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Le Monde réconcilie Davos et Porto Alegre

par Henri Maler, Philippe Monti,

« Le BIT passe au crible les faillites et les excès de la mondialisation » : sous ce titre élogieux Le Monde daté du 25 février 2004, en sa page 2, rend compte d’un « volumineux rapport sur la dimension sociale de la mondialisation », intitulé « Une mondialisation juste ».

Notre propos n’est pas ici de discuter ce rapport lui-même, mais la présentation que Le Monde nous en propose : une contribution à la « mondialisation heureuse », garantie par un dialogue à sens unique.

Comme souvent en pareil cas, même une lecture attentive ne permet pas de distinguer ce que l’auteure de l’article - Babette Stern - résume de ce qu’elle approuve. On peut le saisir, pourtant, en repérant ce qu’elle souligne et met en scène, ce qu’elle mentionne sans le moindre recul et ce qu’elle omet de dire.

Pour une « mondialisation heureuse » [1]

Le chapô de l’article résume assez bien « l’esprit » du rapport. : « S’ils ne remettent pas en cause la globalisation en elle-même, ils [les auteurs] soulignent les nombreux dégâts de processus mal gérés : abaissement des normes sociales, précarité grandissante, accroissement du chômage officiel, privatisations désastreuses des services publics. L’urgence, estiment-ils, est à "la bonne gouvernance", c’est-à-dire à un rôle nouveau des Etats et d’institutions comme la Banque mondiale et le Fonds monétaire international. ».

Mais, manifestement, Babette Sterne partage ce diagnostic de « mauvaise gestion » qui en appelle à une meilleure « gouvernance » de la part des institutions existantes dont il suffirait de modifier le rôle. C’est ainsi qu’elle écrit :

« Le rapport intitulé "Une mondialisation juste" ne remet pas en cause la mondialisation, pas plus qu’il ne lui fait porter le chapeau des malheurs du monde. » Ce commentaire latéral vaut approbation, en réduisant d’emblée l’espace réservé à la critique aux dimensions d’un timbre poste, puisqu’il ne s’agit ni de « remettre en cause », ni de « faire porter le chapeau ».

Et Babette Stern de poursuivre : « Les commissaires reconnaissent que la mondialisation a favorisé l’ouverture des économies et des sociétés. Qu’elle a encouragé la libéralisation des biens, des idées et des connaissances. En Asie de l’Est, la croissance a permis à plus de 200 millions de personnes de sortir de la pauvreté en une seule décennie. ».

Ainsi les commissaires (sic), ne se contentent pas d’affirmer : il « reconnaissent » que la mondialisation est bien … ce que Le Monde en pense, car elle est en particulier, la source du le bonheur offert par « la libéralisation des biens, des idées et des connaissances. ».

« Libéralisation » = libéralisme = Liberté = bonheur. CQFD

Et Babette Stern d’enchaîner : « La mondialisation a, par ailleurs, permis l’émergence d’une "véritable conscience planétaire, sensible à l’injustice, la pauvreté, la discrimination, le travail des enfants et la dégradation de l’environnement" ».

Rapporter ce propos, sans autre précision qu’un modeste « par ailleurs » équivaut à soutenir cette idée géniale : la mondialisation crée plus d’injustice, plus de pauvreté, plus de discrimination, fait travailler les enfants, dégrade l’environnement, mais « par ailleurs », grâce à ces modestes dégâts, elle permet d’élever le niveau de conscience des masses ! S’il n’y avait plus d’injustice ou plus de pauvreté, on y perdrait beaucoup : on ne pourrait plus être hautement conscients de ces maux !

Ce n’est qu’après nous avoir instruit sur sa face lumineuse que Babette Stern nous présente la face sombre de la mondialisation. Une présentation introduite en une phrase dont on peut admirer la tournure nuancée : « En regard de ces progrès, les aspects inquiétants de la mondialisation sont nombreux. Tout semble se conjuguer pour aboutir à une fragilisation sociale. ».

Suit alors un résumé des aspects « inquiétants » qui sont bien ce qu’ils « semblent » ! Licenciements et chômage massif (188 millions de chômeurs en 2003 à l’échelle mondiale), précarité du travail, aggravation de la pauvreté, « évasion fiscale, montée en puissance de réseaux criminels, traite des êtres humains, commerce sexuel, trafic de drogues », etc.

Après un tel tableau, l’explication des causes : « Le rapport, nourri de nombreux dialogues dans les cinq continents, l’affirme pourtant : les problèmes identifiés ne sont pas dus à la mondialisation elle-même mais aux carences de sa gouvernance. ». Et l’article de récapituler la liste impressionnante des recommandations du rapport : souvent dérisoires, tout simplement parce qu’elles sont parfaitement contradictoires avec la mondialisation libérale elle-même alors que celle-ci n’est pas remise en cause.

Que cela soit l’avis des auteurs du rapport est une chose, mais que pas une seule phrase ne marque la moindre prise de distance avec cet avis engage la responsabilité du Monde, transformé ainsi en simple fournisseur de la pensée de marché, libérale mais tempérée. Etonnant, non ?

La conclusion de l’article a valeur de soutien à peine tacite au rapport et aux remèdes miraculeux qu’il préconise : « La gouvernance mondiale est en crise. Le rapport est formel. "Le monde est à un carrefour critique et il est urgent de repenser nos politiques et nos institutions actuelles". »

Le rapport est formel : il est urgent de « repenser ». Une telle compassion pour les gueux et une concession aussi audacieuse aux altermondialistes sont la conséquence, c’est encore Le Monde qui le dit et le préconise, d’un passionnant « dialogue ».

Pour un dialogue mondesque

Il fallait s’y attendre : grand organisateur de dialogues et grand intercesseur entre des points de vue irréductibles, Le Monde se devait de présenter le rapport comme le résultat d’une fructueuse confrontation.

Périodiquement, Le Monde prend ses désirs pour des réalités. Ainsi, dans Le Monde daté du 30 mai 2003 Nicolas Weill saisissait l’occasion du contre-G8 pour tenter d’exaucer le rêve de la rédaction du Monde : « Le dialogue se noue entre "pro" et "anti"-mondialisation  ». Le prétexte ? L’existence d’articles contradictoires … dans les mêmes revues. Lire En marge du G8 : Le Monde sème la confusion

Et, une fois encore, Le Monde interprète la réalité en fonction de ses désirs.

C’est chose faite, dans le chapô de l’article : « Ses auteurs [du rapport] veulent sortir du dialogue de sourds entre "pro" et "anti". S’ils ne remettent pas en cause la globalisation en elle-même, ils soulignent les nombreux dégâts de processus mal gérés (…). »

Cela se répète dans le corps de l’article : « Une commission mondiale de vingt-six commissaires a été créée, regroupant politiques, activistes (sic), hommes d’affaires, économistes, syndicalistes. L’initiative est née du constat que le débat public sur la mondialisation était devenu un "dialogue de sourds". ». On comprend mieux alors que Babette se réjouisse du résultat dans la phrase (déjà citée) qui vient immédiatement après : « Le rapport intitulé "Une mondialisation juste" ne remet pas en cause la mondialisation, pas plus qu’il ne lui fait porter le chapeau des malheurs du monde.  ». Ouf !

Mais surtout un encadré résume assez bien la position que Le Monde entend tenir ou donner l’impression de tenir à égale distance de Davos et Porto Alegre. Son titre même - « Un groupe issu de Davos et de Porto Alegre » - est suffisamment mensonger pour qu’on s’y arrête.

Il laisse entendre que sa composition émane des deux Forums : ce qui n’est évidemment pas le cas, puisque, comme la suite le rappelle, la commission a été « créée par le Bureau international du travail ».

Le Monde précise que la commission comprend, outre ses deux Présidents, « des personnalités aussi diverses que… ». La liste qui suit, limité à sept noms, donne une idée de cette prodigieuse « diversité : « Giuliano Amato, ancien premier ministre italien, Valentina Matvienko, gouverneur de Saint-Pétersbourg, Taizo Nishimuro, président du conseil d’administration de Toshiba, le Prix Nobel Joseph Stiglitz, le président de l’AFL-CIO, Joseph Sweeney, l’économiste du développement péruvien Hernando de Soto, présent au dernier forum de Davos, ou encore la Malienne Amina Traoré, figure du Forum social de Porto Alegre. » [2].

Ainsi, parmi ses vingt-six membres, deux seulement entretiennent un rapport, plus ou moins étroit avec le mouvement altermondialiste : Joseph Sweeney, le président de l’AFL-CIO, et Amina Traoré que Le Monde présente comme une « figure du Forum social de Porto Alegre ». Amina Traore est plus exactement ancienne ministre de la Culture et du Tourisme du Mali, auteure de livres et articles sur l’Afrique [3], directrice du Centre Amadou Hanyrat Ba (CAHBA) et l’une des organisatrices du premier Forum social africain. A ces deux « figures », peut-être faut-il ajouter, selon Le Monde, celle de Joseph Stiglitz : présent au Forum Social Mondial de Bombay, ancien économiste à l’OCDE et conseiller économique de Clinton pendant que les USA se préparaient à supprimer toute l’aide sociale, devenu ensuite un des chefs éminents de la Banque mondiale. Il incarne donc en sa seule personne la « réconciliation » rêvée par Le Monde.

Et ces trois noms disparates suffisent à présenter la commission comme « Un groupe issu de Davos et de Porto Alegre » !

Dans cette liste tronquée qui ne justifie même pas le titre de l’encadré, Le Monde omet curieusement de mentionner, sans doute pour ne pas céder à un chauvinisme de mauvais aloi, le nom et les qualités du représentant français : François Périgot : président de l’Organisation internationale des employeurs, ancien président-directeur général d’Unilever France de 1971 à 1986, ancien président du CNPF de 1986 à 1994 et actuellement président du MEDEF International, la branche internationale de ce mouvement altermondialiste réputé.

Un adepte du dialogue

Et c’est sans doute pour illustrer la prétendue diversité de la commission, que Le Monde donne la parole à un économiste péruvien, dans un entretien conduit par Babette Stern et Afsané Bassir Pour et publié sous le titre : « Hernando de Soto, économiste : "Quatre milliards d’êtres humains sont exclus". Entretien avec le président de l’Institut pour la liberté et la démocratie de Lima. »

Deux phrases permettent de situer l’interlocuteur ainsi privilégié par Le Monde.

- Question iconoclaste du Monde : « Vous avez participé à la rédaction du rapport sur la mondialisation, un sujet qui divise l’opinion. Personnellement, que vous évoque cette question ? »
- Réponse de l’héritier inca d’Adam Smith et de Ricardo : « Je dois d’abord dire que je suis un grand sympathisant de la mondialisation car elle est inévitable. Il faut évidemment corriger les problèmes qu’elle pose.  »

Avec ce genre d’arguments - est sympathique ce qui est inévitable -, la grêle et la loi de la gravitation universelle devraient s’attirer un capital de sympathie dépassant toutes les espérances les plus folles... Tous les économistes libéraux auxquels Le Monde offre l’hospitalité vous le diront (de Hernando de Soto de Lima à Alain Minc de Paris) : le marché est na-tu-rel et il est i-né-vi-table ! Comment un journal de référence pourrait -il ne pas na-tu-rellement adorer le marché i-né-vi-table. ?

- Autre question iconoclaste du Monde : « Votre travail au sein du Bureau international du travail a duré deux ans. Qu’avez-vous appris ? »
- Réponse du « dialoguant » : « Enormément de choses. Notamment à écouter, à comprendre la valeur du dialogue. Les commissaires venaient de réalités différentes. Les syndicalistes défendaient des positions très partisanes pour défendre les droits des travailleurs. »

On l’a compris : des syndicalistes archaïques qui défendent encore les droits des travailleurs sont « très partisans » ! Il faudrait quand même qu’ils soient un plus ouverts ! A la flexité et à la précarité nat-tu-rellement i-né-vi-tables, par exemple.

Ayant ainsi publié, en guise de « dialogue », cette modeste contribution au « dialogue », Le Monde a également contribué, puisque c’est le rôle qu’il s’attribue, à une bonne « gouvernance ».

 

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Notes

[1Pour reprendre l’expression qui sert de titre à un impérissable ouvrage d’Alain Minc

[2Pour qui veut connaître exactement la liste, il suffit de se reporter au Communiqué de presse publié sur le site de l’OIT.

[3Le Viol de l’imaginaire, Actes Sud-Fayard, Paris-Arles, 2002. Lire aussi l’article dans Le Monde Diplomatique de septembre 2002 : « L’oppression du développement ».

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