Depuis près de trente ans au moins, depuis la diffusion de la mĂ©morable Ă©mission « Vive la crise », le 22 fĂ©vrier 1984, Laurent Joffrin modernise et refonde la gauche [1] : c’est son droit, c’est mĂŞme son job ! C’est, du mĂŞme coup, l’une de ses principales occupations de… journaliste. Alors, vous pensez bien qu’en matière d’opĂ©ration politique, c’est un connaisseur ! Et il a failli deviner que la question des mĂ©dias est une question dĂ©mocratique, et donc une question politique... mais pas au point de comprendre que l’est, particulièrement, la question du rĂ´le des patrons de presse, des Ă©minences du journalisme de commentaire et des experts en expertises. Un petit monde dont Joffrin fait partie et dont il tente de se faire le porte-voix.
Joffrin lui-mĂŞme est un expert : un expert, non seulement en refondation permanente de la gauche, mais aussi en critique de la critique des mĂ©dias. Il a mĂŞme Ă©crit un livre. Mais si ! Son titre ? MĂ©dia paranoĂŻa. Son contenu ? Nous en avons extrait la substance sous le titre « Laurent Joffrin, polĂ©miste et psychiatre : Sancho Panza contre les moulins Ă vent ». MĂ©dia paranoĂŻa est un chef-d’œuvre mĂ©connu. L’entretien avec Renaud Revel est une réédition abrĂ©gĂ©e de ce chef-d’œuvre, pour celles et ceux qui n’ont pas perdu leur temps Ă le lire. Que trouve–t-on dans cet abrĂ©gĂ© ? Que « tout cela n’a aucun fondement ». Quoi donc ?
Méprisables méprises
« Cela » dĂ©signe, pour reprendre les termes du sujet de dissertation proposĂ© par Revel, « les compromissions et la collusion d’une sĂ©rie de journalistes et de patrons de presse, dont vous-mĂŞme, avec les Ă©lites politiques ou Ă©conomiques ». Ce qui, somme toute, ne concerne qu’un tiers du film. Passons.
La preuve que « cela » n’existe pas ? Apprenti prestidigitateur, Joffrin transforme la « collusion » en « assimilation » et, contrairement au film, entretient la confusion entre l’escouade des mĂ©diacrates et l’ensemble des journalistes : « Faut-il assimiler les journalistes et les patrons de presse aux dirigeants qu’ils interviewent ou qu’ils frĂ©quentent ? C’est absurde ! » De qui parle-t-il et que font-ils ? « Ce n’est pas parce que des journalistes cĂ´toient, rencontrent, frĂ©quentent, dans le cadre de leur travail quotidien, des industriels ou des dirigeants politiques, qu’ils sont pour autant infĂ©odĂ©s Ă ces derniers. » Qu’importe si ce journalisme de frĂ©quentation inscrit ses bĂ©nĂ©ficiaires dans un cercle Ă©troit oĂą se cultivent des diffĂ©rences qui ne touchent pas Ă l’essentiel ! Qu’importe si ce journalisme de frĂ©quentation prĂ©tend se confondre avec le journalisme d’information ! Qu’importe si se trouvent ainsi amalgamĂ©s les prĂ©posĂ©s aux commentaires et des journalistes politiques qui, quoi que l’on pense de leur travail, sont spĂ©cialisĂ©s dans le « suivi » d’institutions et de formations politiques particulières : Joffrin, refondateur de la gauche, parle pour tous !
La « sĂ©rie de journalistes » devient peu Ă peu « les » journalistes, et ce n’est pas fini. Car Laurent court après son idĂ©e comme un chiot après un os qu’il aurait lui-mĂŞme lancĂ©. Il finit par englober toutes les rĂ©dactions, pour les protĂ©ger d’une critique qui vise les hauts dignitaires dont il fait partie. « Il est idiot de penser qu’ une profession est aux ordres quand elle ne fait que son travail. » Ce qui est idiot, c’est tout simplement de nous prendre pour des idiots. Mais ce qui est idiot n’en finit jamais de l’être : « Que de clichĂ©s et d’amalgames... C’est mĂ©connaĂ®tre les fondamentaux de ce mĂ©tier. Et c’est surtout mĂ©priser des rĂ©dactions entières […] » De sa « rĂ©futation » de la critique sans mĂ©pris du petit monde de quelques dignitaires, Joffrin, qui ne veut rien en savoir, est passĂ© Ă celle du prĂ©tendu mĂ©pris des « rĂ©dactions entières » : ce qui est mĂ©prisable, c’est d’imputer ce mĂ©pris Ă un film qui est consacrĂ© exclusivement aux chiens de garde de l’ordre mĂ©diatique et social existant… qui prĂ©tendent du mĂŞme coup au rĂ´le de chiens de garde de « la profession ».
Méprisables mépris
Mais qu’ont-elles fait, ces « rĂ©dactions entières » dont Joffrin se proclame le dĂ©fenseur ? Elles « ont acquis au fil des dĂ©cennies leur autonomie et leur indĂ©pendance ». Leur indĂ©pendance face Ă des patrons de presse qui ont privĂ© les sociĂ©tĂ©s de rĂ©dacteurs (au Monde et Ă LibĂ©ration, par exemple) de tout pouvoir sur leur entreprise ? Leur indĂ©pendance face Ă des responsables de la programmation audiovisuelle dont les journalistes dĂ©pendent indirectement ? Leur indĂ©pendance face Ă des chefferies Ă©ditoriales qui vident les confĂ©rences de rĂ©daction de tout pouvoir sur l’orientation globale de l’information, comme on peut le vĂ©rifier Ă TF1 et Ă France 2 ? On se demande bien alors pourquoi, par exemple, les syndicats de journalistes exigent que les rĂ©dactions soient dotĂ©es d’un statut juridique.
MĂ©prisable mĂ©pris de Joffrin pour des rĂ©dactions qui rĂ©sistent encore pour maintenir une très relative indĂ©pendance et pour les syndicats de journalistes qui, jour après jour, s’efforcent d’obtenir de nouveaux droits. MĂ©prisables mĂ©pris de Joffrin, non seulement pour les rĂ©alisateurs du film, mais surtout pour les dizaines de milliers de spectateurs qui l’ont vu et auxquels il s’adresse en ces termes : « Vous aurez toujours des gens pour fantasmer. Pour vous expliquer que le monde des mĂ©dias est une planète opaque, avec sa boĂ®te noire et ses complots sous-jacents. Et que les patrons de presse constituent une oligarchie Ă la botte des puissants. Bref, que tout est pipĂ©, que tout n’est que complot. » Il ne manquait plus que la mĂ©prisable accusation de complotisme : Joffrin, Ă court d’idĂ©es, ne pouvait pas la manquer !…
… Avant de s’offusquer, en guise de conclusion : « Tout cela est insultant pour la profession de journalistes et ne mĂ©rite pas que l’on s’appesantisse, car c’est lĂ le signe d’une mĂ©connaissance totale de ce mĂ©tier et de ses rouages. Ont-ils mis une fois le pied dans une rĂ©daction, les auteurs de ce brĂ»lot, qui font le procès de celles et ceux qui travaillent chaque jour Ă la fabrication de l’information ? » Ce qui est mĂ©prisable, c’est le mĂ©pris que Joffrin affiche pour les auteurs et les rĂ©alisateurs, qui Ă l’exception de l’un d’entre eux sont ou ont Ă©tĂ© journalistes.
Ce qui est insultant pour la profession, c’est de s’abriter derrière le simulacre de sa dĂ©fense contre un procès imaginaire pour ne rien rĂ©pondre aux critiques bien rĂ©elles contre ses hauts dignitaires. Insultant pour la profession et pour les spectateurs.
Henri Maler
Nota bene Les vitupĂ©rations de notre expert en opĂ©rations politiques permettent une petite vĂ©rification quasi-expĂ©rimentale de l’étroitesse du cercle. Renaud Revel, de L’Express, n’a pas apprĂ©ciĂ© le film et l’a dit haut et fort [2]. Et que croyez-vous qu’il fit ? Il invita Laurent Joffrin Ă partager le mĂŞme point de vue. En l’interrogeant pour Lexpress.fr. Éric Mettout, rĂ©dacteur en chef de Lexpress.fr, n’a pas non plus apprĂ©ciĂ© le film. Et il l’a dit haut et fort. Et que croyez-vous qu’il fit ? Il Ă©crivit qu’il Ă©tait totalement d’accord avec le point de vue de Laurent Joffrin [3]. Une prochaine fois, Le Nouvel Observateur, invitera Christophe Barbier, directeur de la rĂ©daction de L’Express… Les rumeurs de fusion entre les deux hebdomadaires sont totalement infondĂ©es.