Le 1er septembre 2016 sur France Inter, Sonia Devillers lançait son « Instant M » [3], consacrĂ© Ă l’analyse de l’interview politique, avec les constats suivants :
La nouvelle chaĂ®ne d’info publique France info : dĂ©marre aujourd’hui. Qu’est devenue l’interview politique ? D’un cĂ´tĂ© le QCM, le pour, le contre, le oui, le non, la question cantonnĂ©e au minimum de l’efficacitĂ©. De l’autre, la tentation de l’intime. Cette annĂ©e, se multiplient les divans cathodiques oĂą nos candidats sont invitĂ©s Ă se confesser. Bref, quelles sont les ornières et les dĂ©fis du questionnement politique ?
« L’accroche » a de quoi allĂ©cher, et nous avons suffisamment pointĂ© les phĂ©nomènes de dĂ©politisation et de « peopolisation » dans le traitement des sujets de politique intĂ©rieure pour relever les interrogations de Sonia Devillers. Mais quelle ne fut notre surprise Ă l’annonce des noms des journalistes invitĂ©s pour discuter d’un tel sujet : autour de la table, Jean-Michel Aphatie et Gilles Bornstein. Le premier officie tous les matins, sauf le week-end, depuis la rentrĂ©e de septembre 2016, sur la nouvelle chaĂ®ne de tĂ©lĂ©vision publique d’information en continu franceinfo : en compagnie du second [4], ex-rĂ©dacteur en chef de « Des paroles et des actes », une Ă©mission dont nous avons plus d’une fois remarquĂ© le respect scrupuleux de la dĂ©ontologie journalistique.
Mais pourquoi devrions-nous être méfiants ? En réalité, qui mieux que Jean-Michel Aphatie pourrait évoquer les ornières du questionnement politique dans les grands médias ? Un éditocrate connu pour son amour du débat de fond politique. Un éditocrate distingué pour sa perspicacité, sa réserve et son respect du travail d’investigation politique mené par des confrères. Un éditocrate respecté pour son attachement au pluralisme, mesurant l’intérêt démocratique de donner la parole à des voix peu familières des plateaux de l’audiovisuel. Un éditocrate, enfin, admiré pour son impertinence et son indépendance.
VĂ©ritable théâtre oĂą s’épanouissent en chĹ“ur toutes les qualitĂ©s du journaliste prĂ©cĂ©demment citĂ©es, l’Ă©mission de France Inter ne laisse planer aucun doute : Jean-Michel Aphatie mĂ©rite sa consĂ©cration de docteur ès entretiens politiques ! Et au fil de l’interview de Sonia Devillers (qui ne manque pas d’être surprise, ni d’afficher ses dĂ©saccords), l’éditocrate nous livre une vĂ©ritable leçon de journalisme. OĂą l’on comprend, en suivant son « raisonnement », que les structures et les pratiques de la profession de journaliste constituent un monde du « c’est comme ça », oĂą cette profession ne peut ĂŞtre exercĂ©e « fatalement » que de la manière dont les Ă©ditocrates l’exercent. Magnanimes, nous vous fournissons ici le diagnostic et les prescriptions journalistiques du (bon) docteur Aphatie.
Leçon numéro 1 :
Ne jamais donner la parole à quelqu’un que personne ne connaît
Jean-Michel Aphatie s’est dĂ©jĂ maintes fois illustrĂ© en temps de campagne prĂ©sidentielle, dĂ©clarant sans flancher l’absence d’intĂ©rĂŞt Ă inviter ceux et celles qu’il considère comme de « petits et petites candidat·e·s » [5]. Un biais qu’il continue de soutenir, en l’appliquant cette fois-ci Ă toutes les personnes susceptibles d’être sollicitĂ©es par les Ă©missions politiques, en temps de campagne... ou non. Sonia Devillers souligne d’ailleurs, pour commencer, le dĂ©faut flagrant de pluralisme caractĂ©risant ces Ă©missions, alors mĂŞme que leur nombre ne cesse d’augmenter : une centaine par semaine dĂ©sormais selon elle. Si le calcul, voulu très gĂ©nĂ©ral, ne met Ă©videmment pas en Ă©vidence l’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© de la catĂ©gorie « Ă©mission politique » ni les diffĂ©rences entre ces Ă©missions, notamment en termes de conditions d’expression, il permet Ă la journaliste de questionner Jean-Michel Aphatie sur l’omniprĂ©sence d’un petit cercle d’invitĂ©s :
- Sonia Devillers : « Une centaine de rendez-vous politiques dans le PAF, Jean-Michel Aphatie, finalement, combien est-ce qu’il y a de politiques qui s’expriment pour 100 rendez-vous Ă honorer par semaine ? »
- Jean-Michel Aphatie : « Ah oui, peut-ĂŞtre une cinquantaine, je ne sais pas, c’est toujours les mĂŞmes qu’on voit Ă©videmment. [Sonia Devillers : Donc en rĂ©alitĂ©, ils tournent, c’est une sorte de manège infernal ?] Hier après-midi, une attachĂ©e de presse m’a appelĂ© pour me proposer quelqu’un dont je serais incapable de vous dire le nom parce que c’est un inconnu, donc j’ai dit non, il n’est pas question que dans l’interview de France Info on prenne cette personne-lĂ . »
Méprisable mépris et admirable circularité d’un raisonnement dont la logique sociale implacable (quoique non perçue comme telle) semble titiller le journaliste lui-même :
- Jean-Michel Aphatie : « Et en mĂŞme temps, je me disais, les seuls qu’on prend, c’est ceux qu’on voit partout. C’est la contradiction du système. »
Ă€ mi-chemin entre l’auto-persuasion et la mauvaise foi, cette sĂ©quence "rĂ©flexive" est aussi courte et implacable que la logique qui la soutient . Imputer Ă un « système » la responsabilitĂ© (une contradiction qui serait intrinsèque et naturelle) d’entendre les mĂŞmes invitĂ©s Ă longueur d’ondes et d’antennes, et de ne pas donner la parole Ă des personnes « inconnues » revient tout simplement Ă ne pas interroger les rouages du système mĂ©diatique et Ă se dĂ©douaner d’une telle situation : une situation dont Jean-Michel Aphatie et ses semblables, sont pourtant bel et bien en partie responsables, une responsabilitĂ© que Jean-Michel Aphatie aura, malgrĂ© lui et sa mauvaise foi, du mal Ă cacher :
Mais c’est normal, vous n’invitez pas quelqu’un que personne ne connaît et dont le discours, fatalement, va être un peu… comment dirais-je, bah sans grand intérêt. [Sic] Vous ne l’invitez pas dans un média un peu important. Et donc vous ne lui donnez pas non plus la possibilité d’accéder à des médias importants. […] Le critère, c’est quelqu’un qui est dans l’actualité, ou alors quelqu’un qui a une notoriété, voilà [6], il n’y a pas de secret, c’est l’un ou l’autre.
« C’est normal », « fatalement »â€¦ Nullement Ă©tourdi par ses propres contradictions, Jean-Michel Aphatie entĂ©rine donc une situation inĂ©galitaire Ă grand renfort de fatalisme, fidèle Ă ceux qui se prĂ©sentent comme les « grands pontes » de la sphère mĂ©diatique et qui ne cessent d’affirmer que rien ne saurait ĂŞtre « autrement ». Ă€ son insu, l’éditocrate dĂ©voile ainsi les mĂ©canismes de pensĂ©e, Ă´ combien percutants, qui peuvent en partie expliquer l’absence de pluralisme dans les grands mĂ©dias, et trahit l’arrogance d’un milieu qui se pense comme le garant de la « bonne parole », la seule qui serait digne d’intĂ©rĂŞt.
Ă€ quoi il faut ajouter que, selon notre bon Docteur, l’accès Ă cette parole publique est conditionnĂ© par une notoriĂ©tĂ© prĂ©alable... Dès lors, la parole des « inconnus » – inconnus de qui ? – ne semble non seulement pas autorisĂ©e, mais illĂ©gitime et dĂ©fectueuse en elle-mĂŞme : comme une chape de plomb sur la pensĂ©e, le fatalisme permet au journaliste de ne pas s’interroger sur les conditions de la fabrication d’une telle aura publique et de ne pas, du mĂŞme coup, se remettre en question. Pourtant, il n’aura sans doute pas Ă©chappĂ© Ă Jean-Michel Aphatie que ce sont en partie les mĂ©dias (mais ils ne sont pas les seuls) qui construisent le statut « public » de telle ou telle personnalitĂ© dans l’espace... public et mĂ©diatique.
Leçon numéro 2 :
« Parfois l’actualitĂ© est intelligente, et parfois elle est bĂŞte. Et on fait avec. »
Alors que Sonia Devillers tente de dégager deux tendances qui, selon elle et son équipe, marquent fortement le questionnement politique pratiqué par les émissions actuelles, elle demande aux deux invités de réagir :
- Sonia Devillers : « Tendance numĂ©ro 1 du questionnement politique : le burkini, pour ou contre, Macron a-t-il trahi Hollande : oui, non ; l’interview politique, Ă force de chercher la reprise et l’efficacitĂ© est-elle devenue un QCM comme le dit Pierre Jacquemin ? »
La réponse de Jean-Michel Aphatie, qui ne manquera pas de laisser Sonia Devillers abasourdie, en dit long sur la conception que se fait le journaliste de sa propre profession :
- Jean-Michel Aphatie : « Le questionnement politique est guidĂ© par deux chose : l’actualitĂ©, donc le burkini, oui, non. VoilĂ . Ă€ un moment, c’est un dĂ©bat bĂŞte hein, mais qu’est-ce que vous voulez, [Sonia Devillers : « C’est un dĂ©bat bĂŞte oui. »] ce sont des maires qui nous l’imposent, ce n’est pas le journalisme qui invente ça. » [Sic].
- Sonia Devillers : « Et en mĂŞme temps, le journaliste repose la question de manière bĂŞte, oui, non, non-stop, jour et nuit. »
- Jean-Michel Aphatie : « Bah oui parce que vous ne pouvez pas faire autrement. [Sonia Devillers : Ah bon ?] Ça s’appelle le journalisme ! » [Re-Sic]
- Sonia Devillers : « Vraiment ? »
- Jean-Michel Aphatie :« Bah oui, bien sĂ»r ! »
Absolument sourd aux remarques de la journaliste, et cramponnĂ© Ă la confusion selon laquelle « l’actualitĂ© » fait l’information en elle-mĂŞme, Jean-Michel Aphatie conçoit son mĂ©tier comme une simple caisse de rĂ©sonance de la communication politique et du brouhaha qui font « l’actualitĂ© », en dĂ©pouillant l’information, en tant que production et mission de service public, de ses constituants, Ă savoir notamment la distance critique et l’analyse dont elle a besoin.
S’il est Ă©vident que les actualitĂ©s politiques, sociales, environnementales, etc. dĂ©terminent l’agenda mĂ©diatique, il est tout bonnement ahurissant qu’un journaliste en activitĂ© depuis trente ans ne puisse reconnaĂ®tre le poids des choix (des thèmes, des angles), des temporalitĂ©s, de la contextualisation, etc. dans la fabrique de l’information qui se dĂ©gage en grande partie de cette « actualitĂ© » [7].. Et si la journaliste, qui n’en dĂ©mord pas, repose la question Ă deux reprises, Jean-Michel Aphatie refuse toute remise en question :
- Sonia Devillers : « Le burkini, pour/contre, oui/non, ça c’est une question de journaliste ? Le journaliste ne peut pas faire autrement ? »
- Jean-Michel Aphatie : « Des maires disent : "Je suis contre", le Premier ministre dit : "Ces maires ont raison", et des gens de gauche disent : "Le Premier ministre a tort de soutenir les maires". Donc le journalisme, il fait avec tout ça. Et donc, vous en arrivez Ă la question : "Vous ĂŞtes pour ou vous ĂŞtes contre ? Vous ĂŞtes pour les arrĂŞtĂ©s, vous ĂŞtes contre les arrĂŞtĂ©s ? Vous ĂŞtes pour le burkini, vous ĂŞtes contre le burkini ?" Je le dis souvent, les journalistes ne choisissent pas l’actualitĂ©, les journalistes font avec l’actualitĂ©. Parfois l’actualitĂ© est intelligente, parfois elle est dramatique et parfois elle est bĂŞte. Et on fait avec. »
- Sonia Devillers : « La vraie question Jean-Michel Aphatie, c’est quand mĂŞme ce que font les journalistes de l’actualitĂ© parce qu’ils ne sont pas… » [CoupĂ©e].
- Jean-Michel Aphatie : « Mais l’actualitĂ© s’impose mĂŞme Ă vous Sonia, vous ne le savez peut-ĂŞtre pas. »
La vacuitĂ© du raisonnement de Jean-Michel Aphatie n’a d’Ă©gal que l’arrogance de son adresse Ă Sonia Devillers, qui serait victime d’un dĂ©ni de rĂ©alitĂ© dont elle n’aurait pas conscience... Heureusement que Jean-Michel Aphatie est lĂ pour l’aider personnellement !
Leçon numéro 3 :
Les Ă©missions de divertissement « politique » : « utiles Ă la dĂ©mocratie »
InterrogĂ© par Sonia Devillers sur les Ă©missions dans lesquelles les-politiques-dĂ©voilent-leur-vie-privĂ©e-et-leur-intimitĂ© [8], Jean-Michel Aphatie semble se souvenir qu’il a Ă©tĂ© chroniqueur pour Gala :
Un personnage public est appelĂ© Ă parler de lui Ă certains moments, pas de l’actualitĂ©, pas des dossiers, mais de lui Ă certains moments, donc ces Ă©missions servent à ça. Est-ce qu’elles sont utiles Ă la dĂ©mocratie d’une certaine manière oui. [9] Elles ne sont pas indispensables, mais elles sont utiles. C’est intĂ©ressant de voir comment un personnage public, qui a l’ego un peu dĂ©formĂ© par le miroir devant lequel il vit en permanence, parle de lui. [10] Il y a aussi des Ă©lĂ©ments d’informations dans ces Ă©missions-lĂ . [Sonia Devillers : « Vous me surprenez beaucoup. »] Mais je suis heureux de vous surprendre.
Et alors que Gilles Bornstein abonde dans le sens de Jean-Michel Aphatie en rappelant qu’« en mai, on va Ă©lire un prĂ©sident ou une prĂ©sidente, [donc non seulement] un programme, [mais] aussi quelqu’un », notre Ă©ditocrate clĂ´t le spectacle : « Quel rapport il avait avec son papa, sa maman, c’est utile tout ça. »
Quant Ă savoir si Jean-Michel Aphatie est « utile », c’est une toute autre question…

« On prend (presque) les mĂŞmes et on recommence » [11]. Nous serions tentĂ©s de reprendre le diagnostic navrĂ© que fait Jean-Michel Aphatie Ă propos de la classe politique, en l’appliquant aux « grands » Ă©ditorialistes. DĂ©sormais prĂ©sent quotidiennement sur un service public dont il n’a pas toujours – loin de là – vantĂ© les mĂ©rites [12], Jean-Michel Aphatie semble peu soucieux des paradoxes qu’il Ă©tale dans cette Ă©mission. Il exprime en effet une conception de l’information qui, quoique fidèle Ă ce qu’il raconte depuis de nombreuses annĂ©es, n’augure pas le recul ni la finesse d’analyse que nous serions en droit d’attendre en cette annĂ©e prĂ©sidentielle... Et ce alors mĂŞme que le journaliste, dĂ©jĂ prĂ©sent sur franceinfo : des heures durant pour commenter les prĂ©-rĂ©sultats Ă©lectoraux des primaires de la droite puis de la gauche, sera au premier rang des interviewers sur une chaĂ®ne de tĂ©lĂ©vision… publique. « On imagine l’Ă©puisement de ceux qui Ă©coutent » lance-t-il Ă Sonia Devillers lorsque cette dernière rĂ©vèle le dĂ©compte hebdomadaire des Ă©missions politiques. Nous n’aurions pas mieux dit !
Pauline Perrenot (avec Denis Souchon)