Mars 2004 : Une timide contestation
Sous un titre peu Ă©loquent - « Aventis, Dassault : le malaise des politiques » - Le Monde datĂ© du 25 mars 2004 publie une « analyse » (c’est le sur-titre habituel de ce genre d’article) de FrĂ©dĂ©ric LemaĂ®tre consacrĂ© au « silence Ă©tonnant » observĂ© par les responsables politiques face Ă l’offre publique d’achat (OPA) de Sanofi sur Aventis et au rachat de la Socpresse par Dassault.
L’information et la culture d’une part, la santĂ© et, plus gĂ©nĂ©ralement, la vie sont des biens communs de l’humanitĂ© qui devraient ĂŞtre entièrement soustraits Ă la logique du profit, et donc au droit illimitĂ© de la propriĂ©tĂ© privĂ©e. FrĂ©dĂ©ric LemaĂ®tre ne va pas aussi loin, mais...
« Certes, affirme-t-il en adepte de l’Ă©conomie de marchĂ© prĂŞt Ă entĂ©riner l’essentiel de l’Ă©tat de fait, les entreprises privĂ©es sont aux mains d’actionnaires, et le gouvernement n’a pas le pouvoir d’empĂŞcher le rachat d’une sociĂ©tĂ© par une autre pour peu que les propriĂ©taires y consentent. ». Mais, insiste-t-il Ă propos de l’OPA de Sanofi sur Aventis, « Le droit de propriĂ©tĂ© ne saurait expliquer l’absence de rĂ©flexions, voire d’interventions politiques dans un secteur aussi sensible. »
Et de soulever, notamment, ces questions : « En matière de santĂ©, faut-il, au nom du libĂ©ralisme, accepter que seuls les actionnaires aient un pouvoir de dĂ©cision ? Le Conseil supĂ©rieur de l’audiovisuel dispose bien d’un droit de regard sur le capital des chaĂ®nes de tĂ©lĂ©vision, pourquoi ne pas envisager qu’il en soit de mĂŞme dans le domaine de la santĂ© ? L’avenir d’Aventis est-il moins important pour le pays que celui de M6 ? »
On peut trouver bien timide cet appel Ă la rĂ©gulation, surtout quand il se rĂ©fère Ă une instance aussi discutable que le CSA ! Mais il n’est pas inutile, d’autant que FrĂ©dĂ©ric LemaĂ®tre poursuit, un peu plus loin :
« Si le projet de fusion entre Sanofi et Aventis aurait pu ĂŞtre pour les politiques l’occasion de poser ces questions passionnantes, que dire du rachat de la Socpresse par Dassault ! Voici un groupe industriel qui rachète sans coup fĂ©rir 70 journaux, dont Le Figaro, L’Express, et 30 % de la presse quotidienne rĂ©gionale. Et aucun parti politique n’y trouve Ă redire... »
Le silence est en effet assourdissant ! Et Frédéric Lemaître de poursuivre :
« Que l’UMP ne se prĂ©cipite pas pour dĂ©noncer ce mĂ©lange des genres peut se comprendre. Mais que l’UDF et la gauche se contentent d’observer cette mainmise sans souffler mot est plus Ă©trange. Durant les annĂ©es 1980, le Parti socialiste ne dĂ©nonçait-il pas rĂ©gulièrement la mainmise de Robert Hersant sur la presse rĂ©gionale ? »
« Étrange » ? On peut ĂŞtre Ă©tonnĂ© de cet Ă©tonnement, du moins s’il n’est pas feint ou ne relève pas de l’amnĂ©sie, sur la contribution des partis interpellĂ©s Ă la dĂ©rĂ©gulation de l’audiovisuel. Mais soit ! Il n’est jamais mauvais de les prendre en flagrant dĂ©lit de contradiction, au moins apparente :
« DĂ©noncer le poids de Silvio Berlusconi dans les mĂ©dias italiens et ne pas voir qu’une concentration est Ă©galement Ă l’oeuvre en France relève d’une attitude contradictoire. Les groupes Dassault et Lagardère possèdent dĂ©sormais une grande part de la presse française ; un jour ou l’autre, le groupe Lagardère, dĂ©jĂ propriĂ©taire d’Europe 1, disposera d’une chaĂ®ne de tĂ©lĂ©vision nationale. »
FrĂ©dĂ©ric LemaĂ®tre, soupçonneux, tente d’expliquer cette (apparente) « contradiction » : « Comme on ne peut pas soupçonner les responsables politiques de se dĂ©sintĂ©resser de la presse, leur silence n’a que deux explications possibles. Soit ils craignent d’ores et dĂ©jĂ Dassault et ne veulent pas lui dĂ©plaire. Soit ils y trouvent leur compte : certains imagineraient que des industriels dĂ©pendant largement de commandes publiques pourraient s’avĂ©rer plus influençables. Dans les deux cas de figure, la dĂ©mocratie n’en sort pas grandie. »
Or non seulement les deux explications peuvent se cumuler, mais surtout si la dĂ©mocratie est ainsi mutilĂ©e, c’est aussi parce que, Ă la diffĂ©rence des syndicats de journalistes (ou de journalistes pris individuellement, comme FrĂ©dĂ©ric LemaĂ®tre partiellement dans cet article), les tenanciers des mĂ©dias et les mĂ©dias eux-mĂŞmes, se soumettent Ă la logique dont ils prĂ©tendent dĂ©noncer les effets.
La critique de FĂ©dĂ©ric LemaĂ®tre serait crĂ©dible, si « son » journal combattait vraiment la concentration et la financiarisation des mĂ©dias. Mais Le Monde essaie de se tailler un petit empire dans le grand empire des mĂ©dias ou face Ă des empires plus imposants que lui, et entend entrer en Bourse !
Cela relève aussi d’une « attitude contradictoire ». Et, hormis cet article, Le Monde ne dira rien avant que l’affaire ne soit conclue !
Juin 2004 : Quand vint le moment du grand rachat
Mais peut-ĂŞtre Le Monde, rivĂ© Ă l’actualitĂ©, attendait-il, s’agissant de Dassault, la dĂ©cision de la commission de Bruxelles pour s’insurger....
« Bruxelles autorise le rachat de la Socpresse par Dassault », titre sobrement Le Monde du 18 juin 2004 qui, ce jour-lĂ consacre une page et demi au sujet. Outre l’article central, on peut lire : « L’industriel veut "faire passer un certain nombre d’idĂ©es saines" » (un rappel des dĂ©clarations les plus Ă©loquentes de l’avionneur) ; le tableau d’ « Un empire de plus de 70 journaux » ... et un article intitulĂ© : « "LibĂ©ration" et "Marianne" en mal d’actionnaires ». ...
... Et pas le moindre commentaire ? Si... mais sous forme d’un entretien avec Jean-Marie Charon, titrĂ© de l’un de ses propos : « "On revient aux belles heures des grands industriels et des maĂ®tres de forges" »
La formule (on ne chicanera pas sur le retour en arrière...) est bien ajustĂ©e. Mais Le Monde semble rĂ©signĂ© : ni titre de « Une » (Ă©ditorial habituellement dĂ©guisĂ©), ni dessin de Plantu (Ă©ditorial libĂ©ralement signĂ©), ni Ă©ditorial anonyme (Ă©ditorial officiellement reconnu). Rien...
... Ou presque. D’abord parce que, depuis, Le Monde rend compte des Ă©pisodes de la prise de pouvoir de Dassault au sein du groupe dont il est dĂ©sormais le propriĂ©taire ... et des inquiĂ©tudes des journalistes. Ensuite, parce queLe Monde audacieusement, nous a offert deux prises de position.
La première est due Ă Bertrand Poirot-Delpech qui, dans sa chronique rĂ©gulière - « Au vif » - Ă©crit, le 26 juin 2004, sous le tire « “RĂ©gulons ! RĂ©gulons” » :
« La mĂŞme semaine dernière a vu des syndicalistes condamnĂ©s au nom du code pĂ©nal pour des coupures de courant « insurrectionnelles », tandis qu’au nom de la logique boursière des grands groupes, et malgrĂ© l’existence de lois explicites en sens contraire, des industriels de l’armement dĂ©pendant largement des commandes d’Etat Ă©taient autorisĂ©s par des « experts » Ă leur solde Ă faire main basse sur des dizaines d’organes de presse, libres Ă eux de supprimer les titres les moins dociles, sous couvert de non-rentabilitĂ©... La RĂ©sistance Ă©tait Ă l’honneur, dĂ©but juin. Ses rĂŞves et ses acquis, eux, auront fait long feu. »
Pas mal... Mais ce n’est pas une rĂ©action officielle du Monde ! Et elle n’engage Ă rien...
La deuxième prise de position est due Ă Edwy Plenel dans « L’Ă©ditorial du "Monde 2" » - intitulĂ© rĂ©gulièrement « Au vif ». Le 25 juin 2004, on pouvait lire ceci, Ă propos d’un essai « Paru chez Plon en 1918 » :
« NapolĂ©on voulait des journaux de bonnes nouvelles, qui ne dĂ©rangent ni ne bousculent. "Mon intention, Ă©crivait-il Ă Joseph FouchĂ©, son ministre de la police gĂ©nĂ©rale, le 9 octobre 1804, est que vous teniez la main Ă ce que vos feuilles pĂ©riodiques Ă©vitent tout ce qui pourrait tendre Ă rĂ©veiller des haines et des partis qui ont tous Ă©galement contribuĂ© Ă troubler la tranquillitĂ© publique." "RĂ©primez un peu plus les journaux ; faites-y mettre de bons articles", insiste-t-il, le 22 avril 1805. A mĂ©diter en cette annĂ©e du bicentenaire d’un Empire et d’un sacre qui n’ont pas fini de marquer notre vie publique oĂą le bonapartisme rĂ©clame si souvent son tribut, soif d’unitĂ©, de foule et de chef plutĂ´t que de pluralitĂ©s, d’individualitĂ©s et d’assemblĂ©es. Journaliste lui-mĂŞme, Antonin PĂ©rivier, l’auteur de cet essai Ă©difiant, fut directeur du Figaro. Ce journal vient de changer de propriĂ©taire, comme soixante-dix autres dont L’Express, devenus possessions de l’avionneur Serge Dassault. InterrogĂ© sur sa conception du journalisme, ce dernier a dĂ©clarĂ© : "J’aimerais aussi qu’on parle des choses qui marchent bien, pas uniquement des choses qui marchent mal." "De bons articles", aurait dit l’Empereur. »
Comparer Dassault Ă NapolĂ©on, ...quelle audace ! Mais, si l’on excepte cette enflure rhĂ©torique, du cĂ´tĂ© du Monde, ardent dĂ©fenseur de l’indĂ©pendance de la presse, officiellement, quel silence ! Quel silence, surtout, sur la logique Ă©conomique qui favorise les concentrations et l’assujettissement des entreprises mĂ©diatiques au profit des actionnaires...
Pourtant, le principal engagement que l’on pourrait attendre des mĂ©dias et de leurs chefferies - du moins si l’on Ă©tait naĂŻf - ce n’est pas leur engagement bicolore en faveur du libĂ©ralisme vaguement social ou du socialisme rĂ©solument libĂ©ral, mais leur combat pour l’indĂ©pendance de la presse et des journalistes. Et donc contre les logiques Ă©conomiques qui la menacent...
Or dans la presse quotidienne, nationale et rĂ©gionale, Ă de rares exceptions près ( notamment dans L’HumanitĂ© et, d’une autre façon et très tardivement, dans LibĂ©ration), leur silence ou leur quasi-silence Ă cet Ă©gard, surtout si on le compare Ă leurs criailleries contre la critique des mĂ©dias, est encore plus assourdissant que celui des responsables politiques !