Extraits du Monde-qui-débat
– Le Monde tire le « Bilan du Monde »
Le Monde a confiĂ© la prĂ©face de l’Ă©dition 2003 de son "Bilan du Monde" Ă Michel Wieviorka et Ă Pascal Bruckner : un choix qui ne laissait rien prĂ©sager de bon pour la critique de la mondialisation libĂ©rale. Et, effectivement, on n’est pas déçu par ce qu’on peut lire en page 7 sous la plume de Pascal Bruckner :
" A cet Ă©gard, l’organisation Attac, en reprenant la distinction maurassienne du pays lĂ©gal et du pays lĂ©gitime, en vouant aux gĂ©monies les partis traditionnels et la construction europĂ©enne, travaille quoiqu’elle en ait Ă dĂ©lĂ©gitimer toute forme d’action politique au profit d’une conception blanquiste ou lĂ©niniste d’une minoritĂ© Ă©clairĂ©e. Ce n’est pas ĂŞtre insultant que de souligner la grande faiblesse thĂ©orique de la mouvance altermondialiste qui peine Ă dĂ©passer le stade de la simple invective au moment oĂą le système a plus besoin que jamais pour se rĂ©gĂ©nĂ©rer d’un adversaire Ă sa mesure. "
Le Monde a ainsi trouvĂ© un courageux « Ă©ditorialiste associĂ© » pour vitupĂ©rer haut et fort ce que l’ « Ă©ditorialiste anonyme » (qui engage chaque jour la rĂ©daction) ne parvient pas Ă affirmer avec autant de dĂ©licatesse.
– Le Monde jauge l’ « Atlas du Monde Diplomatique »
... qui, dès le titre de l’article publiĂ© le 24 janvier 2003 sous la signature de Sylvain Cypel, se transforme en « un brĂ©viaire contre la "mondialisation libĂ©rale" ».
Suit un Ă©loge apparent, immĂ©diatement minĂ© par le sous-entendu, jusqu’au moment oĂą tombent les sentences :
1. « Le lecteur adhĂ©rant Ă la vision systĂ©matiquement rĂ©affirmĂ©e de l’Atlas y trouvera une argumentation dense ; le lecteur plus critique y recensera quelques erreurs factuelles et, surtout, les absences - celles, en clair, des effets bĂ©nĂ©fiques de la mondialisation - qui entachent la dĂ©monstration, faisant de l’ouvrage un outil plus "antimondialiste" qu’ "altermondialiste". »
Et sous le sous-titre « Nostalgie d’une Ă©poque » :
2. « Quelques passages, enfin, susciteront un malaise. On retiendra, entre autres, ceux consacrĂ©s Ă la disparition du bloc communiste, empreints d’une note nostalgique pour une Ă©poque oĂą les enjeux mondiaux Ă©taient plus facilement identifiables. Le texte Ă©tudiant la "sanglante partition de la Yougoslavie" est particulièrement Ă©tonnant. (...) Hormis l’explication de sa "dĂ©sintĂ©gration" par les pressions du FMI et des puissances occidentales, imposant, lĂ comme dans les pays libĂ©rĂ©s de la tutelle soviĂ©tique, un "tournant libĂ©ral" perçu comme instigateur de tous les maux, les "pouvoirs nationalistes" Ă Belgrade, Zagreb et Sarajevo y apparaissent Ă©galement responsables du dĂ©clenchement des hostilitĂ©s. L’article parvient Ă ignorer le terme emblĂ©matique des dernières guerres balkaniques, celui d’ "Ă©puration ethnique", vĂ©ritable stratĂ©gie mise en Ĺ“uvre par Slobodan Milosevic et les Bosno-Serbes, et, en partie aussi, par la Croatie de Franjo Tudjman, dont seront très majoritairement victimes les musulmans bosniaques. »
Cette double introduction aux dĂ©bats que Le Monde affectionne n’Ă©tonnera pourtant que ceux qui tentent de cultiver le maigre carrĂ© rĂ©servĂ© Ă la contestation.
Lettre au médiateur-qui-arbitre
"Monsieur le Médiateur,
J’ai apprĂ©ciĂ© Ă sa juste valeur la façon dont Le Monde dĂ©molit l’Atlas du Monde diplomatique dans son Ă©dition datĂ©e du 24/01/03. Cet atlas ne serait qu’un "brĂ©viaire" : le titre suggère donc d’emblĂ©e qu’il s’agit d’un document rĂ©digĂ© par des intĂ©gristes et destinĂ© Ă ĂŞtre rĂ©pĂ©tĂ© stupidement par des benĂŞts ignorants qui rĂ©citeront ainsi leur messe en latin.
Ce serait aussi un ensemble "nostalgique" (sic) du communisme soviĂ©tique : il suffit sans doute que le quotidien vespĂ©ral des marchĂ©s l’affirme pour que cela devienne une vĂ©ritĂ© Ă©tablie ! Cet atlas chanterait les louanges de Milosevic ; pourtant, un lecteur honnĂŞte n’y lira rien de tel. Mais, pour Sylvain Cypel, la preuve est aveuglante et tient dans un non-dit : la notion d’Ă©puration ethnique ne figure pas explicitement ! Comment rĂ©sister Ă un procès si totalitaire qu’il retient Ă la charge de l’auteur non ce qu’il a Ă©crit mais ce qu’il n’a pas Ă©crit ?
On y recenserait des "erreurs factuelles" - mais pas une seule n’est indiquĂ©e - et des "absences", "celles, en clair, des effets bĂ©nĂ©fiques de la mondialisation"... Bien entendu, Sylvain Cypel ne nous dit absolument rien de clair quant Ă ce que seraient prĂ©cisĂ©ment ces "effets bĂ©nĂ©fiques" si lamentablement oubliĂ©s par les fanatiques "antimondialistes plus qu’altermondialistes" du Monde Diplomatique.
Un bon tiers de ce brillant compte rendu est exclusivement consacrĂ© Ă la Yougoslavie : Le Monde ne parvient peut-ĂŞtre plus Ă percevoir le monde qu’au travers de situations très localisĂ©es et surmĂ©diatisĂ©es ; avec des jumelles idĂ©ologiquement très orientĂ©es ; et pour rĂ©gler des comptes. C’est sans doute cette hauteur de vue qui avait autorisĂ© Jean-Marie Colombani, il y a quelques mois, Ă reprocher Ă la rĂ©daction du Monde diplomatique d’ĂŞtre trop engagĂ©e et trop partisane... Dieu merci, avec Le Monde, de toute Ă©vidence, nous sommes Ă l’abri d’un tel aveuglement !
L’atmosphère de franche camaraderie qui semble unir Le Monde et Le Monde diplomatique est assez distrayante, vue de l’extĂ©rieur !
En m’inscrivant dans le droit fil de ce journalisme qui se revendique sans parti pris, je me permets de m’Ă©tonner du ton violemment injurieux pour Attac de la page 7 du Bilan 2003 du Monde : Attac serait une organisation "maurassienne" (?!?) dotĂ©e d’une conception "blanquiste ou lĂ©niniste" (?!?). Avec un tout petit effort d’imagination, Pascal Bruckner aurait pu enrichir cet inventaire hĂ©tĂ©roclite : vychiste, antisĂ©mite, gauchiste et terroriste ! Cela aurait contribuĂ© Ă renforcer la prĂ©cision nuancĂ©e de son tract (pardon : de son "analyse").
Les lignes qui suivent sont encore plus subtiles : la "grande faiblesse théorique" du mouvement altermondialiste est sommairement stigmatisée ; en effet, ce mouvement ne saurait pas "dépasser le stade de la simple invective". Et, comme chacun peut en faire le constat, Pascal Bruckner, lui, le dépasse sans aucune difficulté...
Il est vrai que Pascal Bruckner est universellement connu pour ĂŞtre un grand Ă©conomiste, un expert respectĂ© de l’analyse des flux de capitaux et un esprit exclusivement prĂ©occupĂ© de rigueur scientifique ! Lui, au moins, n’Ă©crit pas un "brĂ©viaire". Il est donc bien normal que Le Monde lui rĂ©serve une place de choix pour exprimer la pensĂ©e nuancĂ©e et informĂ©e qui fait la qualitĂ© du vrai journalisme incarnĂ© par le quotidien vespĂ©ral des marchĂ©s.
Il reste cependant que le lecteur attentif peut aisĂ©ment mesurer l’Ă©cart entre le style d’Ignacio Ramonet et celui de Pascal Bruckner : d’un cĂ´tĂ© le souci de mettre des faits en perspective, de l’autre un imprĂ©cateur aveuglĂ© par l’arrogance, l’ignorance et la passion.
Je m’interroge quand mĂŞme : ce climat hystĂ©rique de chasse aux sorcières n’a-t-il pas pour première fonction d’assurer la promotion du dernier livre du "plagiaire servile", Alain Minc ?
Philippe Monti"