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Médias versus plateformes numériques, le débat crucial des « droits voisins »

par Benjamin Lagues,

Le 12 septembre dernier, le Parlement européen a adopté une directive sur les droits d’auteurs, laquelle crée un droit voisin qui instaurera une taxation des grands groupes numériques (Google, Facebook…) permettant de mieux rémunérer les médias qui leur fournissent du contenu. Le principe : de la même manière que les radios paient la SACEM pour diffuser de la musique afin que les auteurs soient rémunérés, les grandes plateformes numériques, comme par exemple Google et Facebook, devront dorénavant payer pour la diffusion des articles, photographies et vidéos qu’ils référencent et mettent ainsi à disposition des internautes. Un objectif sans doute salutaire, mais servi par un dispositif qui a attiré de nombreuses critiques. Et comme à l’accoutumée, le débat médiatique fut instrumentalisé et pollué par les dirigeants des médias dominants se présentant comme les remparts de la démocratie contre l’hydre des « GAFA ».

L’adoption de cette directive a donné lieu à des prises de position particulièrement clivées par tribunes interposées. Les opposants à la directive [1] mobilisaient trois séries d’arguments. Avec, en premier lieu, la conviction que la mise en œuvre d’un droit voisin constitue une solution court-termiste, contre-productive et dangereuse aux difficultés économiques de la presse, qui revient à institutionnaliser et à accentuer la dépendance des producteurs d’information envers les revenus publicitaires, d’une part, et les plateformes numériques, d’autre part. Certains acteurs ont également mis en garde contre un risque de glissement du dispositif d’un droit d’auteur vers un droit d’éditeur – les titres de presse, chaînes de télévision ou sociétés de production captant l’essentiel des revenus rétrocédés par les plateformes au détriment des journalistes, des auteurs, des photographes ou des réalisateurs. Enfin, des militants de l’internet libre redoutent que le dispositif s’avère liberticide : en mettant en péril le droit de citation ; en ratifiant un modèle économique et institutionnel qui repose sur la collecte et l’exploitation des données personnelles des internautes – tant par les plateformes numériques que par les éditeurs de presse ; en instituant, derrière le filtrage automatisé des contenus, une forme de censure préalable que les plateformes numériques auront la charge d’appliquer.

Du côté des défenseurs de la directive, on met essentiellement en avant deux arguments, qui en réalité n’en font qu’un. Dans une tribune parue le 29 août et signée par 70 journalistes européens, Sammy Ketz, directeur du bureau de l’AFP à Bagdad, souligne à quel point produire de l’information de première main, notamment dans les pays en guerre, coûte cher. Et il ajoute qu’il est inique et intenable que des entreprises comme Google et Facebook continuent à faire des milliards de profit en diffusant des informations sans en rémunérer en retour les producteurs, qui se trouvent qui plus est, pour la plupart, exsangues financièrement. Et comme la directive a également reçu le soutien de plus de 200 personnalités du « monde de la culture » – parmi lesquelles des dirigeants de médias comme l’AFP, TF1, France Télévisions ou Radio France – qui ont signé une tribune initiée par la ministre de la Culture en personne [2], la plupart des médias dominants ont fait campagne en faveur du texte en débat au Parlement européen, et en particulier pour le « droit voisin ».

C’est ainsi qu’on a pu lire, dans une tribune intitulée « Pour la survie de la presse, les géants du Net doivent payer », signée par les directeurs d’agences d’information européennes, dont Fabrice Fries, président de l’AFP, qu’« en vingt ans, les géants du Net ont laminé les médias dits historiques, en dépit des efforts de ceux-ci pour développer, le plus souvent avec succès, une audience numérique. ». L’inénarrable Laurent Joffrin était au rendez-vous dans l’éditorial du 10 septembre de Libération pour dénoncer avec toute la mesure qu’on lui connait « Les pirates contre la presse », et le danger, au cas où la directive européenne n’aurait pas été adoptée, d’assister à une prochaine «  mort de la presse  ». Le registre est le même au Monde, où un éditorial publié le 11 septembre sous un titre alarmiste (« Google, Facebook : menaces sur l’information »), assure qu’il était question lors de ce vote d’«  un défi démocratique majeur  ».

Étrange cadrage éditocratique, pourtant : le problème de la presse est évidemment bien plus large et bien plus ancien que le manque de revenus issus de la publicité en ligne du fait de la concurrence de Google, Facebook et consorts. Une problématique certes réelle, mais plutôt récente.

Surtout, c’est une hypocrisie générale qui s’est exprimée avant et après le vote de la directive européenne. Hypocrisie parce que ces mêmes journaux, par leurs pratiques collectives, amoindrissent le pluralisme qu’ils sont censés garantir et dégradent la qualité de l’information – par exemple en reprenant compulsivement les dépêches aseptisées et standardisées de l’AFP…

Hypocrisie aussi parce que les dirigeants de ces médias dominants qui en appellent à la bonne conscience démocratique des députés européens pour sauver la presse des griffes des mastodontes californiens ne voient pas de problème à être inféodés financièrement aux annonceurs, perfusés d’aides publiques et très largement contrôlés par des industriels et des financiers [3] !

***

Que la presse souffre d’un problème de financement est indéniable. Que ce problème trouve partiellement sa source dans la captation des revenus publicitaires par les grandes entreprises du numérique qui diffusent pourtant leur contenu ne l’est pas moins. D’évidence, des médias d’information pluralistes et bien portants sont un enjeu vital pour la démocratie – c’est la raison même du combat de notre association.

Qu’en revanche, les patrons et dirigeants de la presse française fassent le tour des médias pour clamer l’enjeu vital pour la démocratie que représenterait le « droit voisin », voilà qui est plus problématique. Moins qu’un noble combat, c’est plutôt à un numéro de tartuffes auquel les citoyens ont assisté. Que défendent, en effet, ces médiacrates via cette directive européenne : le principe d’une presse forte et pluraliste, d’un journalisme indépendant et d’une information de qualité… ou leur boutique ?

Car où sont ces mêmes dirigeants de presse lorsqu’il s’agit de défendre d’autres propositions de soutien à la presse, comme par exemple la création d’un service public de l’information et de la culture ? Où sont-ils, ces chevaliers blancs de la démocratie, lorsqu’il s’agit de lutter contre des plans sociaux tous azimuts qui détruisent la presse ? Où sont-ils, ces valeureux combattants pour une presse forte, à l’heure de la précarisation croissante du métier ? Où sont-ils, enfin, quand il s’agit d’assurer un minimum de pluralisme sur des questions politiques de premier plan (traités européens, élections locales et nationales, etc.) ?

Benjamin Lagues

 

Souscription 2018Souscription 2018

Notes

[1Parmi lesquels la Quadrature du Net, le Conseil national du logiciel libre, ou le Syndicat de la presse indépendante d’information en ligne.

[2Tribune intitulée « Le droit d’auteur est aujourd’hui en danger, en France et dans le monde entier. Avec lui, c’est tout notre modèle qui est menacé ».

[3N’oublions pas, en effet, que la prose de Laurent Joffrin est la propriété de Patrick Drahi, président du géant des télécom, Altice ; n’oublions pas non plus que les éditorialistes du Monde sont les employés de Xavier Niel et Matthieu Pigasse, un industriel et un banquier

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