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Les conseillers du Prince en (ordre de) marche

La rĂ©forme des retraites ne fait pas l’unanimitĂ©. C’est le moins que l’on puisse dire. Mais face aux mobilisations massives et au front syndical, le gouvernement d’Édouard Philippe et le prĂ©sident de la RĂ©publique n’ont pas eu de difficultĂ©s Ă  trouver des soutiens de choix dans les mĂ©dias. Des soutiens qui veulent surtout que cessent les « blocages », et qui, pour ce faire, font du zèle et revĂŞtent la tenue de conseiller du prince. Pour ne pas dire : de valet du roi.

Une question de « mĂ©thode » ?


C’est le leitmotiv des mĂ©dias dominants : « quelle est la bonne mĂ©thode pour que la rĂ©forme passe ? »

Avant le 11 dĂ©cembre et l’intervention du Premier ministre prĂ©sentant les grandes lignes de la rĂ©forme des retraites, les Ă©ditorialistes y sont tous allĂ©s de leurs conseils pour « Ă©viter l’affrontement ». Ă€ l’instar de Laurent Joffrin dans LibĂ©ration (5 dĂ©c.), qui nous fait part de son scĂ©nario rĂŞvĂ© pour la nĂ©gociation de la rĂ©forme :

Le gouvernement chausse non les bottes de JuppĂ© mais les baskets de la souplesse. Il annonce qu’il remet Ă  plus tard le dĂ©bat sur l’âge de dĂ©part ; il ouvre une nĂ©gociation par branche pour amortir le choc de la transition ; il donne des garanties aux fonctionnaires pour qu’ils ne pâtissent pas trop de la rĂ©forme. Du coup, la CFDT peut rentrer dans le jeu, les victimes du système Ă  points peuvent espĂ©rer limiter les dĂ©gâts, chacun comprend que le compromis vaut mieux que le tout ou rien.

Le couplet est identique dans Les Échos du mĂŞme jour : « Toutes les modalitĂ©s sont sur la table, les transitions sont nĂ©gociables au cas par cas. Des Ă©tapes doivent ĂŞtre engagĂ©es dès maintenant pour rendre le processus irrĂ©versible. » Pour Le Parisien, si le gouvernement « tient Ă  mener Ă  bien cette rĂ©forme, il lui faudra sĂ»rement faire quelques concessions. »

Et dès le lendemain de la mobilisation du 5 dĂ©cembre, Le Figaro s’inquiète : « Faute de mĂ©thode, ce gouvernement n’Ă©chappe pas Ă  la règle. » Tandis que l’on s’enthousiasme dans les colonnes des Échos : « Le gouvernement a encore toutes ses cartes en main. » Tout est donc une question de mĂ©thode ! Et les mĂ©dias s’interrogent en chĹ“ur : que doit faire le gouvernement ?




Mais durant les jours suivants, la panique gagne dans la presse.

Pour Paul Quinio de LibĂ©ration (8 dĂ©c.) : « Que le chef de l’État canne devant les syndicats et il en sera fini de son mandat ». Mais l’Ă©ditorialiste se veut rassurant : « Reste la voie du compromis. » Le Parisien conseille alors Ă  Macron d’« assouplir sa rĂ©forme pour la sauver » (9 dĂ©c.). Le Figaro l’encourage Ă  « livrer bataille », Ă  « convaincre et tenir face Ă  la colère ». Pour CĂ©cile Cornuder des Échos, « le Premier ministre n’a d’autre choix que de temporiser sur le seul aspect de la rĂ©forme qui lui tient vraiment Ă  cĹ“ur, l’Ă©quilibre budgĂ©taire » (9 dĂ©c.).

Enfin, dans Le Parisien, on dramatise un tantinet : « S’il Ă©choue, le prĂ©sident de la RĂ©publique perdra certes la confiance de ceux qui comptaient sur lui pour transformer le pays, donc une grande partie de son crĂ©dit politique. Mais la première victime d’un abandon pur et simple du projet serait la France elle-mĂŞme, celle des gĂ©nĂ©rations futures. » Rien de moins…


Faire des concessions ?


On le comprend, la réforme du gouvernement sur les retraites doit passer. Coûte que coûte. Quitte à faire quelques concessions…

Pour Alain Minc sur CNews, c’est Ă©vident, « on sait que pour sortir de cette grève, il faut casser le front syndical. » Et donc se rĂ©concilier avec la CFDT en revenant « sur l’âge pivot »â€¦ Sur BFM-TV, Christophe Barbier est sur la mĂŞme ligne : « Avec un traitement du cas Laurent Berger moins humiliant, on aurait pu avoir ce soir toute une France de la rĂ©forme raisonnable qui dise : “D’accord.” »

Et pour Alain Duhamel, sur la mĂŞme chaĂ®ne Ă©galement, Édouard Philippe « n’est pas assez hypocrite ! S’il avait Ă©tĂ© vraiment un bon hypocrite, il n’aurait pas dit “64” mais il n’aurait pensĂ© qu’à ça, il se serait dit en lui-mĂŞme “je vais le faire, je vais le faire, je vais le faire mais surtout, je leur dis pas”. » [1]

Dans Le Journal du Dimanche (que certaines mauvaises langues surnomment « la Pravda du Dimanche », eu Ă©gard Ă  son soutien inconditionnel au gouvernement), HervĂ© Gattegno explique que « s’il veut que sa rĂ©forme aboutisse, […] [Macron] doit aussi compter sur les syndicats, et pour cela, les traiter en partenaires, non en adversaires. » (29 dĂ©c.) Faire des concessions, donc. LĂ  encore, les mĂ©dias, comme L’Express par exemple, sauront conseiller le gouvernement :




En dĂ©finitive, pour les mĂ©dias dominants, « si la rĂ©forme est indispensable et qu’il n’existe pas d’autre rĂ©forme que la rĂ©forme, seule importe la "mĂ©thode". » [2] Pour conclure, l’éditorial de Sylvain Courage dans L’Obs (6 dĂ©c.) est un condensĂ© de l’orthodoxie mĂ©diatique :

Si une ouverture se produit la semaine prochaine, dĂ©cembre 2019 pourrait se rĂ©vĂ©ler le symĂ©trique inversĂ© de dĂ©cembre 1995. Et mĂŞme en constituer la revanche ! […] Il y a presque vingt-cinq ans de cela, on leur [aux cheminots] avait prĂŞtĂ© la vertu de faire grève « par procuration » pour le compte d’une majoritĂ© de Français. Cet hiver, leurs intangibles rĂ©gimes de retraite, dont le maintien coĂ»te 8 milliards d’euros par an Ă  la collectivitĂ©, pourraient aussi bien tomber par condamnation d’une majoritĂ© de nos concitoyens. En quĂŞte d’un trophĂ©e de rĂ©formateur, Emmanuel Macron s’en contenterait assurĂ©ment. 2019 dĂ©mentirait 1995.

Mais il arrive que la réalité douche les rêveries des éditocrates… Car malgré le feu roulant médiatique contre les grévistes, et les conseils des stratèges médiatiques, les mobilisations – et le soutien dont elles font l’objet – n’ont à ce jour pas faibli.


Mathias Reymond et Frédéric Lemaire

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