Quel est le point commun entre les personnels soignants des EHPAD qui dĂ©noncent la dĂ©gradation de leurs conditions de travail, les professeurs et les Ă©tudiants opposĂ©s au Plan Ătudiants du gouvernement et les gardiens de l’administration pĂ©nitentiaire mobilisĂ©s suite aux attaques physiques que certains dâentre eux ont subies ces derniĂšres semaines dans lâexercice de leur travail ?
De nombreux mĂ©dias ont trouvĂ© la solution : tous « grognent ». Nous posions dĂ©jĂ la question en 2003 : « manifestants et grĂ©vistes sont-ils des animaux » ? Nous relevions Ă lâĂ©poque combien lâusage Ă outrance du terme « grogne », et ses connotations pĂ©joratives, contribuaient non seulement Ă attĂ©nuer, dans lâimaginaire des lecteurs, lâampleur des mobilisations sociales, mais Ă©galement Ă les dĂ©politiser. Nous Ă©crivions alors :
Les manifestants font du bruit, ils ne parlent pas. La « rue » « grogne » mais est incapable de produire une pensĂ©e, une parole, une action politique. On retrouve lĂ aussi un des ressorts de disqualification de la dimension politique les plus Ă lâĆuvre de nos jours : lâindividualisation et la psychologisation des rapports sociaux.
Quinze ans plus tard, le constat nâa pas pris une ride, pas plus que les mauvais rĂ©flexes journalistiques. La « grogne » fait toujours partie du bingo mĂ©diatique en pĂ©riode de mobilisations sociales et le terme circule de mĂ©dias en mĂ©dias, au mĂ©pris des rapports sociaux, de lâampleur des diffĂ©rentes vagues de contestation et des revendications portĂ©es par les salariĂ©s.
Passage en revue de ces mĂ©dias de « dĂ©mobilisation sociale », usant dâune terminologie dĂ©gradante devenue pourtant banale.
- Sur la mobilisation dans les EHPAD, les hĂŽpitaux et les prisons :
Pour Paris Match, le 15 janvier 2018 :

Pour Europe 1, les 15 et 16 janvier 2018 :
Pour L’Express, le 16 janvier 2018 :

Pour Francetvinfo et le JT de France 2, le 21 janvier 2018 :
Pour le Huffington Post, le 22 janvier 2018 :
Pour Le Point, le 25 janvier 2018 :

Pour Les Ăchos, le 25 janvier 2018 :
Pour Le ProgrĂšs, le 25 janvier 2018 :
Pour La République du centre, le 30 janvier 2018 :
Pour La DĂ©pĂȘche, le 1er fĂ©vrier 2018 :
Pour Sud Radio, le 2 février 2018 :

Pour Orange avec l’AFP, le 2 fĂ©vrier 2018 :
Un terme vraisemblablement chĂ©ri par les journalistes, qui nâhĂ©sitent pas Ă lâemployer en vrac, pour traiter de mobilisations aussi diverses que celle des Ă©tudiants et des professeurs hostiles au Plan Ătudiants du gouvernement, celle des salariĂ©s des grandes surfaces E. Leclerc contre les mĂ©thodes de management, celle des agriculteurs ou des automobilistes.
Ainsi de La DĂ©pĂȘche, le 27 janvier 2018 :

Du Figaro, le 29 janvier 2018 :
De La Voix du Nord, le 29 janvier 2018 :
De La République du Centre, le 29 janvier 2018 :
De Sud Radio, le 31 janvier 2018 :
Du Parisien, le 3 février 2018 :

Les exemples recensĂ©s sur la pĂ©riode du 1er janvier au 3 fĂ©vrier 2018 montrent que le terme de « grogne » a Ă©tĂ© utilisĂ© 21 fois en titre pour dĂ©crire pas moins de 10 mobilisations sociales [1]. « Mobilisations » et « grĂšves » : deux termes aux significations politiques bien diffĂ©rentes qui ne figurent pas dans le lexique des journalistes, prĂ©fĂ©rant plutĂŽt renouer avec le clichĂ© du « Français-qui-rĂąle-tout-le-temps ». Et Ă en juger par un article du Figaro publiĂ© le 2 fĂ©vrier 2018, câest peu dire si le rĂ©flexe est tenace :
Question taquine : comment les grands médias nommeront-ils la prochaine révolution ?
Julien Baldassarra








