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« La grogne » : dans le bestiaire des mobilisations sociales

Depuis le 1er janvier 2018, le terme de « grogne » a le vent en poupe. Certains journalistes n’hĂ©sitent pas Ă  l’utiliser pour dĂ©crire n’importe quelle lutte sociale. Des gardiens de prison aux aides soignantes, tous « grognent » comme des bĂȘtes. Tour d’horizon de ce petit vocable qui, tout en prĂ©tendant rendre compte d’un « mĂ©contentement », dĂ©politise et ridiculise les mobilisations sociales. Julien Brygo pointait dĂ©jĂ  quelques articles le 29 janvier dernier sur Twitter, accompagnĂ©s d’un commentaire de son cru : « Groin \ÉĄÊwɛ̃\ masculin – (Zoologie) Museau du cochon, du sanglier. “Des porcs assoupis enfonçaient en terre leur groins.” — (Gustave Flaubert, Madame Bovary, 1867) ».

Quel est le point commun entre les personnels soignants des EHPAD qui dĂ©noncent la dĂ©gradation de leurs conditions de travail, les professeurs et les Ă©tudiants opposĂ©s au Plan Étudiants du gouvernement et les gardiens de l’administration pĂ©nitentiaire mobilisĂ©s suite aux attaques physiques que certains d’entre eux ont subies ces derniĂšres semaines dans l’exercice de leur travail ?

De nombreux mĂ©dias ont trouvĂ© la solution : tous « grognent ». Nous posions dĂ©jĂ  la question en 2003 : « manifestants et grĂ©vistes sont-ils des animaux » ? Nous relevions Ă  l’époque combien l’usage Ă  outrance du terme « grogne », et ses connotations pĂ©joratives, contribuaient non seulement Ă  attĂ©nuer, dans l’imaginaire des lecteurs, l’ampleur des mobilisations sociales, mais Ă©galement Ă  les dĂ©politiser. Nous Ă©crivions alors :

Les manifestants font du bruit, ils ne parlent pas. La « rue » « grogne » mais est incapable de produire une pensĂ©e, une parole, une action politique. On retrouve lĂ  aussi un des ressorts de disqualification de la dimension politique les plus Ă  l’Ɠuvre de nos jours : l’individualisation et la psychologisation des rapports sociaux.

Quinze ans plus tard, le constat n’a pas pris une ride, pas plus que les mauvais rĂ©flexes journalistiques. La « grogne » fait toujours partie du bingo mĂ©diatique en pĂ©riode de mobilisations sociales et le terme circule de mĂ©dias en mĂ©dias, au mĂ©pris des rapports sociaux, de l’ampleur des diffĂ©rentes vagues de contestation et des revendications portĂ©es par les salariĂ©s.

Passage en revue de ces mĂ©dias de « dĂ©mobilisation sociale », usant d’une terminologie dĂ©gradante devenue pourtant banale.


- Sur la mobilisation dans les EHPAD, les hĂŽpitaux et les prisons :

Pour Paris Match, le 15 janvier 2018 :


Pour Europe 1, les 15 et 16 janvier 2018 :


Pour L’Express, le 16 janvier 2018 :


Pour Francetvinfo et le JT de France 2, le 21 janvier 2018 :


Pour le Huffington Post, le 22 janvier 2018 :


Pour Le Point, le 25 janvier 2018 :


Pour Les Échos, le 25 janvier 2018 :


Pour Le ProgrĂšs, le 25 janvier 2018 :


Pour La RĂ©publique du centre, le 30 janvier 2018 :


Pour La DĂ©pĂȘche, le 1er fĂ©vrier 2018 :


Pour Sud Radio, le 2 fĂ©vrier 2018 :


Pour Orange avec l’AFP, le 2 fĂ©vrier 2018 :


Un terme vraisemblablement chĂ©ri par les journalistes, qui n’hĂ©sitent pas Ă  l’employer en vrac, pour traiter de mobilisations aussi diverses que celle des Ă©tudiants et des professeurs hostiles au Plan Étudiants du gouvernement, celle des salariĂ©s des grandes surfaces E. Leclerc contre les mĂ©thodes de management, celle des agriculteurs ou des automobilistes.


Ainsi de La DĂ©pĂȘche, le 27 janvier 2018 :


Du Figaro, le 29 janvier 2018 :


De La Voix du Nord, le 29 janvier 2018 :


De La RĂ©publique du Centre, le 29 janvier 2018 :


De Sud Radio, le 31 janvier 2018 :


Du Parisien, le 3 fĂ©vrier 2018 :


***


Les exemples recensĂ©s sur la pĂ©riode du 1er janvier au 3 fĂ©vrier 2018 montrent que le terme de « grogne » a Ă©tĂ© utilisĂ© 21 fois en titre pour dĂ©crire pas moins de 10 mobilisations sociales [1]. « Mobilisations » et « grĂšves » : deux termes aux significations politiques bien diffĂ©rentes qui ne figurent pas dans le lexique des journalistes, prĂ©fĂ©rant plutĂŽt renouer avec le clichĂ© du « Français-qui-rĂąle-tout-le-temps ». Et Ă  en juger par un article du Figaro publiĂ© le 2 fĂ©vrier 2018, c’est peu dire si le rĂ©flexe est tenace :


Question taquine : comment les grands mĂ©dias nommeront-ils la prochaine rĂ©volution ?


Julien Baldassarra

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