Accueil > Critiques > (...) > Mobilisation contre la réforme des retraites (2019)

Les conseillers du Prince en (ordre de) marche

par Frédéric Lemaire, Mathias Reymond,

La réforme des retraites ne fait pas l’unanimité. C’est le moins que l’on puisse dire. Mais face aux mobilisations massives et au front syndical, le gouvernement d’Édouard Philippe et le président de la République n’ont pas eu de difficultés à trouver des soutiens de choix dans les médias. Des soutiens qui veulent surtout que cessent les « blocages », et qui, pour ce faire, font du zèle et revêtent la tenue de conseiller du prince. Pour ne pas dire : de valet du roi.

Une question de « méthode » ?


C’est le leitmotiv des médias dominants : « quelle est la bonne méthode pour que la réforme passe ? »

Avant le 11 décembre et l’intervention du Premier ministre présentant les grandes lignes de la réforme des retraites, les éditorialistes y sont tous allés de leurs conseils pour « éviter l’affrontement ». À l’instar de Laurent Joffrin dans Libération (5 déc.), qui nous fait part de son scénario rêvé pour la négociation de la réforme :

Le gouvernement chausse non les bottes de Juppé mais les baskets de la souplesse. Il annonce qu’il remet à plus tard le débat sur l’âge de départ ; il ouvre une négociation par branche pour amortir le choc de la transition ; il donne des garanties aux fonctionnaires pour qu’ils ne pâtissent pas trop de la réforme. Du coup, la CFDT peut rentrer dans le jeu, les victimes du système à points peuvent espérer limiter les dégâts, chacun comprend que le compromis vaut mieux que le tout ou rien.

Le couplet est identique dans Les Échos du même jour : « Toutes les modalités sont sur la table, les transitions sont négociables au cas par cas. Des étapes doivent être engagées dès maintenant pour rendre le processus irréversible. » Pour Le Parisien, si le gouvernement « tient à mener à bien cette réforme, il lui faudra sûrement faire quelques concessions. »

Et dès le lendemain de la mobilisation du 5 décembre, Le Figaro s’inquiète : « Faute de méthode, ce gouvernement n’échappe pas à la règle. » Tandis que l’on s’enthousiasme dans les colonnes des Échos : « Le gouvernement a encore toutes ses cartes en main. » Tout est donc une question de méthode ! Et les médias s’interrogent en chœur : que doit faire le gouvernement ?





Mais durant les jours suivants, la panique gagne dans la presse.

Pour Paul Quinio de Libération (8 déc.) : « Que le chef de l’État canne devant les syndicats et il en sera fini de son mandat ». Mais l’éditorialiste se veut rassurant : « Reste la voie du compromis. » Le Parisien conseille alors à Macron d’« assouplir sa réforme pour la sauver » (9 déc.). Le Figaro l’encourage à « livrer bataille », à « convaincre et tenir face à la colère ». Pour Cécile Cornuder des Échos, « le Premier ministre n’a d’autre choix que de temporiser sur le seul aspect de la réforme qui lui tient vraiment à cœur, l’équilibre budgétaire » (9 déc.).

Enfin, dans Le Parisien, on dramatise un tantinet : « S’il échoue, le président de la République perdra certes la confiance de ceux qui comptaient sur lui pour transformer le pays, donc une grande partie de son crédit politique. Mais la première victime d’un abandon pur et simple du projet serait la France elle-même, celle des générations futures. » Rien de moins…


Faire des concessions ?


On le comprend, la réforme du gouvernement sur les retraites doit passer. Coûte que coûte. Quitte à faire quelques concessions…

Pour Alain Minc sur CNews, c’est évident, « on sait que pour sortir de cette grève, il faut casser le front syndical. » Et donc se réconcilier avec la CFDT en revenant « sur l’âge pivot »… Sur BFM-TV, Christophe Barbier est sur la même ligne : « Avec un traitement du cas Laurent Berger moins humiliant, on aurait pu avoir ce soir toute une France de la réforme raisonnable qui dise : “D’accord.” »

Et pour Alain Duhamel, sur la même chaîne également, Édouard Philippe « n’est pas assez hypocrite ! S’il avait été vraiment un bon hypocrite, il n’aurait pas dit “64” mais il n’aurait pensé qu’à ça, il se serait dit en lui-même “je vais le faire, je vais le faire, je vais le faire mais surtout, je leur dis pas”. » [1]

Dans Le Journal du Dimanche (que certaines mauvaises langues surnomment « la Pravda du Dimanche », eu égard à son soutien inconditionnel au gouvernement), Hervé Gattegno explique que « s’il veut que sa réforme aboutisse, […] [Macron] doit aussi compter sur les syndicats, et pour cela, les traiter en partenaires, non en adversaires. » (29 déc.) Faire des concessions, donc. Là encore, les médias, comme L’Express par exemple, sauront conseiller le gouvernement :





En définitive, pour les médias dominants, « si la réforme est indispensable et qu’il n’existe pas d’autre réforme que la réforme, seule importe la "méthode". » [2] Pour conclure, l’éditorial de Sylvain Courage dans L’Obs (6 déc.) est un condensé de l’orthodoxie médiatique :

Si une ouverture se produit la semaine prochaine, décembre 2019 pourrait se révéler le symétrique inversé de décembre 1995. Et même en constituer la revanche ! […] Il y a presque vingt-cinq ans de cela, on leur [aux cheminots] avait prêté la vertu de faire grève « par procuration » pour le compte d’une majorité de Français. Cet hiver, leurs intangibles régimes de retraite, dont le maintien coûte 8 milliards d’euros par an à la collectivité, pourraient aussi bien tomber par condamnation d’une majorité de nos concitoyens. En quête d’un trophée de réformateur, Emmanuel Macron s’en contenterait assurément. 2019 démentirait 1995.

Mais il arrive que la réalité douche les rêveries des éditocrates… Car malgré le feu roulant médiatique contre les grévistes, et les conseils des stratèges médiatiques, les mobilisations – et le soutien dont elles font l’objet – n’ont à ce jour pas faibli.


Mathias Reymond et Frédéric Lemaire

 

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Notes

[1Citations du 11 décembre.

[2Henri Maler et Mathias Reymond pour Acrimed, Médias et mobilisations sociales, p. 28, Paris, Syllepse, 2007.

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