Ce qui me surprend, Ă chaque Ă©vĂ©nement grave dans l’actualitĂ© politique internationale, c’est le nombre de directeurs de l’Institut international europĂ©en mondial d’Ă©tudes gĂ©opolitiques qui surgissent, brandissant des filĂ©es d’analyses Ă la main. C’est comme si, par milliers, ils avaient Ă©tĂ© depuis très longtemps tapis dans les buissons du monde et sous les tables du CafĂ© du Commerce et qu’ils en sortaient soudain, pour nous dire la vĂ©ritĂ©, couverts de boue et d’idĂ©es passionnantes. Dont voici les premières, jugez :
1) Il est trop tĂ´t pour...
2) Rien ne sera plus jamais comme avant...
Les journaux en sont pleins. Je veux particulièrement rendre hommage ici Ă l’un de ces experts, qui a rĂ©ussi Ă placer une demi-page dans un quotidien du soir et dont le texte est vĂ©ritablement un chef-d’Ĺ“uvre. (Je ne citerai pas son nom pour qu’une vanitĂ© nouvelle ne l’empĂŞche pas de poursuivre son euh travail.)
Voici ce que dit ce monsieur. D’abord, il formule gravement les deux « idĂ©es » citĂ©es plus haut. Puis : « Il est clair que quelqu’un nourrit une haine profonde envers les Etats- Unis ». Texto. Je ne sais pas si vous saisissez l’audace de la proposition.
Puis il dĂ©veloppe. Je vais rĂ©sumer. Premièrement : l’Ă©vĂ©nement a eu lieu, aussi stupĂ©fiant que cela puisse paraĂ®tre. Deuxièmement, les gens qui ont fait ça Ă©taient capables de le faire, il ne faut pas se voiler la face. Troisièmement : c’Ă©tait Ă prĂ©voir, quoiqu’on ait Ă©tĂ© surpris. C’est-Ă -dire que c’Ă©tait Ă prĂ©voir mais que ça n’a pas Ă©tĂ© prĂ©vu, mĂŞme par les spĂ©cialistes en prĂ©vision, dont le signataire du texte lui-mĂŞme.
Ensuite -lecteurs, abandonnez vos idĂ©es simples-, il va se passer quelque chose, c’est sĂ»r, car « les Etats- Unis ne peuvent pas rester inactifs ». Mais attention, bande d’andouilles, « il ne faudra pas se tromper de cible ! »
Et ainsi de suite. Bref, ce monsieur exprime la vasitude vaseuse de gens qui -c’est bien normal, d’ailleurs- n’ont strictement rien Ă dire. Voici un exemple. Lorsqu’il affirme, avec une clairvoyance dont vous n’ĂŞtes pas capables -et c’est pour cela que vous n’ĂŞtes pas directeur comme lui- que « tout cela aura des rĂ©percussions profondes », imaginez-le qui mord longuement son crayon entre ses dents. Il hĂ©site : dois-je Ă©crire incalculables ? Non. Il choisit profondes. C’est un casse-tĂŞte pour spĂ©cialistes, vous savez.
1) Y aura-t-il des répercussions ? Là , il a opté pour le oui ; où va-t-il chercher ça ?
2) Ces rĂ©percussions seront-elles superficielles ? Bien sĂ»r que non ! il choisit profondes. Au lieu de ricaner, vous devriez apprendre ce qu’il dit, ça vous aiderait Ă cheminer dans le dĂ©sastre du monde.
Posons des questions, Ă notre tour. Combien de chercheurs employons-nous pour chercher ça ? Combien sont-ils payĂ©s ? Ont-ils les trente-cinq heures ? S’ils sont si utiles, pourquoi l’ennemi ne les attaque-t-il pas, eux ? Autant de mystères.
Autre problème : dans la mesure oĂą ceux qui devaient voir arriver le danger n’ont rien vu, et ceux qui devaient le commenter ensuite n’ont rien Ă dire de sensĂ©, de quelle civilisation occidentale parle-t-on ?
Enfin, est-ce qu’un planton postĂ© n’importe oĂą avec une simple moustache n’aurait pas pu faire mieux ? Vous me rĂ©pondrez que la moustache ne suffit pas. Oui, mais il y a, il ne faudrait pas l’oublier, la tagadactactique du gendarme, arme première et dĂ©fense ultime de l’ĂŞtre humain qui est d’avoir, avant tout, les yeux en face des trous.
Jacques Bertin