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Le bollorisme, un journalisme de guerre culturelle

Nous publions un extrait du livre de Marie Bénilde, Le péril Bolloré, La Dispute, 2025.



« Je suis dĂ©mocrate-chrĂ©tien et je n’ai aucun projet idĂ©ologique, […] je suis tout doux et dĂ©bonnaire, pas du tout un Attila [1] » affirme Vincent BollorĂ©, le 13 mars 2024, devant une commission d’enquĂŞte de l’AssemblĂ©e nationale. Le milliardaire y assure que les « contenus du groupe Canal+ n’ont qu’un objectif : servir ses abonnĂ©s et ses tĂ©lĂ©spectateurs ». Ou encore que « CNews est un succès parce que CNews raconte la vĂ©ritĂ©, reçoit tout le monde, du moins ceux qui le souhaitent, et offre un espace de libertĂ© ». La vĂ©ritĂ© est une matière très mallĂ©able pour ce grand patron, huitième fortune française, qui se garde bien de confirmer un quelconque projet idĂ©ologique. Ă€ l’écouter, l’industriel ne serait qu’un simple patron libĂ©ral comme il y en a tant. Son entrĂ©e dans les mĂ©dias ? Elle ne serait mue que par les perspectives financières : « le secteur des mĂ©dias est le deuxième secteur d’activitĂ© le plus rentable du monde, après le luxe », dit-il encore Ă  la commission. Et s’il s’est vu affubler par une presse hostile du qualificatif « d’extrĂŞme droite », c’est pour la simple raison qu’il « [met] fin Ă  une fĂŞte » Ă  Canal+ oĂą « le champagne coulait Ă  flots » en 2014- 2015, ce qui dĂ©plairait Ă  une certaine intelligentsia proche des milieux de la culture qui chercherait Ă  lui nuire. Pourtant, ces dernières annĂ©es, Vincent BollorĂ© a fait entrer son empire mĂ©diatique dans une bataille culturelle, au sens gramscien du terme. Son projet, longtemps cachĂ©, se dessine ainsi de plus en plus nettement.


Bolloré, combattant civilisationnel


Au fil des annĂ©es, BollorĂ© a troquĂ© son costume de parfait patron pour celui de combattant civilisationnel. Sa mission ? DĂ©fendre une France qu’il fantasme menacĂ©e par un islam radicalisĂ©, un wokisme dĂ©gĂ©nĂ©rĂ©, une modernitĂ© contraire aux grandes valeurs françaises, ou encore par la bien-pensance d’une gauche qui musellerait les voix critiques. Dramatisation d’une nation au bord d’un pĂ©ril identitaire et existentiel, agitation des passions et des peurs, dĂ©signation de boucs Ă©missaires (immigrĂ©s, LGBTQ+, Ă©cologistes, bobos, etc.) et mobilisation du « bon sens » autorisent dès lors toutes les surenchères.

« Je me sers de mes mĂ©dias pour mener un combat civilisationnel », dĂ©clare-t-il en petit comitĂ©, selon Vincent Beaufils, directeur de Challenges. Pour mener ce combat Ă  bien, BollorĂ© peut compter sur de fidèles destriers, prĂ©sentateurs et Ă©ditorialistes, qui lui sont d’autant plus loyaux que le milliardaire les protège, les rĂ©munère grassement ou leur offre l’occasion de relancer une carrière en berne. Lors de ses auditions parlementaires, le milliardaire s’est souvent dĂ©fendu d’avoir fait un choix idĂ©ologique en recrutant Éric Zemmour. Ce journaliste politique n’était-il pas dĂ©jĂ  employĂ© par des mĂ©dias très respectables avant de rejoindre sa chaĂ®ne d’information ? On pouvait en effet le retrouver dans Le Figaro, France 2, RTL, I-TĂ©lĂ©, Canal+, Paris Première et M6. DĂ©jĂ , il parlait d’« invasion » ou d’« envahisseurs » Ă  propos des migrants. Et il faisait la promotion de ses livres sur toutes les antennes. En fĂ©vrier 2015, avant l’arrivĂ©e de BollorĂ©, le groupe Canal+ avait dĂ©cidĂ© de suspendre sa participation Ă  la chaĂ®ne après ses propos tenus dans le Corriere della Sera parlant de « dĂ©portation » de musulmans de France – un terme qu’Éric Zemmour nie avoir prononcĂ©, lui prĂ©fĂ©rant celui de « remigration » – et d’un avenir de « chaos » et de « guerre civile » liĂ© Ă  « cette situation d’un peuple dans le peuple ». On le voit, celui que la presse appelait encore frileusement le « polĂ©miste » n’a pas attendu BollorĂ© pour rĂ©vĂ©ler son vrai visage. Ce qui prouve deux choses : les mĂ©dias français avaient dĂ©jĂ  commencĂ© Ă  promouvoir des idĂ©es rĂ©actionnaires ; et c’est bien en connaissance de cause qu’Éric Zemmour a Ă©tĂ© recrutĂ© par BollorĂ©.

La diffĂ©rence entre BollorĂ© et les autres patrons de mĂ©dias qui l’ont prĂ©cĂ©dĂ© ne tient pas tant au message diffusĂ© par Éric Zemmour – il reste Ă  peu près le mĂŞme dans le fond chez le chroniqueur de Face Ă  l’info sur CNews – qu’à la capacitĂ© de l’homme d’affaires Ă  rĂ©sister aux « campagnes de presse » contre son protĂ©gĂ© et Ă  faire fi des condamnations judiciaires. En septembre 2020, l’éditorialiste est condamnĂ© en première instance pour injures publiques et provocation Ă  la haine raciale après ses propos tenus Ă  la convention de la droite le 28 septembre 2019. Un jugement confirmĂ© en cassation par la cour d’appel en 2024. C’est sur LCI, qui retransmettait alors la convention en direct, qu’on a pu entendre ses propos comparant les immigrĂ©s Ă  des « colonisateurs » et parlant d’« islamisation de la rue », utilisant le voile et la djellaba comme « les uniformes d’une armĂ©e d’occupation ». Une fois arrivĂ© sur CNews, il ne varie pas de registre mais monte d’un cran dans les outrances racistes en affirmant Ă  propos des mineurs Ă©trangers que ce sont des « voleurs », des « assassins » et des « violeurs », ce qui lui vaut en janvier 2022 une condamnation pour provocation Ă  la haine et injure raciale. Jusqu’à l’officialisation de son entrĂ©e dans la course Ă  l’élection prĂ©sidentielle, le 30 novembre 2021, Éric Zemmour a toutefois pu compter sur un soutien Ă  toute Ă©preuve de celui qui l’appelle, dans un signifiant lapsus lors de son audition au SĂ©nat un mois et demi plus tard, « prĂ©sident de la RĂ©publique ». « Je sais que, pour en avoir discutĂ© avec lui, Vincent BollorĂ© est très conscient du danger de civilisation qui nous guette, de remplacement de civilisation », confiait Zemmour le 21 janvier 2022 sur LCI : « Il veut lĂ©guer Ă  ses enfants et Ă  ses petits-enfants la France qu’on lui a lĂ©guĂ©e. » Et c’est donc tout naturellement qu’il se sert des deux chaĂ®nes de BollorĂ©, CNews et C8, comme d’une rampe de lancement de sa future campagne Ă©lectorale.

Avec sa faconde de journaliste sportif et son goĂ»t du spectacle d’ancien Ă©tudiant en art dramatique, Pascal Praud ne mĂ©nage pas non plus ses efforts pour s’intĂ©grer parfaitement dans la boĂ®te Ă  musique de la maison BollorĂ©. Le 26 avril 2021, il fait la promotion sur CNews d’une tribune parue dans Valeurs actuelles et signĂ©e par une vingtaine de gĂ©nĂ©raux factieux Ă  la retraite qui accusent des « partisans haineux et fanatiques d’une guerre raciale », c’est-Ă -dire « l’islamisme » et les « hordes de banlieue », de vouloir le « dĂ©litement » de la France. Le prĂ©sentateur s’en sortira avec une remontrance de la ministre des ArmĂ©es Florence Parly (« C’est irresponsable ») et une mise en garde du CSA. Ă€ l’occasion des Ă©lections lĂ©gislatives de 2024, oĂą Danièle Obono a Ă©tĂ© Ă©lue dĂ©putĂ©e LFI par 64 % des voix, il reprend Ă  son tour la thĂ©orie de Renaud Camus en dĂ©clarant que dans cette circonscription « on peut parler de grand remplacement ».

Le jour de l’investiture de Donald Trump, le 20 janvier 2025, il exulte sur CNews cette « aspiration des AmĂ©ricains renvoie Ă  celles des Français qui est sur beaucoup de points identique » : « Le camp du bien a perdu le monopole des idĂ©es, il ne contrĂ´le plus le rĂ©cit, la victoire de Trump porte un coup terrible au wokisme, au progressisme, Ă  la pensĂ©e unique. Sa rĂ©ussite – si rĂ©ussite il y a – enterrera les idĂ©es les plus folles qui ont gangrenĂ© ces dernières annĂ©es le dĂ©bat public. » Il est vrai que Pascal Praud emprunte beaucoup au discours trumpien et parle comme sur Fox News, la chaĂ®ne ultraconservatrice aux États-Unis. « Folle », « dingue », « hystĂ©rique », peut-on entendre dans son Ă©mission du 6 mai 2019 Ă  l’adresse de la militante Ă©cologiste Claire Nouvian qui lui demande si elle n’est pas dans une Ă©mission climatosceptique. Le titre du dĂ©bat ? « Le "refroidissement" climatique ? » sous prĂ©texte qu’il fait « moins trois degrĂ©s ce matin dans les Yvelines ». Le 18 septembre 2024, il entend dĂ©fendre la « libertĂ© d’expression » pour s’indigner dans le JDNews : « Amusez-vous Ă  critiquer un rapport du GIEC ! La planète brĂ»le. L’homme est responsable. C’est une vĂ©ritĂ© rĂ©vĂ©lĂ©e. »


Le soutien des catholiques intégristes


Les idĂ©es de Vincent BollorĂ© sont aussi religieuses. Donateur et maĂ®tre d’œuvre du foyer Jean Bosco, l’industriel est proche de son directeur, l’abbĂ© Grimaud, qui passe pour son confesseur et conseiller spirituel. Est-ce auprès de lui que le Breton aurait trouvĂ© cette qualitĂ© remarquable qu’il confesse sur sa pratique religieuse : « La religion catholique est formidable : je pèche, je me confesse, je recommence » ? (Le Monde, 25 juillet 2021). Toujours est-il que ce prĂŞtre traditionaliste va influer sur les mĂ©dias de BollorĂ©. En 2020, en plein Covid, le milliardaire rachète La France catholique, hebdomadaire dont le directeur de la rĂ©daction est Aymeric Pourbaix, coordinateur, avec l’abbĂ© conservateur, du « pèlerinage du monde des mĂ©dias ». Ensemble, ils installent sur CNews puis, en 2024, sur Europe 1, l’émission dominicale En quĂŞte d’esprit. Militant contre la profanation des Ă©glises, la dĂ©christianisation et l’avortement, il ne craint pas de consacrer des thĂ©matiques Ă  l’œuvre du diable, comme ce 29 septembre 2024 oĂą son programme est intitulĂ© « Comment le dĂ©mon agit dans le monde ? ». Entre deux Ă©crans de publicitĂ© pour Castorama, Google ou Cartier, le père Duloisy, prĂŞtre « exorciste » au diocèse de Paris, explique comment le tentateur nous dĂ©tourne des grands principes chrĂ©tiens : « On achète des paires de chaussures plus qu’il n’en faut ou on joue en Bourse, on prend des dĂ©rivĂ©s du bonheur. » Aymeric Pourbaix se fait alors l’avocat du diable : « C’est un peu comme la publicitĂ©, le dĂ©mon… » RĂ©ponse du spĂ©cialiste : « Ah ! Je pense que les Ă©coles de commerce ont un grand talent pour vider votre porte-monnaie dans la direction oĂą elles veulent vous envoyer pour augmenter votre consommation : au lieu de vous vendre un yaourt, on vous en vend douze. » Ni la rĂ©gie publicitaire de CNews, ni l’agence Havas, ni le maĂ®tre en opĂ©rations boursières Vincent BollorĂ© n’ont saisi l’Arcom devant une telle profanation…

L’émission ne se limite toutefois pas Ă  ces joyaux de critique de la consommation et du capitalisme. Le 25 fĂ©vrier 2024, une Ă©mission consacrĂ©e au droit Ă  l’IVG prĂ©sente Ă  l’écran une infographie reprenant des chiffres du site Worldometer et faisant du recours Ă  l’IVG « la première cause de mortalitĂ© dans le monde » avec « 73 millions en 2022, soit 52 % des dĂ©cès ». « Pour le cancer, c’est 10 millions ; et pour le tabac, c’est 6,2 millions », ajoute le prĂ©sentateur. Un point de vue dĂ©livrĂ© sans contradiction et nourri par des intervenants qui dĂ©ploient en toute libertĂ© et pendant 48 minutes des propos anti-IVG. De quoi mettre en cause l’honnĂŞtetĂ© du traitement de l’information, mĂŞme si la direction, devant le scandale dĂ©clenchĂ© par cette infographie, plaide l’erreur technique et prĂ©sente ses excuses. Le mĂŞme montage est pourtant diffusĂ© une seconde fois malgrĂ© l’émoi suscitĂ©. Le rapporteur saisi par l’Arcom après 40 000 signalements dĂ©cide d’abord de ne pas demander de sanctions compte tenu du fait qu’il s’agit d’une Ă©mission de dĂ©bats dans une approche « philosophico-spirituelle », mais il engage le rĂ©gulateur Ă  « intervenir promptement et fermement en vue de rĂ©guler ces dĂ©rives de nature confessionnelle » peu respectueuses de la laĂŻcitĂ©. La chaĂ®ne sera finalement condamnĂ©e par l’Arcom Ă  payer 100 000 euros en novembre 2024.

C’est Ă©galement pour diffuser un film contre l’avortement, Unplanned, produit par un studio Ă©vangĂ©lique amĂ©ricain proche de Donald Trump, que BollorĂ© utilise C8 en 2021. Mais c’est aussi aux innombrables messes et cĂ©rĂ©monies liĂ©es au calendrier chrĂ©tien que l’on peut reconnaĂ®tre l’empreinte d’une certaine tradition religieuse dans la programmation audiovisuelle de la chaĂ®ne. Le 15 aoĂ»t 2021, pas moins de douze heures sont consacrĂ©es Ă  des programmes catholiques, un record pour une chaĂ®ne privĂ©e de la TNT qui dispose d’une frĂ©quence gratuite concĂ©dĂ©e par la puissance publique. Ce jour-lĂ , fĂŞte de Marie dans le calendrier chrĂ©tien, c’est Dominique Rey, Ă©vĂŞque de FrĂ©jus-Toulon qui cĂ©lèbre la messe. Ce dernier autorise les prĂŞtres de ses Ă©glises, comme Ă  Saint-François-de-Paule dans le centre de Toulon, Ă  refuser aux chrĂ©tiens la communion dès lors qu’ils ne veulent pas s’agenouiller devant l’hostie et ouvrir la bouche, comme le font les traditionalistes. L’évĂŞque, qui faisait venir Marion MarĂ©chal Ă  une universitĂ© d’étĂ© catholique en 2015, a dĂ» dĂ©missionner Ă  la demande du pape François dix ans plus tard après un audit sur son diocèse. Il reste très proche de Vincent BollorĂ© au point de pouvoir exprimer les convictions profondes de l’homme d’affaires dans La Croix : « Pour lui, une certaine vision de l’homme est aujourd’hui menacĂ©e » (12 novembre 2021).

BollorĂ© le catholique a peu en commun avec le chef de son Église, le souverain pontife, qui appelle Ă  l’accueil des migrants en dĂ©nonçant un « nationalisme exagĂ©rĂ© et agressif », les « tentations idĂ©ologiques ou populistes » ou encore « la rĂ©apparition de courants agressifs envers les Ă©trangers ». Cela ne l’empĂŞche pas de se rĂ©clamer du catholicisme et surtout de faire de la dĂ©fense de « l’occident chrĂ©tien » le grand et dernier but de sa vie. En dĂ©cembre 2024, dans la Revue des mĂ©dias de l’INA, Dominique Greiner, le directeur gĂ©nĂ©ral de Bayard Presse (groupe fondĂ© par la congrĂ©gation des assomptionnistes), a dressĂ© un tableau sombre mais lucide de la situation : « L’Église catholique se retrouve aujourd’hui en difficultĂ© pour se positionner, notamment face Ă  Vincent BollorĂ© et Pierre-Édouard StĂ©rin. Ils polluent le dĂ©bat par leur puissance Ă©conomique et financière et promeuvent une forme du catholicisme. Qui n’est que ça : une forme du catholicisme. Très Ă©troite, par ailleurs. Ils ont arrosĂ© tous les mouvements de l’Église, qui aujourd’hui ne peuvent plus se passer de leurs fonds. »


Œuvrer à l’union des droites


Mais Bolloré cherche surtout à prendre part à des combats plus directement politiques et partisans. D’abord proche de Nicolas Sarkozy – qu’il a depuis nommé administrateur du groupe Lagardère, racheté par ses soins –, Vincent Bolloré encourage la candidature d’Éric Zemmour en 2022 avant de jouer la carte Marine Le Pen-Jordan Bardella contre le cordon sanitaire qui se met en place en juillet 2024.

Pour ses mĂ©dias, ni le Rassemblement national ni mĂŞme ReconquĂŞte n’appartiennent Ă  ce que l’on appelle « l’extrĂŞme droite ». S’il considère Marine Le Pen comme trop sociale en raison de son programme de dĂ©penses publiques en soutien Ă  sa politique de prĂ©fĂ©rence nationale, il voit d’un bon Ĺ“il Jordan Bardella, prĂ©sident du RN, dont il apprĂ©cie la clartĂ© du discours rĂ©actionnaire, la souplesse sur la question de l’âge de dĂ©part Ă  la retraite (le prĂ©sident du RN a Ă©voquĂ© 66 ans pour ceux qui ont commencĂ© Ă  travailler Ă  24 ans) et « le virage libĂ©ral assumĂ© qui place l’entreprise au cĹ“ur de son projet Ă©conomique », comme le dit Éric Ciotti (Les Échos, 4 juillet 2024). Le milliardaire perçoit aussi le besoin d’appui du prĂ©sident du RN pour mener Ă  bien son ambition.

Dès la dissolution surprise de l’AssemblĂ©e nationale en juin 2024, BollorĂ© fait entrer ses mĂ©dias en campagne. L’objectif est d’abord de rejeter toute idĂ©e de « front rĂ©publicain » contre le RN puis d’accoutumer l’opinion Ă  l’idĂ©e qu’il n’y a pas d’alternative Ă  une alliance avec cette formation politique. Dès le 10 juin, Éric Ciotti, alors prĂ©sident de LR, rend visite Ă  Vincent BollorĂ©, avec lequel il dĂ©jeune une fois par mois Ă  Paris, selon Le Monde, pour orchestrer son ralliement au RN. Après l’échec d’Éric Zemmour Ă  l’élection prĂ©sidentielle, le grand patron libĂ©ral-conservateur entend en effet promouvoir une formation dĂ©fendant « l’occident chrĂ©tien » par son combat contre l’immigration et en faveur de l’ordre, tout en s’appuyant sur des politiques sensibles aux intĂ©rĂŞts de l’argent et de ses affaires.

Sur les plateaux de CNews, Pascal Praud met alors en mots et en images les consignes de son prĂ©sident-actionnaire. « Ă‰ric Ciotti a Ă©coutĂ© ses militants », vante-t-il, tout en raillant « les chefs Ă  plumes des RĂ©publicains [qui] ont rĂ©cusĂ© cet accord au nom de la morale » et accusant la droite d’être « dĂ©connectĂ©e du terrain, sans courage, sans idĂ©es et sans avenir, qui dĂ©cidĂ©ment ne comprend rien Ă  rien, et surtout pas ses Ă©lecteurs » (12 juin 2024). Quand il reçoit des figures traditionnelles de la droite restĂ©es fidèles Ă  leur famille libĂ©rale, il ne manque d’ailleurs jamais d’interroger : « Mais puisque vous ĂŞtes d’accord avec Jordan Bardella sur l’immigration, pourquoi ne pas travailler avec lui [2] ? » Puis, il s’emploie Ă  soutenir une ligne favorable Ă  une alliance avec le RN sous les gouvernements successifs de Michel Barnier et de François Bayrou, en applaudissant les concessions faites pour complaire Ă  ses reprĂ©sentants. « Cela ne s’appelle pas faire monter les enchères », dĂ©clare le 18 dĂ©cembre le prĂ©sentateur de L’Heure des pros pour saluer la qualitĂ© d’arbitre de l’hĂ©ritière historique de l’extrĂŞme droite, « c’est faire ce que fait Marine Le Pen Ă  juste titre. La logique serait le programme commun de la droite, ce qu’a fait Giorgia Meloni en Italie […]. Ă€ partir du moment oĂą vous dites que le RN c’est des fascistes, vous aurez du mal Ă  trouver une majoritĂ© ». La nomination de Michel Barnier l’intĂ©resse aussi pour la place qu’y prend son ministre de l’IntĂ©rieur, Bruno Retailleau, qui est qualifiĂ© de « vice-premier ministre » sur CNews. Laurence Ferrari se dĂ©sole, quant Ă  elle, du « psychodrame » créée par la direction non-ciottiste de LR. Les mĂ©dias BollorĂ© tentent aussi de rabibocher ReconquĂŞte et le Rassemblement national, comme sur TPMP, devant plus de deux millions de tĂ©lĂ©spectateurs, le jeudi 13 juin, quand Cyril Hanouna tĂ©lĂ©phone en direct Ă  Jordan Bardella et tend le tĂ©lĂ©phone Ă  Sarah Knafo pour un appel Ă  l’union.

Dans cette bataille pour l’union des droites, BollorĂ© ne mĂ©nage pas ses efforts. Il lance en urgence une nouvelle Ă©mission sur Europe 1, taillĂ©e sur mesure pour le prĂ©sentateur phare de TPMP et laisse courir de fausses rumeurs sur le site du Journal du dimanche, vendredi 5 juillet [3], quelques heures seulement avant la fin de campagne, en affirmant que le gouvernement s’apprĂŞterait Ă  suspendre la loi sur l’immigration, ou qu’Emmanuel Macron songerait Ă  un dĂ©part anticipĂ©, deux rumeurs immĂ©diatement dĂ©menties par l’exĂ©cutif.


Marie Bénilde, Le péril Bolloré, La Dispute, 2025, p. 67-78.

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