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Contre-réforme et mobilisations de 2003

Libération et la déraison des enseignants

par Henri Maler,

« Ministre, syndicats et médias mis en cause » : tel est le titre de l’article signé par Emmanuel Davidenkoff dans Libération du 18 juin 2003. Le sous-titre précise : « Trois institutions de plus en plus récusées par les enseignants. ». Et alors ?

L’entrée en matière laisse déjà transpirer le pire : « Une crise de confiance. Massive et inédite. Rarement un mouvement enseignant se sera à ce point défié des instances qui sont censées médiatiser un conflit, dans tous les sens du terme. ». Ainsi, il y aurait des « instances » qui auraient pour fonction de « médiatiser » et ce serait, au même titre, le Ministre, les syndicats et les médias. Et c’est sans doute à l’existence de ces derniers que l’on doit cette précision imprécise : « dans tous les sens du terme ».

- « Première victime de cette crise : le ministre de l’Education nationale. ».

Curieux ce terme de « victime » ... Curieux cette façon de présenter le ministre comme un « médiateur » … Curieux ce motif d’inquiétude qui conclut le paragraphe : « C’est la première fois qu’une crise dans l’Education n’est pas gérée par le titulaire du portefeuille. Pourra-t-on durablement affronter les conflits de l’Education dans ces conditions ?  ».

Ainsi, le ministre serait un « médiateur » et sa médiation consisterait à affronter durablement les conflits. Qui parle dans ces phrases ? Un conseiller du gouvernement, inquiet de sa crise d’autorité. Quel est ce conseiller ? Un journaliste de Libération

- « Deuxième victime : les syndicats. ».

Une fois, encore, pourquoi « victime » ? C’est à peine suggéré dans ce qui suit : « Dans les salles des profs, on mitonne des mémos de dizaines de pages, adressés aux organisations et leur enjoignant de « ne rien lâcher ». Si bien que quand le gouvernement commence à fléchir, les syndicats durcissent le ton pour ne pas être débordés. Ils se demandent comment reprendre la main d’ici à la rentrée. ». A supposer - c’est possible … - que telle soit l’intention des syndicats, ceux-ci seraient des « victimes », parce qu’ils auraient pour vocation de contrôler ?

Notre spécialiste en médiations « dans tous les sens du terme » est inquiet : « La Coordination nationale des établissements et écoles en lutte a annoncé hier la poursuite de la mobilisation. Selon elle, « les syndicats n’ont plus le monopole de l’expression de la mobilisation et de la contestation dans les mouvements sociaux. Les gens attendent autre chose des mouvements sociaux, qu’ils partent de la base et s’auto-organisent en réseau ».  ». En quoi une telle affirmation attesterait-elle que les syndicats sont des « victimes » ?

Mais le plus significatif est encore à venir…

- « Troisième cible des grèves : les médias ».

L’institution, cette fois, n’est pas une « victime ». Mais cela ne vaut guère mieux :

« D’abord accusés de black-out, puis de parti pris progouvernemental. Le malentendu culmine lors de l’affaire de Rodez, quand des manifestants se livrent à une séance de lancers de Lettre à tous ceux qui aiment l’école de Luc Ferry. Les images diffusées à la télé déclenchent une nouvelle manifestation, cette fois devant les locaux de France 2, pour protester contre la diffusion de cette scène, jugée dégradante pour l’image du mouvement... La presse écrite n’est pas épargnée : Libération a été occupé quelques heures par le Collectif des emplois-jeunes, une manifestation s’organise devant le Monde... ».

Soit ! Et alors ? Cette présentation de la légitime critique à l’égard des médias s’appuie sur les exemples les plus « spectaculaires ». Ces contestations sont-elles infondées ? Et à supposer que celles-ci le soient, que penser de façon plus générale de la présentation des mobilisations et de leurs motifs par la plupart des médias ?

En guise de réponse : « Le mouvement doute de tout et de tous et les rumeurs s’épanouissent, la plupart du temps infondées. » Faut-il comprendre que la contestation des médias ne reposent que sur des rumeurs ? Lesquelles ? Et elles seraient « la plupart du temps infondées ». Par exemple ? Et si cette affirmation péremptoire n’était elle-même qu’une rumeur ?

- Notre spécialiste en « institutions-qui-médiatisent-dans-tous-les-sens-du-terme », résume et conclut :

« En somme, plus personne n’est crédité de dire la vérité ni le ministre, ni les syndicats, ni la presse. Ce qui ouvre un boulevard aux manipulateurs d’infos de tous bords. Et augure mal d’une sortie de crise par les voies de la raison.... »

Toutes les ambiguïtés de cet article se dénouent alors. Peu importe que la « crise de confiance » soit ou non fondée. Seule importerait une conséquence invoquée sans le moindre argument : les professionnels de l’info et les titulaires de la raison risquent d’être débordé par les « manipulateurs d’infos » (« de tous bords », à l’exception semble-t-il du bord médiatique), qui empruntent un boulevard qui ne croise pas « les voies de la raison » : les « voies de la raison » que fréquente et garde pour nous et malgré les enseignants tel journaliste de Libération.

 

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