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Bilan de l’an 2002

Le Monde contre Attac et Le Monde Diplomatique

Dans son « Bilan du Monde » et sa recension de l’ « Atlas du Monde diplomatique », Le Monde règle ses comptes. Deux extraits pour le montrer et une lettre au mĂ©diateur pour s’expliquer.

Extraits du Monde-qui-débat

– Le Monde tire le « Bilan du Monde »

Le Monde a confiĂ© la prĂ©face de l’Ă©dition 2003 de son "Bilan du Monde" Ă  Michel Wieviorka et Ă  Pascal Bruckner : un choix qui ne laissait rien prĂ©sager de bon pour la critique de la mondialisation libĂ©rale. Et, effectivement, on n’est pas déçu par ce qu’on peut lire en page 7 sous la plume de Pascal Bruckner :
A cet Ă©gard, l’organisation Attac, en reprenant la distinction maurassienne du pays lĂ©gal et du pays lĂ©gitime, en vouant aux gĂ©monies les partis traditionnels et la construction europĂ©enne, travaille quoiqu’elle en ait Ă  dĂ©lĂ©gitimer toute forme d’action politique au profit d’une conception blanquiste ou lĂ©niniste d’une minoritĂ© Ă©clairĂ©e. Ce n’est pas ĂŞtre insultant que de souligner la grande faiblesse thĂ©orique de la mouvance altermondialiste qui peine Ă  dĂ©passer le stade de la simple invective au moment oĂą le système a plus besoin que jamais pour se rĂ©gĂ©nĂ©rer d’un adversaire Ă  sa mesure. "

Le Monde a ainsi trouvĂ© un courageux « Ă©ditorialiste associĂ© » pour vitupĂ©rer haut et fort ce que l’ « Ă©ditorialiste anonyme » (qui engage chaque jour la rĂ©daction) ne parvient pas Ă  affirmer avec autant de dĂ©licatesse.

– Le Monde jauge l’ « Atlas du Monde Diplomatique »

... qui, dès le titre de l’article publiĂ© le 24 janvier 2003 sous la signature de Sylvain Cypel, se transforme en « un brĂ©viaire contre la "mondialisation libĂ©rale" ».

Suit un Ă©loge apparent, immĂ©diatement minĂ© par le sous-entendu, jusqu’au moment oĂą tombent les sentences :

1. « Le lecteur adhĂ©rant Ă  la vision systĂ©matiquement rĂ©affirmĂ©e de l’Atlas y trouvera une argumentation dense ; le lecteur plus critique y recensera quelques erreurs factuelles et, surtout, les absences - celles, en clair, des effets bĂ©nĂ©fiques de la mondialisation - qui entachent la dĂ©monstration, faisant de l’ouvrage un outil plus "antimondialiste" qu’ "altermondialiste". »

Et sous le sous-titre « Nostalgie d’une Ă©poque » :

2. « Quelques passages, enfin, susciteront un malaise. On retiendra, entre autres, ceux consacrĂ©s Ă  la disparition du bloc communiste, empreints d’une note nostalgique pour une Ă©poque oĂą les enjeux mondiaux Ă©taient plus facilement identifiables. Le texte Ă©tudiant la "sanglante partition de la Yougoslavie" est particulièrement Ă©tonnant. (...) Hormis l’explication de sa "dĂ©sintĂ©gration" par les pressions du FMI et des puissances occidentales, imposant, lĂ  comme dans les pays libĂ©rĂ©s de la tutelle soviĂ©tique, un "tournant libĂ©ral" perçu comme instigateur de tous les maux, les "pouvoirs nationalistes" Ă  Belgrade, Zagreb et Sarajevo y apparaissent Ă©galement responsables du dĂ©clenchement des hostilitĂ©s. L’article parvient Ă  ignorer le terme emblĂ©matique des dernières guerres balkaniques, celui d’ "Ă©puration ethnique", vĂ©ritable stratĂ©gie mise en Ĺ“uvre par Slobodan Milosevic et les Bosno-Serbes, et, en partie aussi, par la Croatie de Franjo Tudjman, dont seront très majoritairement victimes les musulmans bosniaques. »

Cette double introduction aux dĂ©bats que Le Monde affectionne n’Ă©tonnera pourtant que ceux qui tentent de cultiver le maigre carrĂ© rĂ©servĂ© Ă  la contestation.

Lettre au médiateur-qui-arbitre

"Monsieur le Médiateur,

J’ai apprĂ©ciĂ© Ă  sa juste valeur la façon dont Le Monde dĂ©molit l’Atlas du Monde diplomatique dans son Ă©dition datĂ©e du 24/01/03. Cet atlas ne serait qu’un "brĂ©viaire" : le titre suggère donc d’emblĂ©e qu’il s’agit d’un document rĂ©digĂ© par des intĂ©gristes et destinĂ© Ă  ĂŞtre rĂ©pĂ©tĂ© stupidement par des benĂŞts ignorants qui rĂ©citeront ainsi leur messe en latin.

Ce serait aussi un ensemble "nostalgique" (sic) du communisme soviĂ©tique : il suffit sans doute que le quotidien vespĂ©ral des marchĂ©s l’affirme pour que cela devienne une vĂ©ritĂ© Ă©tablie ! Cet atlas chanterait les louanges de Milosevic ; pourtant, un lecteur honnĂŞte n’y lira rien de tel. Mais, pour Sylvain Cypel, la preuve est aveuglante et tient dans un non-dit : la notion d’Ă©puration ethnique ne figure pas explicitement ! Comment rĂ©sister Ă  un procès si totalitaire qu’il retient Ă  la charge de l’auteur non ce qu’il a Ă©crit mais ce qu’il n’a pas Ă©crit ?

On y recenserait des "erreurs factuelles" - mais pas une seule n’est indiquĂ©e - et des "absences", "celles, en clair, des effets bĂ©nĂ©fiques de la mondialisation"... Bien entendu, Sylvain Cypel ne nous dit absolument rien de clair quant Ă  ce que seraient prĂ©cisĂ©ment ces "effets bĂ©nĂ©fiques" si lamentablement oubliĂ©s par les fanatiques "antimondialistes plus qu’altermondialistes" du Monde Diplomatique.
Un bon tiers de ce brillant compte rendu est exclusivement consacrĂ© Ă  la Yougoslavie : Le Monde ne parvient peut-ĂŞtre plus Ă  percevoir le monde qu’au travers de situations très localisĂ©es et surmĂ©diatisĂ©es ; avec des jumelles idĂ©ologiquement très orientĂ©es ; et pour rĂ©gler des comptes. C’est sans doute cette hauteur de vue qui avait autorisĂ© Jean-Marie Colombani, il y a quelques mois, Ă  reprocher Ă  la rĂ©daction du Monde diplomatique d’ĂŞtre trop engagĂ©e et trop partisane... Dieu merci, avec Le Monde, de toute Ă©vidence, nous sommes Ă  l’abri d’un tel aveuglement !

L’atmosphère de franche camaraderie qui semble unir Le Monde et Le Monde diplomatique est assez distrayante, vue de l’extĂ©rieur !

En m’inscrivant dans le droit fil de ce journalisme qui se revendique sans parti pris, je me permets de m’Ă©tonner du ton violemment injurieux pour Attac de la page 7 du Bilan 2003 du Monde : Attac serait une organisation "maurassienne" (?!?) dotĂ©e d’une conception "blanquiste ou lĂ©niniste" (?!?). Avec un tout petit effort d’imagination, Pascal Bruckner aurait pu enrichir cet inventaire hĂ©tĂ©roclite : vychiste, antisĂ©mite, gauchiste et terroriste ! Cela aurait contribuĂ© Ă  renforcer la prĂ©cision nuancĂ©e de son tract (pardon : de son "analyse").
Les lignes qui suivent sont encore plus subtiles : la "grande faiblesse thĂ©orique" du mouvement altermondialiste est sommairement stigmatisĂ©e ; en effet, ce mouvement ne saurait pas "dĂ©passer le stade de la simple invective". Et, comme chacun peut en faire le constat, Pascal Bruckner, lui, le dĂ©passe sans aucune difficultĂ©...

Il est vrai que Pascal Bruckner est universellement connu pour ĂŞtre un grand Ă©conomiste, un expert respectĂ© de l’analyse des flux de capitaux et un esprit exclusivement prĂ©occupĂ© de rigueur scientifique ! Lui, au moins, n’Ă©crit pas un "brĂ©viaire". Il est donc bien normal que Le Monde lui rĂ©serve une place de choix pour exprimer la pensĂ©e nuancĂ©e et informĂ©e qui fait la qualitĂ© du vrai journalisme incarnĂ© par le quotidien vespĂ©ral des marchĂ©s.

Il reste cependant que le lecteur attentif peut aisĂ©ment mesurer l’Ă©cart entre le style d’Ignacio Ramonet et celui de Pascal Bruckner : d’un cĂ´tĂ© le souci de mettre des faits en perspective, de l’autre un imprĂ©cateur aveuglĂ© par l’arrogance, l’ignorance et la passion.

Je m’interroge quand mĂŞme : ce climat hystĂ©rique de chasse aux sorcières n’a-t-il pas pour première fonction d’assurer la promotion du dernier livre du "plagiaire servile", Alain Minc ?

Philippe Monti"

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