La communication politique, au sens moderne, dĂ©signe un ensemble de pratiques destinĂ©es Ă assurer la liaison, notamment par mĂ©dias interposĂ©s, entre les principaux acteurs, individuels et collectifs, de la vie politique et les Ă©lecteurs. Ces pratiques ont dĂ©sormais leurs professionnels et leurs « thĂ©oriciens ». Ce n’est Ă©videmment pas le rĂ©sumĂ© de leurs savoirs que Philippe Riutort propose dans cet ouvrage, mais une approche sociologique de la communication politique.
– Le chapitre I – « MĂ©tamorphoses de la communication politique » - propose quelques « dĂ©tours par l’anthropologie et de l’histoire » qui permettent non seulement de relativiser l’absolue nouveautĂ© du phĂ©nomène, mais d’abord de livrer un aperçu des formes de mise en scène et de lĂ©gitimation de l’autoritĂ© politique, puis des mutations de la reprĂ©sentation politique : des formes et des mutations de la communication politique elle-mĂŞme.
– Le chapitre II – « Naissance(s) de la communication politique moderne » - est consacrĂ© aux conditions d’émergence, d’abord aux USA, des activitĂ©s que dĂ©signe l’expression (« Une invention anglo-saxonne ») et des recherches qui la concernent (« Exposition mĂ©diatique et comportement mĂ©diatiques »).
– Le chapitre III – « La communication politique en pratique » - aborde successivement les « Genèses de la communication publique » (les dĂ©buts de la communication gouvernementale, l’institutionnalisation de la communication publique, les formes locales et europĂ©ennes de la communication), « Le mĂ©tier de communicateur politique » (les formes et l’étendue de sa « professionnalisation »), et, partant, la question de l’extension de son modèle initial, c’est-Ă -dire de « L’ “amĂ©ricanisation” de la communication politique ».
– Le chapitre IV – « Transformations de l’espace public, mutation du jeu politique » - s’efforce de montrer comment, « sous le feu croisĂ© des mĂ©dias et des spĂ©cialistes de la communication », la vie politique change.
H. M.
Un jeu politique en mutation
[… ] Selon l’heureuse expression de Champagne [1], la vie politique contemporaine s’apparente ainsi Ă un « cercle politique » reliant professionnels de la politique, aidĂ©s dans leur stratĂ©gie de valorisation de soi par des conseillers en communication, agissant sous le regard de sondeurs prĂŞts Ă Ă©valuer en quasi-temps rĂ©el leurs « performances », et observĂ©s par des journalistes politiques soucieux de dĂ©coder et de dĂ©monter les « coups mĂ©diatiques ».
Les mutations des jeux politiques contemporains relèvent de causes multiples qui excèdent et de loin la seule mĂ©diatisation croissante de l’activitĂ© politique. Parmi celles-ci toutefois, la diffusion intense des sondages d’opinion constitue sans aucun doute un changement structurel de première importance, pas tant d’ailleurs par l’instrument en lui-mĂŞme que par les usages qu’il autorise, en facilitant l’autonomisation d’acteurs autrefois Ă©troitement dĂ©pendants les uns des autres [2]. L’essor d’un vĂ©ritable marchĂ© de la communication politique — qui relie des entreprises autonomes comme les entreprises de presse, les instituts de sondages et les sociĂ©tĂ©s de conseil en communication politique — a contribuĂ© Ă une mutation structurelle de la vie politique au sein de laquelle le professionnel de la politique n’est plus qu’un protagoniste parmi d’autres, exposĂ© Ă des critères d’évaluation qu’il ne maĂ®trise pas toujours [3].
Un journalisme politique autorĂ©flexif. — L’évolution contemporaine du journalisme politique peut ĂŞtre (rapidement) dĂ©crite comme un dĂ©salignement progressif Ă l’égard du champ politique et un glissement vers une « analyse politologique » prenant appui sur l’interprĂ©tation des sondages d’opinion (la figure de « journaliste politologue » Ă©merge vĂ©ritablement en France au cours de la dĂ©cennie 1970), et, dans un deuxième temps, vers le dĂ©montage des « coups mĂ©diatiques » des politiques et de leurs conseillers en communication en s’intĂ©ressant autant — pour emprunter la terminologie de Goffman — aux coulisses qu’à la scène (les dessous d’une prise de position, les raisons du changement de « look » d’un candidat, les prĂ©paratifs d’un meeting ou la disposition des camĂ©ras lors d’un dĂ©bat tĂ©lĂ©visĂ©) [4].
Les journalistes politiques ont ainsi pu faire usage des sondages d’opinion pour s’affranchir peu Ă peu de leur dĂ©pendance structurale Ă l’égard du champ politique. Durant les IIIe et IVe RĂ©publiques, le journaliste politique — quasi exclusivement de presse Ă©crite — se faisait chroniqueur, se livrait Ă l’analyse (pour les plus chevronnĂ©s qui tiraient les leçons des pĂ©ripĂ©ties du jeu parlementaire), se consacrait au compte rendu parlementaire (les sĂ©anciers Ă©taient tenus de restituer les discours publics Ă la Chambre ou dans les congrès et rĂ©unions partisans alors que les couloiristes, dans la tradition des Ă©chotiers, rapportaient les indiscrĂ©tions) [5]. Les journalistes politiques ne pouvaient guère en ce temps rivaliser avec les politiques aurĂ©olĂ©s de l’onction populaire confĂ©rĂ©e par l’élection. Le rééquilibrage des dernières dĂ©cennies (renforcĂ© dans l’audiovisuel par le poids croissant pris par les chaĂ®nes privĂ©es et la prĂ©dominance des contraintes Ă©conomiques — l’audience — sur les contraintes politiques) est symbolisĂ© par l’avènement d’un journalisme expert fondant ses interventions non plus sur le registre de l’engagement et de la fidĂ©litĂ© Ă des allĂ©geances politiques (selon le modèle aujourd’hui dĂ©prĂ©ciĂ© du « journaliste engagĂ© »), mais Ă partir d’une posture de neutralitĂ© confĂ©rĂ©e par l’idĂ©ologie professionnelle (l’« objectivitĂ© »). En parallèle, la gĂ©nĂ©ralisation, Ă l’initiative des conseillers en communication, du spin control (le fait de « mettre en condition » les journalistes afin qu’ils retiennent du discours politique uniquement ce qu’en souhaite l’émetteur, lui livrant des confidences, jouant habilement du « off », l’alimentant en permanence en « informations ») conduit, par rĂ©flexe d’autodĂ©fense professionnel, les journalistes politiques Ă se livrer, dans leur couverture de la politique, de façon croissante, au dĂ©voilement des « artifices » et des « mises en scène » de la politique.
Parler au nom de l’opinion. — L’alliance de circonstance instaurĂ©e entre journalistes politiques vedettes, responsables des instituts de sondages et politologues sollicitĂ©s par la presse se cĂ©lĂ©brant mutuellement (comme lors des rituels que constituent les soirĂ©es Ă©lectorales) consolide les positions respectives et aide Ă faire croire aux verdicts de l’« opinion » Ă©rigĂ©e en juge de paix impartial de l’action politique [6]. Les journalistes peuvent soumettre les questions « que se posent les Français » aux politiques et exiger sur-le-champ une rĂ©ponse. Le « trio » journalistes/sondeurs/politologues parvient ainsi avec succès Ă faire parler l’ « opinion » d’une seule voix dont ils seraient, Ă force de la mesurer, meilleurs exĂ©gètes que des politiques prĂ©sumĂ©s « coupĂ©s du terrain ». Ce tour de force symbolique n’a pu advenir qu’en gĂ©nĂ©ralisant la technique du sondage, en ne limitant plus son usage aux seules pĂ©riodes Ă©lectorales Ă des fins pratiques de prĂ©vision (les intentions de vote) et d’anticipation permanente (l’effet sur l’opinion de telle dĂ©cision ou annonce), mais en questionnant rĂ©gulièrement les « sondĂ©s » sur la popularitĂ© du personnel politique — et celle des personnalitĂ©s de la « sociĂ©tĂ© civile » les plus connues — ainsi que sur les « prĂ©occupations » les plus diverses de la population [7].
La focalisation du commentaire politique sur la horse race bien mise en lumière par Patterson [8] s’explique par le fait que la presse est devenue le premier commanditaire des sondages politiques (les partenariats sont multiples : LH2-LibĂ©ration ; Ipsos-Le Point ; Sofres-Le Figaro ; Ifop-JDD…). Le commentaire journalistique tend alors Ă devenir essentiellement prĂ©dictif en essayant d’anticiper en permanence les consĂ©quences Ă©ventuelles des jeux tactiques auxquels se livrent les politiques, ainsi que leurs Ă©ventuels effets sur l’« opinion » [9]. Les analyses politiques mĂ©diatiques (les Anglo-Saxons proposent le terme pundit pour dĂ©signer la corporation des « politologues mĂ©diatiques ») reposent ainsi quasi exclusivement dĂ©sormais sur l’emploi de sondages : si leur introduction dans l’espace journalistique s’est produite, aux États-Unis, dès la fin des annĂ©es 1930, ce n’est vĂ©ritablement que depuis le milieu des annĂ©es 1970 qu’ils sont devenus une ressource argumentative permanente du commentaire journalistique [10]. Cet usage journalistique des sondages tend Ă repĂ©rer une opinion commune majoritaire qui s’imposerait d’elle-mĂŞme [11]. Elle s’énonce benoĂ®tement, Ă la tĂ©lĂ©vision amĂ©ricaine, par la formule « Polls say » ou « Polls show », offre aux journalistes l’occasion de tester le potentiel Ă©lectoral des prĂ©tendants et instille parfois un doute - gĂ©nĂ©ralement de courte durĂ©e - lorsque le rĂ©sultat final s’écarte des prĂ©dictions (comme lors de l’élection prĂ©sidentielle française de 1995, oĂą l’ordre d’arrivĂ©e du premier tour a surpris les commentateurs : la première place de L. Jospin, comme le duel serrĂ© entre J. Chirac et E. Balladur pour la deuxième place).
Ă€ l’aide d’une typologie des modes de sollicitation de l’opinion publique dans l’information tĂ©lĂ©visĂ©e en Angleterre, Brookes, Lewis et Wahl-Jorgensen [12] proposent de distinguer les rĂ©fĂ©rences journalistiques aux sondages d’opinion de l’invocation d’opinions publiques spĂ©cifiques (prenant appui sur des groupes sociaux identifiables : manifestants, habitants d’un quartier…) et, enfin, de la vox populi (reprĂ©sentĂ©e Ă la tĂ©lĂ©vision par les micros-trottoirs interrogeant l’« homme (ou la femme) de la rue »). Si des diffĂ©rences sont nettement perceptibles entre ces modes de reprĂ©sentation concurrentiels de l’opinion, leurs usages stratĂ©giques par les politiques (un sondage qui prĂ©conise Ă 69 % la renationalisation des chemins de fer britanniques est passĂ© sous silence car il cadre mal avec l’offre programmatique des deux principaux partis en compĂ©tition) comme par les journalistes (le « peuple » tĂ©lĂ©visĂ© se prĂ©sente sous un air apathique, dĂ©sengagĂ© et souvent cynique [13]) reviennent Ă Ă©dulcorer les « opinions » anonymes et Ă exporter, par ricochet, chez les Ă©lecteurs, les prĂ©occupations et les visions des acteurs et commentateurs lĂ©gitimes du jeu politique. Alors que l’usage journalistique des sondages d’opinion est ajustĂ© sur la horse race, l’opinion des « gens de la rue » porte principalement sur les enjeux (issues) et exprime souvent leurs attentes et leurs dĂ©sillusions en matière politique [14], comme cela avait pu ĂŞtre notĂ© en France, Ă propos des Ă©carts de questionnement entre les journalistes politiques et les « anonymes » convoquĂ©s sur les plateaux tĂ©lĂ©visĂ©s [15].
Le marchĂ© des sondages, dont les commanditaires principaux demeurent les pouvoirs publics, les partis politiques et la presse, n’a cessĂ© dès lors de prendre de l’importance au point de rendre possible la constitution de fortunes rapides pour certains de ses pionniers, constituer une activitĂ© lucrative (si les sondages politiques ne reprĂ©sentent qu’entre 5 % et 10 % du chiffre d’affaires des instituts français, le marchĂ© mondial des sondages dĂ©passe 16 milliards d’euros et ses principaux clients sont les firmes multinationales) ainsi qu’un dĂ©bouchĂ© professionnel enviable pour des Ă©tudiants en sciences sociales. La reconnaissance sociale des sondeurs (tribune en « une » des quotidiens de rĂ©fĂ©rence, interventions publiques lors des soirĂ©es Ă©lectorales) a bĂ©nĂ©ficiĂ© de la sollicitation rĂ©gulière dont ils sont l’objet par les journalistes qui les crĂ©ditent du rĂ´le d’expert — parfois mĂŞme lorsqu’ils ne disposent pas de chiffres Ă portĂ©e de main ! — en acclimatant la technique Ă©sotĂ©rique du sondage, dont les rĂ©sultats les plus spectaculaires peuvent s’apparenter Ă des scoops.
Les « politologues mĂ©diatiques » parfois assimilĂ©s aux sondeurs, en raison de la porositĂ© des frontières, peuvent revendiquer leurs titres et positions universitaires pour intervenir rĂ©gulièrement dans la presse, exercer une activitĂ© (professionnelle) complĂ©mentaire et cautionner par leur crĂ©dit scientifique toute opĂ©ration journalistique, Ă la manière des hit-parades mĂŞlant des sportifs, des personnes de la « sociĂ©tĂ© civile » fortement consensuelles (mesurant le degrĂ© de sympathie de la cause dĂ©fendue) et des politiques Ă©valuĂ©s selon des critères explicitement non politiques. Les dĂ©bats politiques, Ă l’image des face-Ă -face tĂ©lĂ©visĂ©s, font Ă leur tour l’objet d’évaluations instantanĂ©es (Qui a gagnĂ© ?) : les verdicts des sondages ne peuvent que s’imposer et modeler les commentaires journalistiques afin d’épouser ce qui est perçu comme l’opinion majoritaire [16].
Cette logique circulaire de l’information (un sondage appelle un deuxième sondage qui, Ă son tour, etc.) diffuse l’ordre du jour des professionnels de la communication politique, qui s’impose comme une Ă©vidence et tend parfois, par ricochet, Ă ĂŞtre repris Ă leur compte par certaines catĂ©gories de publics. Le dĂ©bat demeure cependant toujours ouvert sur le point de savoir quelles catĂ©gories d’électeurs sont les plus sensibles Ă l’ordre du jour sondagier : seraient-ce les plus dĂ©munis culturellement, placĂ©s Ă la remorque de la doxa ou, Ă l’inverse, les plus informĂ©s politiquement et, cela va de pair, les plus dotĂ©s culturellement qui se soumettraient volontiers au « sens commun savant » politologicosondagier [17] ? De mĂŞme, les sondages d’intentions de vote renforceraient-ils les « gagnants » annoncĂ©s (l’effet band-wagon) ou, au contraire, encourageraient-ils la dĂ©fection de ceux qui croient la victoire assurĂ©e et, en parallèle, la remobilisation de leurs adversaires (l’effet underdog) ? La question demeure posĂ©e [18], Ă laquelle s’ajoute celle de la perception des « effets » par les intĂ©ressĂ©s : l’« effet troisième personne » inviterait Ă croire plus volontiers Ă la vulnĂ©rabilitĂ© des « autres » qu’à la sienne et, fort de ce principe, Ă sous-estimer ainsi l’éventuel impact sur soi-mĂŞme et Ă majorer celui exercĂ© sur autrui [19]. L’interrogation possède le mĂ©rite de ne pas accepter sans examen les Ă©ventuels effets exercĂ©s par les visions mĂ©diatiques, ce que certains rĂ©sultats Ă©lectoraux en dĂ©calage avec l’opinion mĂ©diatique dominante semblent accrĂ©diter en infligeant un dĂ©menti empirique Ă Ă©lucider (le « non » français au rĂ©fĂ©rendum de mai 2005 portant sur le TraitĂ© constitutionnel europĂ©en en constitue une illustration).
Il faudrait se garder de conclure trop hâtivement Ă la dĂ©faite des politiques, rĂ©duits Ă de simples jouets tĂ©lĂ©guidĂ©s par des professionnels de la communication triomphants. Si les politiques ne peuvent plus guère aujourd’hui contester les verdicts sondagiers, sauf Ă paraĂ®tre mauvais joueurs (on peut toujours invalider les sondages lorsqu’ils vous sont dĂ©favorables et dĂ©celer un enseignement lors d’une embellie), l’une de leurs actions primordiales — secondĂ©s pour ce faire par les conseillers en communication — peut consister Ă amĂ©liorer leur cote dans l’opinion afin de bĂ©nĂ©ficier d’une « popularitĂ© de papier » susceptible de leur octroyer un crĂ©dit symbolique reconvertible le cas Ă©chĂ©ant en postes politiques, particulièrement lorsqu’ils ne disposent pas de position d’autoritĂ©(au sein d’un Ă©tat-major de parti ou une position gouvernementale).
ContrĂ´ler sa popularitĂ©. — Agir sur sa cote de popularitĂ© - et recourir aux prĂ©cieux conseils des experts en communication pour y parvenir - s’apparente dĂ©sormais Ă une nĂ©cessitĂ© du « spectacle politique » [20]. Le mythe R. Reagan, « grand communicateur » [21], a valeur d’exemple : loin de ne reposer que sur les vertus du prĂ©sident des États-Unis Ă©lu en 1980, la construction de cette rĂ©putation repose sur un savoureux paradoxe puisqu’elle s’est imposĂ©e au moment mĂŞme oĂą sa cote de popularitĂ© ne parvenait pas Ă dĂ©coller. En contrepartie, l’état-major de Reagan a fortement investi dans les relations avec la presse ainsi qu’en direction du Congrès en mobilisant systĂ©matiquement les courants d’opinion conservateurs invitĂ©s Ă relayer publiquement les positions du prĂ©sident sur ses thèmes de prĂ©dilection. De sorte que la popularitĂ© de Reagan, que les journalistes ont attribuĂ©e volontiers Ă ses qualitĂ©s personnelles et Ă ses dons oratoires, semble avoir Ă©tĂ© le rĂ©sultat d’un intense et efficace travail de coulisses.
La quĂŞte de popularitĂ© passe parfois par le contrĂ´le en amont de la production de sondages […] Les sondages d’opinion ont Ă©tĂ© intĂ©grĂ©s complètement, Ă partir de Nixon, Ă la conduite quotidienne des affaires publiques, la Maison Blanche devenant mĂŞme, durant sa prĂ©sidence, le principal commanditaire des instituts avec la bagatelle de 233 sondages, avoisinant la somme de 5 millions de dollars. En outre, la cooptation de sondeurs Ă©minents au sein mĂŞme de l’équipe prĂ©sidentielle a offert au prĂ©sident une maĂ®trise considĂ©rable de la production et de la publication des sondages, lui permettant de produire un discours de justification immĂ©diat des choix politiques arrĂŞtĂ©s. Loin de se rĂ©duire Ă une soumission au « verdict de l’opinion », la gĂ©nĂ©ralisation de l’usage des sondages dans la vie politique invite les professionnels de la politique les plus Ă©minents Ă s’en rĂ©server sinon l’usage, du moins l’interprĂ©tation lĂ©gitime. Jacobs et Shapir [22] vont mĂŞme jusqu’à soutenir […] que l’administration Nixon serait intervenue directement sur les principaux instituts (Louis Harris et Gallup) afin de manipuler les rĂ©sultats pour les mettre en conformitĂ© avec les intĂ©rĂŞts politiques de la prĂ©sidence. […]
ĂŠtre soi-mĂŞme… dans les mĂ©dias. — La mĂ©diatisation de la politique ne saurait ainsi s’imposer expressĂ©ment contre la volontĂ© des politiques. Si la « balance des pouvoirs » semble s’être rééquilibrĂ©e entre professionnels de la politique et ceux des mĂ©dias, depuis le milieu des annĂ©es 1980 et la multiplication des rĂ©seaux de communication privĂ©s (des stations de radio aux chaĂ®nes de tĂ©lĂ©vision en passant par les blogs), la subordination du champ mĂ©diatique au champ politique se maintient au sommet (nomination des dirigeants de chaĂ®nes publiques, des instances de contrĂ´le de l’audiovisuel et passation de contrats au nom de l’État avec les principaux rĂ©seaux privĂ©s). L’essor d’un traitement de la politique mettant l’accent sur la dimension privĂ©e des protagonistes, la psychologie des personnages, peut certes ĂŞtre prĂ©sentĂ© comme un « glissement du spectacle politique » mais Ă©tait dĂ©jĂ prĂ©sent sous certains aspects : dès les dĂ©buts de la Ve RĂ©publique, le prĂ©sidentiable ne manquait pas de poser dans Paris-Match avec son Ă©pouse pour incarner le couple idĂ©al et rassurer sur la « normalitĂ© » privĂ©e du personnage public [23]. Cette exposition de soi progresse sans commune mesure avec la multiplication des talk-shows, particulièrement aux États-Unis oĂą la participation rĂ©gulière des politiques s’est banalisĂ©e [24]. Ce type de programmes reprĂ©sente des risques extrĂŞmement variĂ©s pour les politiques [25].
Si certaines Ă©missions traitent le professionnel de la politique en vedette Ă cĂ©lĂ©brer, d’autres le soumettent Ă des logiques de prise de parole moins familières (s’intercaler entre deux personnalitĂ©s de l’entertainment) et le placent dans une situation de double contrainte : Ă©viter de perdre son crĂ©dit en n’évoquant que des choses futiles mais… ne pas faire baisser l’audience et susciter l’ennui avec des propos soporifiques. Les conditions d’énonciation du discours politique s’en trouvent transformĂ©es dans la mesure oĂą l’homme politique prĂ©sent dans les mĂ©dias perd en grande partie des attributs essentiels de son autoritĂ© avec la rarĂ©faction des Ă©missions politiques — en dehors des pĂ©riodes Ă©lectorales : Hallin [26] a pu faire remarquer, Ă propos de la couverture de l’élection prĂ©sidentielle aux États-Unis, que le temps accordĂ© Ă la petite phrase politique (sound bite) au sein des journaux tĂ©lĂ©visĂ©s a rĂ©trogradĂ© en moyenne de 43 secondes en 1968 Ă 9 secondes vingt ans plus tard, alors que Kavanagh [27] l’estime Ă 18 secondes en moyenne pour les lĂ©gislatives britanniques de 1992. Le discours politique mĂ©diatisĂ©, et particulièrement tĂ©lĂ©visĂ©, prĂ©sente la spĂ©cificitĂ© de s’adresser plus souvent qu’autrefois Ă des publics hĂ©tĂ©rogènes, dont l’intĂ©rĂŞt pour la politique est pour le moins contrastĂ©.
À mille lieues des tâtonnements de la première intrusion des caméras dans les lieux du pouvoir, qui montrait, en 1956, un président du Conseil (G. Mollet) entrebâillant les portes de Matignon à un journaliste vedette (P. Sabbagh), gênés l’un et l’autre par cette proximité inhabituelle [28], les politiques intègrent aujourd’hui pleinement les logiques communicationnelles dans leur activité en tentant d’anticiper les éventuels effets produits par la médiatisation de leurs décisions, de leurs prises de position et de leur image publiques. Ne se contentant plus d’attendre d’éventuels retentissements médiatiques de leur action, ils sont incités à produire des événements pour les médias (allant jusqu’à offrir, par exemple dans le cas de l’UMP, des images des discours du leader aux chaînes de télévision, tournées par les sociétés de production liées au parti). Bénéficier d’un fort impact médiatique (mesuré par des entreprises de conseil politique, comme l’unité de bruit médiatique [UBM] qui vise à évaluer la présence d’un acteur politique dans la presse écrite, la radio et les journaux télévisés) peut finir par constituer une composante appréciable du capital politique.
La hiĂ©rarchie politique est confortĂ©e, au sein de l’univers mĂ©diatique, tant par la couverture politique qui privilĂ©gie le gouvernement et les grandes formations politiques (ainsi que le prĂ©voient en France les règles Ă©tablies par le CSA) que par les invitations dans les Ă©missions politiques de premier plan [29]. Ă€ un « cens mĂ©diatique » [30] qui renseigne sur le filtrage opĂ©rĂ© par les mĂ©dias (particulièrement gĂ©nĂ©ralistes et en prime time) en faveur des dĂ©tenteurs des positions politiques Ă©levĂ©es s’ajoute un traitement inĂ©gal : le ton de l’entretien, le type de questions, la nature du reportage introductif varient sensiblement en fonction du capital politique possĂ©dĂ© par l’invitĂ© (Ă la manière de Christine Clerc du Figaro reprochant, lors d’une Heure de vĂ©ritĂ©, Ă Arlette Laguiller de parler de la Russie sans y avoir mis les pieds). La question des « gaffes »et des Ă©ventuelles erreurs de communication en tĂ©moigne : si elles rĂ©vèlent la force de l’illusio propre au champ politique et les impitoyables sanctions Ă ses moindres manquements (la violation des règles fondatrices du jeu et particulièrement celle qui consiste Ă « croire »et Ă « faire croire » en la politique) [31], elles fournissent Ă©galement des indications sur le statut des auteurs ; une « gaffe » sera interprĂ©tĂ©e comme un « coup » lorsque l’acteur politique dispose d’une position Ă©levĂ©e mais conserve son statut de « gaffe » - et sera dĂ©noncĂ©e comme telle par les mĂ©dias - lorsqu’elle Ă©mane d’une personnalitĂ© de « second plan » [32].
Capital politique et capital médiatique
Si, pour les plus hauts titulaires des fonctions politiques (prĂ©sident de la RĂ©publique, Premier ministre, voire leader(s) de l’opposition), l’accès aux mĂ©dias est automatique et souvent maĂ®trisĂ© (ĂŞtre invitĂ© au journal tĂ©lĂ©visĂ© pose rarement problème), la situation est loin d’être comparable pour les autres acteurs politiques. Devenir un « bon client » des mĂ©dias nĂ©cessite de lourds investissements Ă leur endroit (se montrer disponible et accepter les invitations, livrer des confidences et des informations exclusives Ă la manière d’un AndrĂ© Santini, d’une Roselyne Bachelot ou d’un Jack Lang) et peut se convertir en une notoriĂ©tĂ©, voire un capital de sympathie apprĂ©ciable, parfois susceptible d’engendrer des retombĂ©es politiques durables. La conversion n’est cependant pas automatique : le capital mĂ©diatique apparaĂ®t intrinsèquement fragile lorsqu’il ne prend pas appui sur des positions politiques consolidĂ©es, peut faire l’objet de brusques dĂ©valuations lorsque l’engouement pour une personnalitĂ© s’estompe en raison de la logique circulaire qui rĂ©git la production de l’information et ne se traduit pas toujours, loin de lĂ , en succès Ă©lectoral (comme l’illustrent les parachutages ratĂ©s de Jean-Jacques Servan-Schreiber ou de Bernard Kouchner).
L’un des effets inattendus de la communication politique est d’inviter enfin les professionnels de la politique Ă surenchĂ©rir dans diverses stratĂ©gies de prĂ©sentation de soi mettant en exergue leur « authenticitĂ© », par-delĂ les masques de la vie publique (mĂ©diatisĂ©e). L’exercice d’un mĂ©tier politique sous le regard quasi permanent des mĂ©dias incite les politiques Ă ne plus attendre, comme autrefois, la fin de leur parcours politique pour se livrer Ă des confidences (rĂ©diger ses MĂ©moires), mais Ă tĂ©moigner rĂ©gulièrement de leurs appĂ©tences et de leur vocation pour l’exercice du « mĂ©tier » politique [33] : ils peuvent ainsi pĂ©riodiquement proclamer le maintien de la flamme qui les anime en dĂ©pit des mises en scène auxquels ils recourent… et qu’ils disent devoir supporter, bien malgrĂ© eux, comme une Ă©pouvantable gĂŞne. […]