique. Ça a dĂ» Ă un moment se mĂ©langer dans sa tĂŞte. Bien sĂ»r, quand on est journaliste politique, on est amenĂ© Ă avoir des relations avec les dirigeants mais il y a une limite, une barrière que l’on perçoit très vite. Lui cherchait Ă aller au-delĂ , entretenait des relations qui n’étaient plus professionnelles, ça nourrissait une ambition, la volontĂ© d’appartenir Ă leur monde, d’être admis parmi eux. Je me suis demandĂ© s’il n’allait pas franchir le pas et finir par abandonner le journalisme pour la politique. » […]
Il frĂ©quente l’ÉlysĂ©e et les ministères, il est de ces « clubs » très parisiens oĂą se cĂ´toie la fine fleur des dĂ©cideurs français. Il fut de la « Fondation Saint-Simon », créée par François Furet puis dissoute en 1999, regroupant intellectuels, grands patrons, hommes de mĂ©dias et hauts responsables politiques. Il est du « Siècle », le « club des clubs », le « rĂ©seau des rĂ©seaux », « la quintessence du pouvoir politique, Ă©conomique et mĂ©diatique » oĂą se retrouvent des gens comme Patrick Poivre d’Arvor, Dominique Strauss-Kahn, Thierry Breton, Claude BĂ©bĂ©ar ou Nicole Notat. « Tous sont membres du Siècle, le plus prestigieux des cercles de dĂ©cideurs hexagonaux. [5] ».Un cercle qui comptait en 2007, selon son secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral Etienne Lacour, outre Nicolas Sarkozy et François Fillon, quinze membres du gouvernement [6].
[…] Une fréquentation assidue qui ne semble pas lui peser pourtant et qu’il assume avec entrain à soixante-dix ans passés. Du petit monde de la politique française, il connaît tous les rouages, les visages et les usages. Il s’y est fait des amis de longues dates, des complices et des intimes : Jacques Attali, Julien Dray, Thierry Breton, Dominique Strauss-Kahn… Il petit-déjeune, déjeune et dîne avec tout ce monde important.
Part-il en vacances ? Il y retrouve Jacques Chirac, adepte comme lui d’un luxueux hĂ´tel de l’île Maurice : « Les promenades [avec Chirac] Ă travers l’île, les dĂ®ners, les conversations, assis Ă la mĂŞme table, lĂ©gère ou graves, souvent personnelles, sont d’ordre privĂ© et le resteront », Ă©crit Jean-Pierre Elkabbach dans un des ses livres. Rentre-t-il de ses vacances ? Il court retrouver le prĂ©sident de l’époque : « François Mitterrand Ă qui rien ne pouvait rester cachĂ© avait aussi appris ces rencontres de vacances. Il m’accueillait parfois Ă mon retour, d’un souriant : “Comment va votre ami mauricien ?” [7] »
A-t-il besoin de prendre une dĂ©cision importante ? Il dĂ®ne avec un ancien ministre de ses amis : « Je connaissais depuis longtemps cet homme politique [Charles Millon] sincère et rĂ©aliste [il sera un des rares prĂ©sidents de rĂ©gion Ă accepter de s’allier au Front National], dotĂ© de fortes convictions qu’il met en Ĺ“uvre depuis longtemps dans sa rĂ©gion. […] Ambitieux, il n’était ni candide, ni cynique. Je lui exposai toutes les hypothèses, j’avais confiance en son exigence et son pragmatisme. » L’ex-ministre lui dit alors : « Il faut […] tenter l’aventure. C’est probablement le sens de ton destin, saisis-le ! » Et notre journaliste indĂ©pendant de conclure : « Ce soir-lĂ , je dĂ©cidai de prĂ©senter ma candidature au poste de prĂ©sident de France TĂ©lĂ©vision. [8] »
L’homme qui murmurait à l’oreille des politiques
[…] Dans le microcosme, on sait l’intĂ©rĂŞt stratĂ©gique de faire entendre sa voix Ă une heure de grande Ă©coute et Ă une Ă©poque oĂą les Ă©missions politiques se font de plus en plus rares. On sait aussi les retombĂ©es positives d’une Ă©mission oĂą, de l’avis gĂ©nĂ©ral, on « ne se sent jamais piĂ©gĂ© », on n’est « jamais pris au dĂ©pourvu ».
Un « travail Ă l’ancienne », selon l’expression d’un journaliste : les interviews sont prĂ©parĂ©es et les questions font l’objet de « nĂ©gociations ». Il ne s’agit pas de passer Ă cĂ´tĂ© du sujet brĂ»lant, l’info polĂ©mique que tout le monde attend, mais il ne s’agit pas non plus de coincer l’invitĂ©. Un jeu d’équilibriste dans lequel Jean-Pierre Elkabbach se montre toujours brillant, quitte Ă , avant de passer Ă l’antenne, convaincre avec insistance l’interviewĂ© d’aborder des thèmes dont il ne veut pas entendre parler. « Il y a toujours un deal, explique un ancien d’Europe 1, poser une seule question sur le sujet qui fâche et promettre ensuite de passer Ă autre chose. “Jean-François CopĂ©, on est obligĂ©s de parler de votre appartement de fonction, je ne vous pose qu’une question mais on ne peut pas passer Ă cĂ´tĂ©”. Il va lui poser la question qui dĂ©range mais l’autre sait qu’Elkabbach n’ira pas trop loin, qu’il va pouvoir rĂ©pondre, qu’il va mĂŞme ĂŞtre briefĂ© pour rĂ©pondre : “RĂ©pondez court, n’en faites pas des tonnes, 30 secondes pas plus, sinon on ne comprend rien.” Il est Ă©tonnant. »
« C’est quelqu’un, confie un autre ancien, qui va toujours discuter avec son invitĂ© avant de l’interroger et se place Ă la limite de l’intervieweur et du conseiller : “tu devrais faire ça, tu devrais dire ceci… Est-ce que tu as quelque chose Ă dire ? Qu’est-ce que tu me donnes ?” Et qui ensuite met en scène son interview par rapport Ă ces Ă©lĂ©ments. C’est un metteur en scène. » […]
Du haut de son trĂ´ne mĂ©diatique, l’homme sĂ©lectionne en fonction de ses propres critères. Il a des inimitiĂ©s, tel le socialiste Arnaud Montebourg qu’il trouve bien trop « jusqu’au-boutiste » ou SĂ©golène Royal, une des rares Ă avoir refusĂ© son invitation, il a des idĂ©es fixes : avoir la carrure et les compĂ©tences, ne pas dĂ©passer les lignes du politiquement acceptable. « Il m’a invitĂ© un jour Ă dĂ©jeuner, confie un dĂ©putĂ© de premier plan, et il m’a posĂ© toute une sĂ©rie de questions. J’avais l’impression de passer un examen. C’était d’autant plus Ă©trange qu’il rĂ©torquait Ă mes points de vue, comme si nous Ă©tions deux hommes politiques face Ă face. Il m’a exposĂ© ses idĂ©es. Ă€ la suite de quoi, j’ai Ă©tĂ© invitĂ© Ă son Ă©mission. » L’homme conçoit son interview comme une Ă©mission importante de la vie politique, pas question donc d’y convier des sans-grade ou des mĂ©diocres. Certains ministres attendent toujours d’y ĂŞtre invitĂ©s, sans rĂ©sultat. Pas question non plus de procĂ©der Ă l’interview sans un peu de cĂ©rĂ©monial. Quand Jean-Pierre Elkabbach reçoit, il est bon de montrer qu’il ne s’agit pas d’un rendez-vous banal ou d’une interview comme on en fait sur les chaĂ®nes concurrentes. […]
Une visite « historique »
Plus que la double casquette de « journaliste indĂ©pendant » et de faire-valoir des sĂ©nateurs, c’est avant tout le cumul privĂ©-public dont use Jean-Pierre Elkabbach qui suscite la critique. « Comment trouver normal, interroge par exemple l’ancien homme fort du Monde, Edwy Plenel, que le responsable d’une radio privĂ©e, propriĂ©tĂ© d’un groupe mĂ©diatique dominant, Lagardère, soit en mĂŞme temps celui d’une tĂ©lĂ©vision publique, celle du SĂ©nat ? Que nos sĂ©nateurs, droite et gauche confondues, assurent en la personne de Jean-Pierre Elkabbach la prĂ©sence Ă demeure auprès de l’une des deux assemblĂ©es parlementaires d’un reprĂ©sentant dĂ©vouĂ© des intĂ©rĂŞts d’un industriel est un Ă©vident mĂ©lange des genres. [9] »
Quand en 2000, il prend la prĂ©sidence de Public SĂ©nat, notre « baron d’Empire » n’est pas encore patron d’Europe 1 mais dĂ©jĂ « conseiller spĂ©cial pour la stratĂ©gie mĂ©dias du Groupe Lagardère ». « J’ai l’assentiment de Jean-Luc et Arnaud Lagardère », se justifie notre journaliste. On les comprend. Ă€ l’heure oĂą se discute Ă l’AssemblĂ©e et au SĂ©nat une nouvelle loi sur l’audiovisuel et au moment oĂą le groupe privĂ© se rĂ©oriente justement pour devenir un poids lourds du paysage mĂ©diatique français, les deux hommes d’affaire ne peuvent pas voir d’un mauvais Ĺ“il leur « conseiller » en « stratĂ©gie mĂ©dias » pĂ©nĂ©trer le cĹ“ur de la RĂ©publique. Combien de grandes sociĂ©tĂ©s rĂŞveraient en effet de bĂ©nĂ©ficier d’un tel appui et s’économiseraient ainsi les frais d’une coĂ»teuse politique de lobbying ?
« Il est dans une confusion des rĂ´les, estime un ancien d’Europe 1. C’est clairement quelqu’un qui travaille pour Lagardère, qui en est le lobbyiste. Il a un bureau rue de Presbourg [siège de la sociĂ©tĂ© Lagardère], un rue François Ier [siège d’Europe 1], un Ă Public SĂ©nat. Il est relation avec les cercles mĂ©diatiques, politiques, Ă©conomiques, dans la confusion permanente. C’est un homme qui est capable de se transformer en promoteur de l’Airbus A380 parce qu’il est fabriquĂ© par EADS dont Lagardère est actionnaire ou d’accompagner Nicolas Sarkozy Ă Alger en tant qu’ami parce qu’il a des liens particuliers avec Bouteflika [prĂ©sident algĂ©rien]. »
Une critique que l’on balaie du cĂ´tĂ© du SĂ©nat arguant que les parlementaires se fĂ©licitent du travail fait par ce « grand professionnel » de l’audiovisuel qui a su donner une visibilitĂ©, une cohĂ©rence et une certaine notoriĂ©tĂ© Ă la chaĂ®ne. Ses liens avec le groupe Lagardère ? Faut-il vraiment se plaindre d’avoir avec soi un homme haut placĂ© dans un groupe qui possède des radios, des journaux, des magazines dans lesquels il est si important d’apparaĂ®tre quand on fait de la politique ?
Seuls les journalistes d’Europe 1 trouvent Ă redire Ă cet Ă©trange mĂ©lange de fonction. En 2008, ils ont jugĂ© un peu saumâtre qu’à quelques mois du renouvellement de son mandat Ă la tĂŞte de Public SĂ©nat, le double prĂ©sident impose en plein journal une interview du… prĂ©sident du SĂ©nat justement. Et de s’interroger sur l’actualitĂ© et l’acuitĂ© de ce brave Christian Poncelet que d’ordinaire les mĂ©dias ne se disputent pas. C’est que, rĂ©pond Jean-Pierre Elkabbach, l’homme est le « deuxième personnage de l’État » et effectuait, avec toute une dĂ©lĂ©gation de sĂ©nateurs, une visite capitale en Chine qui, Ă n’en pas douter, restera dans l’histoire. Ce qui est sĂ»r c’est qu’Elkabbach lui-mĂŞme faisait partie de cette dĂ©lĂ©gation en tant que prĂ©sident de Public SĂ©nat et que le prĂ©sident d’Europe 1 Ă©tait donc aux premières loges pour juger de l’intĂ©rĂŞt du voyage de… son patron.
Vincent Quivy
– Voir aussi sur ce site, l’épisode glorieux rappelĂ© par Vincent Quivy, d’une demande de conseil Ă Nicolas Sarkozy - « Sarkozy, conseiller en recrutement d’Elkabbach : de quoi enflammer les rĂ©dactions ? », fĂ©vrier 2006) -, ainsi que l’analyse dune très complaisante interview : « Jean-Pierre « Elkabbach sert la soupe Ă Nicolas Sarkozy sur Europe 1 », novembre 2006. (Acrimed)