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Lire : Sociologie de la communication politique, de Philippe Riutort (avec un extrait)

Philippe Riutort, Sociologie de la communication politique, Paris, Editions La DĂ©couverte, Collection « Repères », juin 2007, 121 pages.

La communication politique, au sens moderne, dĂ©signe un ensemble de pratiques destinĂ©es Ă  assurer la liaison, notamment par mĂ©dias interposĂ©s, entre les principaux acteurs, individuels et collectifs, de la vie politique et les Ă©lecteurs. Ces pratiques ont dĂ©sormais leurs professionnels et leurs « thĂ©oriciens ». Ce n’est Ă©videmment pas le rĂ©sumĂ© de leurs savoirs que Philippe Riutort propose dans cet ouvrage, mais une approche sociologique de la communication politique.

– Le chapitre I – « MĂ©tamorphoses de la communication politique » - propose quelques « dĂ©tours par l’anthropologie et de l’histoire » qui permettent non seulement de relativiser l’absolue nouveautĂ© du phĂ©nomène, mais d’abord de livrer un aperçu des formes de mise en scène et de lĂ©gitimation de l’autoritĂ© politique, puis des mutations de la reprĂ©sentation politique : des formes et des mutations de la communication politique elle-mĂŞme.

– Le chapitre II – « Naissance(s) de la communication politique moderne » - est consacrĂ© aux conditions d’émergence, d’abord aux USA, des activitĂ©s que dĂ©signe l’expression (« Une invention anglo-saxonne ») et des recherches qui la concernent (« Exposition mĂ©diatique et comportement mĂ©diatiques »).

– Le chapitre III – « La communication politique en pratique » - aborde successivement les « Genèses de la communication publique » (les dĂ©buts de la communication gouvernementale, l’institutionnalisation de la communication publique, les formes locales et europĂ©ennes de la communication), « Le mĂ©tier de communicateur politique » (les formes et l’étendue de sa « professionnalisation »), et, partant, la question de l’extension de son modèle initial, c’est-Ă -dire de « L’ “amĂ©ricanisation” de la communication politique ».

– Le chapitre IV – « Transformations de l’espace public, mutation du jeu politique » - s’efforce de montrer comment, « sous le feu croisĂ© des mĂ©dias et des spĂ©cialistes de la communication », la vie politique change.

H. M.


Extraits du chapitre IV :
Un jeu politique en mutation

[… ] Selon l’heureuse expression de Champagne [1], la vie politique contemporaine s’apparente ainsi Ă  un « cercle politique » reliant professionnels de la politique, aidĂ©s dans leur stratĂ©gie de valorisation de soi par des conseillers en communication, agissant sous le regard de sondeurs prĂŞts Ă  Ă©valuer en quasi-temps rĂ©el leurs « performances », et observĂ©s par des journalistes politiques soucieux de dĂ©coder et de dĂ©monter les « coups mĂ©diatiques ».

Le cercle politique

Les mutations des jeux politiques contemporains relèvent de causes multiples qui excèdent et de loin la seule mĂ©diatisation croissante de l’activitĂ© politique. Parmi celles-ci toutefois, la diffusion intense des sondages d’opinion constitue sans aucun doute un changement structurel de première importance, pas tant d’ailleurs par l’instrument en lui-mĂŞme que par les usages qu’il autorise, en facilitant l’autonomisation d’acteurs autrefois Ă©troitement dĂ©pendants les uns des autres [2]. L’essor d’un vĂ©ritable marchĂ© de la communication politique — qui relie des entreprises autonomes comme les entreprises de presse, les instituts de sondages et les sociĂ©tĂ©s de conseil en communication politique — a contribuĂ© Ă  une mutation structurelle de la vie politique au sein de laquelle le professionnel de la politique n’est plus qu’un protagoniste parmi d’autres, exposĂ© Ă  des critères d’évaluation qu’il ne maĂ®trise pas toujours [3].

Un journalisme politique autorĂ©flexif. — L’évolution contemporaine du journalisme politique peut ĂŞtre (rapidement) dĂ©crite comme un dĂ©salignement progressif Ă  l’égard du champ politique et un glissement vers une « analyse politologique » prenant appui sur l’interprĂ©tation des sondages d’opinion (la figure de « journaliste politologue » Ă©merge vĂ©ritablement en France au cours de la dĂ©cennie 1970), et, dans un deuxième temps, vers le dĂ©montage des « coups mĂ©diatiques » des politiques et de leurs conseillers en communication en s’intĂ©ressant autant — pour emprunter la terminologie de Goffman — aux coulisses qu’à la scène (les dessous d’une prise de position, les raisons du changement de « look » d’un candidat, les prĂ©paratifs d’un meeting ou la disposition des camĂ©ras lors d’un dĂ©bat tĂ©lĂ©visĂ©) [4].

Les journalistes politiques ont ainsi pu faire usage des sondages d’opinion pour s’affranchir peu Ă  peu de leur dĂ©pendance structurale Ă  l’égard du champ politique. Durant les IIIe et IVe RĂ©publiques, le journaliste politique — quasi exclusivement de presse Ă©crite — se faisait chroniqueur, se livrait Ă  l’analyse (pour les plus chevronnĂ©s qui tiraient les leçons des pĂ©ripĂ©ties du jeu parlementaire), se consacrait au compte rendu parlementaire (les sĂ©anciers Ă©taient tenus de restituer les discours publics Ă  la Chambre ou dans les congrès et rĂ©unions partisans alors que les couloiristes, dans la tradition des Ă©chotiers, rapportaient les indiscrĂ©tions) [5]. Les journalistes politiques ne pouvaient guère en ce temps rivaliser avec les politiques aurĂ©olĂ©s de l’onction populaire confĂ©rĂ©e par l’élection. Le rééquilibrage des dernières dĂ©cennies (renforcĂ© dans l’audiovisuel par le poids croissant pris par les chaĂ®nes privĂ©es et la prĂ©dominance des contraintes Ă©conomiques — l’audience — sur les contraintes politiques) est symbolisĂ© par l’avènement d’un journalisme expert fondant ses interventions non plus sur le registre de l’engagement et de la fidĂ©litĂ© Ă  des allĂ©geances politiques (selon le modèle aujourd’hui dĂ©prĂ©ciĂ© du « journaliste engagĂ© »), mais Ă  partir d’une posture de neutralitĂ© confĂ©rĂ©e par l’idĂ©ologie professionnelle (l’« objectivitĂ© »). En parallèle, la gĂ©nĂ©ralisation, Ă  l’initiative des conseillers en communication, du spin control (le fait de « mettre en condition » les journalistes afin qu’ils retiennent du discours politique uniquement ce qu’en souhaite l’émetteur, lui livrant des confidences, jouant habilement du « off », l’alimentant en permanence en « informations ») conduit, par rĂ©flexe d’autodĂ©fense professionnel, les journalistes politiques Ă  se livrer, dans leur couverture de la politique, de façon croissante, au dĂ©voilement des « artifices » et des « mises en scène » de la politique.

Parler au nom de l’opinion. — L’alliance de circonstance instaurĂ©e entre journalistes politiques vedettes, responsables des instituts de sondages et politologues sollicitĂ©s par la presse se cĂ©lĂ©brant mutuellement (comme lors des rituels que constituent les soirĂ©es Ă©lectorales) consolide les positions respectives et aide Ă  faire croire aux verdicts de l’« opinion » Ă©rigĂ©e en juge de paix impartial de l’action politique [6]. Les journalistes peuvent soumettre les questions « que se posent les Français » aux politiques et exiger sur-le-champ une rĂ©ponse. Le « trio » journalistes/sondeurs/politologues parvient ainsi avec succès Ă  faire parler l’ « opinion » d’une seule voix dont ils seraient, Ă  force de la mesurer, meilleurs exĂ©gètes que des politiques prĂ©sumĂ©s « coupĂ©s du terrain ». Ce tour de force symbolique n’a pu advenir qu’en gĂ©nĂ©ralisant la technique du sondage, en ne limitant plus son usage aux seules pĂ©riodes Ă©lectorales Ă  des fins pratiques de prĂ©vision (les intentions de vote) et d’anticipation permanente (l’effet sur l’opinion de telle dĂ©cision ou annonce), mais en questionnant rĂ©gulièrement les « sondĂ©s » sur la popularitĂ© du personnel politique — et celle des personnalitĂ©s de la « sociĂ©tĂ© civile » les plus connues — ainsi que sur les « prĂ©occupations » les plus diverses de la population [7].

La focalisation du commentaire politique sur la horse race bien mise en lumière par Patterson [8] s’explique par le fait que la presse est devenue le premier commanditaire des sondages politiques (les partenariats sont multiples : LH2-LibĂ©ration  ; Ipsos-Le Point  ; Sofres-Le Figaro  ; Ifop-JDD…). Le commentaire journalistique tend alors Ă  devenir essentiellement prĂ©dictif en essayant d’anticiper en permanence les consĂ©quences Ă©ventuelles des jeux tactiques auxquels se livrent les politiques, ainsi que leurs Ă©ventuels effets sur l’« opinion » [9]. Les analyses politiques mĂ©diatiques (les Anglo-Saxons proposent le terme pundit pour dĂ©signer la corporation des « politologues mĂ©diatiques ») reposent ainsi quasi exclusivement dĂ©sormais sur l’emploi de sondages : si leur introduction dans l’espace journalistique s’est produite, aux États-Unis, dès la fin des annĂ©es 1930, ce n’est vĂ©ritablement que depuis le milieu des annĂ©es 1970 qu’ils sont devenus une ressource argumentative permanente du commentaire journalistique [10]. Cet usage journalistique des sondages tend Ă  repĂ©rer une opinion commune majoritaire qui s’imposerait d’elle-mĂŞme [11]. Elle s’énonce benoĂ®tement, Ă  la tĂ©lĂ©vision amĂ©ricaine, par la formule « Polls say  » ou « Polls show  », offre aux journalistes l’occasion de tester le potentiel Ă©lectoral des prĂ©tendants et instille parfois un doute - gĂ©nĂ©ralement de courte durĂ©e - lorsque le rĂ©sultat final s’écarte des prĂ©dictions (comme lors de l’élection prĂ©sidentielle française de 1995, oĂą l’ordre d’arrivĂ©e du premier tour a surpris les commentateurs : la première place de L. Jospin, comme le duel serrĂ© entre J. Chirac et E. Balladur pour la deuxième place).

Ă€ l’aide d’une typologie des modes de sollicitation de l’opinion publique dans l’information tĂ©lĂ©visĂ©e en Angleterre, Brookes, Lewis et Wahl-Jorgensen [12] proposent de distinguer les rĂ©fĂ©rences journalistiques aux sondages d’opinion de l’invocation d’opinions publiques spĂ©cifiques (prenant appui sur des groupes sociaux identifiables : manifestants, habitants d’un quartier…) et, enfin, de la vox populi (reprĂ©sentĂ©e Ă  la tĂ©lĂ©vision par les micros-trottoirs interrogeant l’« homme (ou la femme) de la rue »). Si des diffĂ©rences sont nettement perceptibles entre ces modes de reprĂ©sentation concurrentiels de l’opinion, leurs usages stratĂ©giques par les politiques (un sondage qui prĂ©conise Ă  69 % la renationalisation des chemins de fer britanniques est passĂ© sous silence car il cadre mal avec l’offre programmatique des deux principaux partis en compĂ©tition) comme par les journalistes (le « peuple » tĂ©lĂ©visĂ© se prĂ©sente sous un air apathique, dĂ©sengagĂ© et souvent cynique [13]) reviennent Ă  Ă©dulcorer les « opinions » anonymes et Ă  exporter, par ricochet, chez les Ă©lecteurs, les prĂ©occupations et les visions des acteurs et commentateurs lĂ©gitimes du jeu politique. Alors que l’usage journalistique des sondages d’opinion est ajustĂ© sur la horse race, l’opinion des « gens de la rue » porte principalement sur les enjeux (issues) et exprime souvent leurs attentes et leurs dĂ©sillusions en matière politique [14], comme cela avait pu ĂŞtre notĂ© en France, Ă  propos des Ă©carts de questionnement entre les journalistes politiques et les « anonymes » convoquĂ©s sur les plateaux tĂ©lĂ©visĂ©s [15].

Le marchĂ© des sondages, dont les commanditaires principaux demeurent les pouvoirs publics, les partis politiques et la presse, n’a cessĂ© dès lors de prendre de l’importance au point de rendre possible la constitution de fortunes rapides pour certains de ses pionniers, constituer une activitĂ© lucrative (si les sondages politiques ne reprĂ©sentent qu’entre 5 % et 10 % du chiffre d’affaires des instituts français, le marchĂ© mondial des sondages dĂ©passe 16 milliards d’euros et ses principaux clients sont les firmes multinationales) ainsi qu’un dĂ©bouchĂ© professionnel enviable pour des Ă©tudiants en sciences sociales. La reconnaissance sociale des sondeurs (tribune en « une » des quotidiens de rĂ©fĂ©rence, interventions publiques lors des soirĂ©es Ă©lectorales) a bĂ©nĂ©ficiĂ© de la sollicitation rĂ©gulière dont ils sont l’objet par les journalistes qui les crĂ©ditent du rĂ´le d’expert — parfois mĂŞme lorsqu’ils ne disposent pas de chiffres Ă  portĂ©e de main ! — en acclimatant la technique Ă©sotĂ©rique du sondage, dont les rĂ©sultats les plus spectaculaires peuvent s’apparenter Ă  des scoops.

Les « politologues mĂ©diatiques » parfois assimilĂ©s aux sondeurs, en raison de la porositĂ© des frontières, peuvent revendiquer leurs titres et positions universitaires pour intervenir rĂ©gulièrement dans la presse, exercer une activitĂ© (professionnelle) complĂ©mentaire et cautionner par leur crĂ©dit scientifique toute opĂ©ration journalistique, Ă  la manière des hit-parades mĂŞlant des sportifs, des personnes de la « sociĂ©tĂ© civile » fortement consensuelles (mesurant le degrĂ© de sympathie de la cause dĂ©fendue) et des politiques Ă©valuĂ©s selon des critères explicitement non politiques. Les dĂ©bats politiques, Ă  l’image des face-Ă -face tĂ©lĂ©visĂ©s, font Ă  leur tour l’objet d’évaluations instantanĂ©es (Qui a gagnĂ© ?) : les verdicts des sondages ne peuvent que s’imposer et modeler les commentaires journalistiques afin d’épouser ce qui est perçu comme l’opinion majoritaire [16].

Cette logique circulaire de l’information (un sondage appelle un deuxième sondage qui, Ă  son tour, etc.) diffuse l’ordre du jour des professionnels de la communication politique, qui s’impose comme une Ă©vidence et tend parfois, par ricochet, Ă  ĂŞtre repris Ă  leur compte par certaines catĂ©gories de publics. Le dĂ©bat demeure cependant toujours ouvert sur le point de savoir quelles catĂ©gories d’électeurs sont les plus sensibles Ă  l’ordre du jour sondagier : seraient-ce les plus dĂ©munis culturellement, placĂ©s Ă  la remorque de la doxa ou, Ă  l’inverse, les plus informĂ©s politiquement et, cela va de pair, les plus dotĂ©s culturellement qui se soumettraient volontiers au « sens commun savant » politologicosondagier [17] ? De mĂŞme, les sondages d’intentions de vote renforceraient-ils les « gagnants » annoncĂ©s (l’effet band-wagon) ou, au contraire, encourageraient-ils la dĂ©fection de ceux qui croient la victoire assurĂ©e et, en parallèle, la remobilisation de leurs adversaires (l’effet underdog) ? La question demeure posĂ©e [18], Ă  laquelle s’ajoute celle de la perception des « effets » par les intĂ©ressĂ©s : l’« effet troisième personne » inviterait Ă  croire plus volontiers Ă  la vulnĂ©rabilitĂ© des « autres » qu’à la sienne et, fort de ce principe, Ă  sous-estimer ainsi l’éventuel impact sur soi-mĂŞme et Ă  majorer celui exercĂ© sur autrui [19]. L’interrogation possède le mĂ©rite de ne pas accepter sans examen les Ă©ventuels effets exercĂ©s par les visions mĂ©diatiques, ce que certains rĂ©sultats Ă©lectoraux en dĂ©calage avec l’opinion mĂ©diatique dominante semblent accrĂ©diter en infligeant un dĂ©menti empirique Ă  Ă©lucider (le « non » français au rĂ©fĂ©rendum de mai 2005 portant sur le TraitĂ© constitutionnel europĂ©en en constitue une illustration).

Un nouveau mĂ©tier politique ?

Il faudrait se garder de conclure trop hâtivement Ă  la dĂ©faite des politiques, rĂ©duits Ă  de simples jouets tĂ©lĂ©guidĂ©s par des professionnels de la communication triomphants. Si les politiques ne peuvent plus guère aujourd’hui contester les verdicts sondagiers, sauf Ă  paraĂ®tre mauvais joueurs (on peut toujours invalider les sondages lorsqu’ils vous sont dĂ©favorables et dĂ©celer un enseignement lors d’une embellie), l’une de leurs actions primordiales — secondĂ©s pour ce faire par les conseillers en communication — peut consister Ă  amĂ©liorer leur cote dans l’opinion afin de bĂ©nĂ©ficier d’une « popularitĂ© de papier » susceptible de leur octroyer un crĂ©dit symbolique reconvertible le cas Ă©chĂ©ant en postes politiques, particulièrement lorsqu’ils ne disposent pas de position d’autoritĂ©(au sein d’un Ă©tat-major de parti ou une position gouvernementale).

ContrĂ´ler sa popularitĂ©. — Agir sur sa cote de popularitĂ© - et recourir aux prĂ©cieux conseils des experts en communication pour y parvenir - s’apparente dĂ©sormais Ă  une nĂ©cessitĂ© du « spectacle politique » [20]. Le mythe R. Reagan, « grand communicateur » [21], a valeur d’exemple : loin de ne reposer que sur les vertus du prĂ©sident des États-Unis Ă©lu en 1980, la construction de cette rĂ©putation repose sur un savoureux paradoxe puisqu’elle s’est imposĂ©e au moment mĂŞme oĂą sa cote de popularitĂ© ne parvenait pas Ă  dĂ©coller. En contrepartie, l’état-major de Reagan a fortement investi dans les relations avec la presse ainsi qu’en direction du Congrès en mobilisant systĂ©matiquement les courants d’opinion conservateurs invitĂ©s Ă  relayer publiquement les positions du prĂ©sident sur ses thèmes de prĂ©dilection. De sorte que la popularitĂ© de Reagan, que les journalistes ont attribuĂ©e volontiers Ă  ses qualitĂ©s personnelles et Ă  ses dons oratoires, semble avoir Ă©tĂ© le rĂ©sultat d’un intense et efficace travail de coulisses.

La quĂŞte de popularitĂ© passe parfois par le contrĂ´le en amont de la production de sondages […] Les sondages d’opinion ont Ă©tĂ© intĂ©grĂ©s complètement, Ă  partir de Nixon, Ă  la conduite quotidienne des affaires publiques, la Maison Blanche devenant mĂŞme, durant sa prĂ©sidence, le principal commanditaire des instituts avec la bagatelle de 233 sondages, avoisinant la somme de 5 millions de dollars. En outre, la cooptation de sondeurs Ă©minents au sein mĂŞme de l’équipe prĂ©sidentielle a offert au prĂ©sident une maĂ®trise considĂ©rable de la production et de la publication des sondages, lui permettant de produire un discours de justification immĂ©diat des choix politiques arrĂŞtĂ©s. Loin de se rĂ©duire Ă  une soumission au « verdict de l’opinion », la gĂ©nĂ©ralisation de l’usage des sondages dans la vie politique invite les professionnels de la politique les plus Ă©minents Ă  s’en rĂ©server sinon l’usage, du moins l’interprĂ©tation lĂ©gitime. Jacobs et Shapir [22] vont mĂŞme jusqu’à soutenir […] que l’administration Nixon serait intervenue directement sur les principaux instituts (Louis Harris et Gallup) afin de manipuler les rĂ©sultats pour les mettre en conformitĂ© avec les intĂ©rĂŞts politiques de la prĂ©sidence. […]

ĂŠtre soi-mĂŞme… dans les mĂ©dias. — La mĂ©diatisation de la politique ne saurait ainsi s’imposer expressĂ©ment contre la volontĂ© des politiques. Si la « balance des pouvoirs » semble s’être rééquilibrĂ©e entre professionnels de la politique et ceux des mĂ©dias, depuis le milieu des annĂ©es 1980 et la multiplication des rĂ©seaux de communication privĂ©s (des stations de radio aux chaĂ®nes de tĂ©lĂ©vision en passant par les blogs), la subordination du champ mĂ©diatique au champ politique se maintient au sommet (nomination des dirigeants de chaĂ®nes publiques, des instances de contrĂ´le de l’audiovisuel et passation de contrats au nom de l’État avec les principaux rĂ©seaux privĂ©s). L’essor d’un traitement de la politique mettant l’accent sur la dimension privĂ©e des protagonistes, la psychologie des personnages, peut certes ĂŞtre prĂ©sentĂ© comme un « glissement du spectacle politique » mais Ă©tait dĂ©jĂ  prĂ©sent sous certains aspects : dès les dĂ©buts de la Ve RĂ©publique, le prĂ©sidentiable ne manquait pas de poser dans Paris-Match avec son Ă©pouse pour incarner le couple idĂ©al et rassurer sur la « normalitĂ© » privĂ©e du personnage public [23]. Cette exposition de soi progresse sans commune mesure avec la multiplication des talk-shows, particulièrement aux États-Unis oĂą la participation rĂ©gulière des politiques s’est banalisĂ©e [24]. Ce type de programmes reprĂ©sente des risques extrĂŞmement variĂ©s pour les politiques [25].

Si certaines Ă©missions traitent le professionnel de la politique en vedette Ă  cĂ©lĂ©brer, d’autres le soumettent Ă  des logiques de prise de parole moins familières (s’intercaler entre deux personnalitĂ©s de l’entertainment) et le placent dans une situation de double contrainte : Ă©viter de perdre son crĂ©dit en n’évoquant que des choses futiles mais… ne pas faire baisser l’audience et susciter l’ennui avec des propos soporifiques. Les conditions d’énonciation du discours politique s’en trouvent transformĂ©es dans la mesure oĂą l’homme politique prĂ©sent dans les mĂ©dias perd en grande partie des attributs essentiels de son autoritĂ© avec la rarĂ©faction des Ă©missions politiques — en dehors des pĂ©riodes Ă©lectorales : Hallin [26] a pu faire remarquer, Ă  propos de la couverture de l’élection prĂ©sidentielle aux États-Unis, que le temps accordĂ© Ă  la petite phrase politique (sound bite) au sein des journaux tĂ©lĂ©visĂ©s a rĂ©trogradĂ© en moyenne de 43 secondes en 1968 Ă  9 secondes vingt ans plus tard, alors que Kavanagh [27] l’estime Ă  18 secondes en moyenne pour les lĂ©gislatives britanniques de 1992. Le discours politique mĂ©diatisĂ©, et particulièrement tĂ©lĂ©visĂ©, prĂ©sente la spĂ©cificitĂ© de s’adresser plus souvent qu’autrefois Ă  des publics hĂ©tĂ©rogènes, dont l’intĂ©rĂŞt pour la politique est pour le moins contrastĂ©.

Ă€ mille lieues des tâtonnements de la première intrusion des camĂ©ras dans les lieux du pouvoir, qui montrait, en 1956, un prĂ©sident du Conseil (G. Mollet) entrebâillant les portes de Matignon Ă  un journaliste vedette (P. Sabbagh), gĂŞnĂ©s l’un et l’autre par cette proximitĂ© inhabituelle [28], les politiques intègrent aujourd’hui pleinement les logiques communicationnelles dans leur activitĂ© en tentant d’anticiper les Ă©ventuels effets produits par la mĂ©diatisation de leurs dĂ©cisions, de leurs prises de position et de leur image publiques. Ne se contentant plus d’attendre d’éventuels retentissements mĂ©diatiques de leur action, ils sont incitĂ©s Ă  produire des Ă©vĂ©nements pour les mĂ©dias (allant jusqu’à offrir, par exemple dans le cas de l’UMP, des images des discours du leader aux chaĂ®nes de tĂ©lĂ©vision, tournĂ©es par les sociĂ©tĂ©s de production liĂ©es au parti). BĂ©nĂ©ficier d’un fort impact mĂ©diatique (mesurĂ© par des entreprises de conseil politique, comme l’unitĂ© de bruit mĂ©diatique [UBM] qui vise Ă  Ă©valuer la prĂ©sence d’un acteur politique dans la presse Ă©crite, la radio et les journaux tĂ©lĂ©visĂ©s) peut finir par constituer une composante apprĂ©ciable du capital politique.

La hiĂ©rarchie politique est confortĂ©e, au sein de l’univers mĂ©diatique, tant par la couverture politique qui privilĂ©gie le gouvernement et les grandes formations politiques (ainsi que le prĂ©voient en France les règles Ă©tablies par le CSA) que par les invitations dans les Ă©missions politiques de premier plan [29]. Ă€ un « cens mĂ©diatique » [30] qui renseigne sur le filtrage opĂ©rĂ© par les mĂ©dias (particulièrement gĂ©nĂ©ralistes et en prime time) en faveur des dĂ©tenteurs des positions politiques Ă©levĂ©es s’ajoute un traitement inĂ©gal : le ton de l’entretien, le type de questions, la nature du reportage introductif varient sensiblement en fonction du capital politique possĂ©dĂ© par l’invitĂ© (Ă  la manière de Christine Clerc du Figaro reprochant, lors d’une Heure de vĂ©ritĂ©, Ă  Arlette Laguiller de parler de la Russie sans y avoir mis les pieds). La question des « gaffes »et des Ă©ventuelles erreurs de communication en tĂ©moigne : si elles rĂ©vèlent la force de l’illusio propre au champ politique et les impitoyables sanctions Ă  ses moindres manquements (la violation des règles fondatrices du jeu et particulièrement celle qui consiste Ă  « croire »et Ă  « faire croire » en la politique) [31], elles fournissent Ă©galement des indications sur le statut des auteurs ; une « gaffe » sera interprĂ©tĂ©e comme un « coup » lorsque l’acteur politique dispose d’une position Ă©levĂ©e mais conserve son statut de « gaffe » - et sera dĂ©noncĂ©e comme telle par les mĂ©dias - lorsqu’elle Ă©mane d’une personnalitĂ© de « second plan » [32].

Capital politique et capital médiatique

Si, pour les plus hauts titulaires des fonctions politiques (prĂ©sident de la RĂ©publique, Premier ministre, voire leader(s) de l’opposition), l’accès aux mĂ©dias est automatique et souvent maĂ®trisĂ© (ĂŞtre invitĂ© au journal tĂ©lĂ©visĂ© pose rarement problème), la situation est loin d’être comparable pour les autres acteurs politiques. Devenir un « bon client » des mĂ©dias nĂ©cessite de lourds investissements Ă  leur endroit (se montrer disponible et accepter les invitations, livrer des confidences et des informations exclusives Ă  la manière d’un AndrĂ© Santini, d’une Roselyne Bachelot ou d’un Jack Lang) et peut se convertir en une notoriĂ©tĂ©, voire un capital de sympathie apprĂ©ciable, parfois susceptible d’engendrer des retombĂ©es politiques durables. La conversion n’est cependant pas automatique : le capital mĂ©diatique apparaĂ®t intrinsèquement fragile lorsqu’il ne prend pas appui sur des positions politiques consolidĂ©es, peut faire l’objet de brusques dĂ©valuations lorsque l’engouement pour une personnalitĂ© s’estompe en raison de la logique circulaire qui rĂ©git la production de l’information et ne se traduit pas toujours, loin de lĂ , en succès Ă©lectoral (comme l’illustrent les parachutages ratĂ©s de Jean-Jacques Servan-Schreiber ou de Bernard Kouchner).

L’un des effets inattendus de la communication politique est d’inviter enfin les professionnels de la politique Ă  surenchĂ©rir dans diverses stratĂ©gies de prĂ©sentation de soi mettant en exergue leur « authenticitĂ© », par-delĂ  les masques de la vie publique (mĂ©diatisĂ©e). L’exercice d’un mĂ©tier politique sous le regard quasi permanent des mĂ©dias incite les politiques Ă  ne plus attendre, comme autrefois, la fin de leur parcours politique pour se livrer Ă  des confidences (rĂ©diger ses MĂ©moires), mais Ă  tĂ©moigner rĂ©gulièrement de leurs appĂ©tences et de leur vocation pour l’exercice du « mĂ©tier » politique [33] : ils peuvent ainsi pĂ©riodiquement proclamer le maintien de la flamme qui les anime en dĂ©pit des mises en scène auxquels ils recourent… et qu’ils disent devoir supporter, bien malgrĂ© eux, comme une Ă©pouvantable gĂŞne. […]

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