Mardi 1er septembre, Pascal Praud trônait sur le plateau de CNews, le teint légèrement hâlé, fraîchement rentré de La Baule, chargé du souvenir estival et néanmoins traumatique de ces « nombreuses femmes voilées » qui défilaient sous ses yeux « vers 10h du matin », au moment où l’éditorialiste avait l’habitude de prendre un café « avenue du général de Gaulle, la bien nommée ». « Il n’y avait pas de femme voilée il y a quarante ans à La Baule », poursuivait-il, avant d’agiter sexisme et islamophobie dans un cocktail détonnant :
Pascal Praud : Les jeunes femmes portaient des mini-jupes, des robes légères, parfois des bikinis, jamais de voile. Le voile islamique n’est pas une tradition française. Il n’appartient pas à notre culture, à nos mœurs, à notre histoire. Il est la conséquence d’une immigration massive et d’une religion importée sur le sol de France, l’islam.
Non sans avoir préalablement et mécaniquement fustigé le prétendu silence des « féministes », « comme si elles craignaient d’affronter la colère du monde musulman », l’éditorialiste concluait son plaidoyer par une adresse solennelle : « On a évidemment trop tardé. On ne s’en sortira plus, désormais, sans mesure radicale. » Une manière d’afficher un soutien au RN qui, la veille, formulait la volonté d’interdire le voile dans l’espace public. Aucun doute : la rentrée médiatique a sonné.
La co-construction d’un agenda raciste
Cette (nouvelle) séquence de stigmatisation des femmes musulmanes avait en réalité (re)commencé sur BFM-TV deux jours plus tôt. Le 30 août, la chaîne déroule le tapis rouge au député RN Jean-Philippe Tanguy pour un « grand oral », où le thème de l’immigration occupe, sans surprise, une place importante. Alléché comme tout professionnel de sa trempe par l’insignifiante tambouille politicienne et les vapeurs de rififi au sein du RN, le présentateur Marc Fauvelle lance de sa propre initiative le sujet suivant :
Marc Fauvelle : Jean-Philippe Tanguy, un mot sur le port du voile. Marine Le Pen a toujours dit : « Si j’arrive à L’Élysée, j’interdirai le port du voile dans l’espace public. » Il y a eu un séminaire organisé au Rassemblement national il y a quelques mois, et d’après L’Express, qui a même cité ses propos, Jordan Bardella aurait émis des réserves, il aurait dit : « Je la sens pas cette mesure. Je ne la sens pas, je ne sais pas comment on va [la] faire appliquer, je ne sais pas si ça ne va pas nous couper aussi d’une partie de l’opinion. » Est-ce que, vous, vous la sentez ?
S’ensuit une séquence d’à peine quatre minutes, au cours de laquelle Jean-Philippe Tanguy réitère l’une des propositions ancestrales de Marine Le Pen : en cas de victoire du RN, le port du voile dans l’espace public sera sanctionné – « Marianne, elle est plutôt dénudée en France. Voilà. » Rictus semi-gêné des journalistes, qui, malgré tout, ne pipent mot. Ou plutôt si : « Ça sera dans le projet du RN ? », demande poliment Marc Fauvelle. Il n’en fallut pas plus…
Pendant au moins 72 heures, la déclaration inspire aux intervieweurs politiques leurs questions matinales, aux « reporters » leurs interpellations du personnel politique, aux magazines et chaînes d’info leurs « débats », aux JT leurs micros-trottoirs, aux journalistes politiques leurs plongées sous-marines dans les arcanes des partis, aux vérificateurs leurs « vrai ou faux », aux sondeurs leurs camemberts vides de sens, aux têtes pensantes leurs éditos, avant que chacune des réactions d’élus – sollicitée ou non – viennent à son tour grossir la chronique : la question du voile occupe de nouveau le haut de l’agenda. Et contrairement à ce qu’ont rapporté la plupart des journalistes si prompts à s’exonérer de toute responsabilité dans la co-construction de « l’actualité », ce n’est pas au RN que l’on doit sa énième mise en circulation… mais à un présentateur de télévision.
Le parti d’extrême droite ne s’est évidemment pas fait prier. Dès le lendemain, les fausses « indiscrétions » des uns font les « exclusivités » des autres : « Le Rassemblement national prépare un référendum sur l’interdiction du port du voile si Marine Le Pen est élue lors de la présidentielle 2027, apprend France Inter ce lundi 31 août auprès de l’entourage de Marine Le Pen. » (France Inter, 31/08) Un journalisme de communication : quelques instants plus tard, à l’issue d’une réunion au siège du RN, Jordan Bardella duplique le message devant un parterre de guetteurs à micros, tandis que d’autres élus courent déjà les plateaux des chaînes d’info pour croiser le fer avec des opposants qui, à leur corps défendant, contribuent à maintenir à flot cet agenda raciste en acceptant les joutes télévisées. Bref, la dialectique ordinaire de l’« actualité politique ».
Que de nombreux journalistes se soient élevés contre la proposition du RN en pointant notamment son anti-constitutionnalité ne change strictement rien au fond du problème : tous ont jugé légitime et acceptable qu’un tel « débat » se tienne (de nouveau) sur la scène médiatique, et tous ont œuvré (consciemment ou non) à ce qu’il en occupe le premier plan, la plupart du temps en l’absence de femmes musulmanes portant le foulard… comme à chaque séquence de cet acabit. Les cadrages journalistiques n’en ont été que plus discriminants : autopsie des intentions des concernées ; élucubrations quant aux significations « véritables » du voile ; comparaisons internationales éculées, notamment avec les femmes iraniennes ; plaidoyers faussement féministes (mais vraiment islamophobes) ; examen des bisbilles au sein du RN ; exégèse de la volonté « des-Français » en la matière, sondages à l’appui ; revue historique des positions d’élus ; questionnements pratico-pratiques omniprésents sur l’ « applicabilité » d’une proposition foncièrement raciste… : rien n’aura été épargné.
Dans la matinale de Franceinfo face à Valérie Pécresse (31/08), le journaliste Simon Le Baron semblait (sincèrement) s’en indigner : « Vous voyez bien ce que cherche à faire le RN, c’est-à-dire à faire réagir sur des propositions choc alors que vous le dites, si je vous entends bien, elles sont inapplicables ! » En effet… À ceci près qu’en première instance, aucune loi professionnelle n’obligeait le matinalier à « faire réagir » Valérie Pécresse sur cette question. Aucune, si ce n’est la routine tristement mimétique du journalisme français, brillamment résumée par sa consœur Agathe Lambret en début d’interview, consistant à faire le débat médiatique à partir d’« un sujet qui fait débat »… surtout dans les médias.
Télévisions en continu : « premières sur l’info » raciste ?
Ce pouvoir d’agenda, de nombreux médias l’ont mis en pratique avec brio. Pour Benjamin Duhamel, aux commandes de la nouvelle émission politique dominicale co-diffusée par France Inter et France 2, « Franc-jeu » (06/09), l’interdiction du port du voile est bel et bien « le débat politique de la semaine » ; raison pour laquelle les deux rédactions le prolongent goulûment avec la mise en scène d’une confrontation typiquement médiatique (et 100% masculine) : Jean-Philippe Tanguy versus Chems-Eddine Hafiz, recteur de la Grande Mosquée de Paris.
Une semaine plus tôt dans la matinale de LCI, après avoir amorcé l’interview du député RN Sébastien Chenu avec le sujet du voile (31/08), la journaliste Amélie Carrouër remettait le couvert face au coordinateur de La France insoumise (01/09). « Peut-on débattre du voile, Manuel Bompard ? », feignait-elle de s’interroger, avant de consacrer à cette thématique le lancement puis les six premières minutes de son entretien.
Il en est allé de même sur d’autres télévisions en continu. Entre le 31 août et le 4 septembre, sur X, le compte de Franceinfo a par exemple publié pas moins de 30 posts sur le sujet. Un score largement dépassé par BFM-TV : 55 posts en cinq jours ! Intoxiqués par les logiques d’audiences, d’« impact » et de buzz qui contribuent à la déréalisation de tout, tout le temps, les présentateurs de la chaîne Saadé en ont même fait un argument de vente pour la marque BFM : « le moment Fauvelle/Tanguy » est devenu un symbole marketing. Le 31 août, le présentateur de « BFM Première », Mathieu Coache, en parle ainsi comme d’un « temps fort » du week-end : « une séquence qui a fait beaucoup réagir ». « Ça s’est passé chez nous, sur BFM, dans "Le grand oral" du dimanche ! », plastronne encore Maxime Switek dans la soirée. Son émission, « BFM Grand soir », a d’ailleurs su lui assurer un SAV digne de ce nom. Sur trois heures de programme, l’interdiction du voile fut de très loin le sujet le plus traité : 1h35 au total, soit un temps près de six fois supérieur à celui accordé, par exemple, à la séquence sur le prix des carburants.
BFM-TV, « première sur l’info » raciste ? L’agenda de « BFM Grand Soir » fut en tout cas à l’image de la grille du 31 août, progressivement vampirisée par les séances de commentaires autour de l’interdiction du voile. De 20 minutes entre 10h et 12h, on est en effet passé à 30 minutes entre 12h et 14h ; puis, après une « accalmie » sur la tranche 14h-17h – peu regardée et occupée ce jour-là par une édition spéciale sur les obsèques d’Édouard Balladur – la thématique est revenue en force : 45 minutes dans l’émission d’Alain Marschall et Olivier Truchot, autant dans celle de Sonia Mabrouk et, enfin, 1h35 dans le programme de Maxime Switek. L’interdiction du voile a même constitué le sujet d’ouverture de ces trois émissions, qui se donnent chacune pour ambition d’attirer de fortes audiences, animées – et ce n’est pas (non plus) une coïncidence – par certaines des « têtes d’affiche » les plus passionnément de droite. Cet agenda obsessionnel s’est d’ailleurs accompagné d’un défilé de cadres frontistes dont « l’info en continu » est désormais coutumière : entre 10h et minuit, cinq d’entre eux auront ainsi cumulé six passages dans les studios de BFM-TV [1], la plupart du temps sous la forme de promenades de santé.
Femmes musulmanes : un traitement discriminatoire
Une exposition médiatique à mettre en regard de celle dont a « bénéficié » la consultante Sara El Attar le même jour, seule et unique femme musulmane portant le foulard à avoir pu s’exprimer à l’antenne : deux passages dans les conditions d’un duplex, parasité par une mauvaise liaison technique et de nombreuses interruptions. Un traitement à charge dont elle a pu rendre compte dans l’émission d’Arrêt sur images (04/09), et dont on prend la mesure à l’écoute des « questions » que lui ont adressées Olivier Truchot puis, dans une seconde émission, la transfuge de CNews, Sonia Mabrouk. Florilège :
- Olivier Truchot : Est-ce que vous êtes, finalement, le porte-parole de cet islamisme radical en portant le voile dans l’espace public ?
- Sonia Mabrouk : Le voile […] n’étant pas inscrit dans les mœurs françaises, en tous les cas le voile tel qu’on l’entend, le voile islamique, est-ce que pour vous, malgré tout, c’est un signe d’intégration et d’assimilation ?
- Sonia Mabrouk : C’est difficile de faire abstraction de ce qui se passe dans le reste du monde, c’est-à-dire que quand vous parlez ce soir, madame, vous parlez quand même au nom de certaines femmes. Et moi, je ne peux pas mettre de côté les femmes iraniennes qui se battent, qui se battent au mépris de leurs vies pour l’enlever, voyez-vous ? C’est impossible de penser comme si c’était simplement la liberté.
- Sonia Mabrouk : Quand vous regardez des images […] de certaines femmes qui sont battues, torturées parce qu’elles ont enlevé le voile, j’ai envie de savoir ce que ça vous fait, tout simplement. Parce que je ne peux pas imaginer que vous n’éprouvez pas de la solidarité envers ces femmes…
Suspecte et coupable a priori, Sara El Attar aura beau tenir la dragée haute et témoigner d’une solidarité « avec toutes les femmes qui veulent se vêtir comme elles le souhaitent », comme d’un rejet catégorique des oppressions étatiques et patriarcales d’où qu’elles viennent, elle sera régulièrement interrompue. Et, sous le regard satisfait du député RN, le soupir voire le ricanement d’un autre intervenant – quatre hommes blancs sont en plateau ! –, elle subira la morgue et les coups de boutoir systématiques de Sonia Mabrouk : « Reconnaissez, lui lancera par exemple la journaliste, que ça doit faire beaucoup souffrir certaines femmes qui vous écoutent ce soir, peut-être, à travers les frontières. » Quant au sujet des discriminations systémiques subies par les femmes musulmanes en France, Sara El Attar sera instantanément renvoyée dans les cordes pour l’avoir mis sur la table : « Madame ! Madame !, l’interrompt brutalement Sonia Mabrouk. Comparaison ne vaut pas raison : en Iran, elles se font tuer ! Moi, je n’aurais jamais l’indécence de comparer l’Iran et la France. Jamais ! » C’est pourtant sous l’égide de ce parallèle d’autorité que la présentatrice aura construit plus de la moitié de son « entretien »…
Quelques heures plus tôt sur LCI (31/08), un sort relativement similaire était réservé à l’avocate Lilia Bouziane. Où l’on assistait, par exemple, à cet échange proprement sidérant :
- Élizabeth Martichoux : Il faut respecter les règles qui sont en vigueur dans la société française. Et dans la société française, […] le voile est interdit dans un certain nombre d’exercices professionnels, dont le vôtre. Et vous ne voulez pas le respecter.
- Lilia Bouziane : Je serais bien curieuse de savoir pourquoi vous dites que je refuse de le respecter.
- Élizabeth Martichoux : Vous êtes obligée, mais vous voudriez que ça change, non ? Ou alors je me trompe ?...
- Lilia Bouziane : Excusez-moi… Vous contestez quoi ? Est-ce que je respecte la loi ou est-ce que j’ai le droit de penser et de réfléchir ?
- Élizabeth Martichoux : Vous respectez la loi, mais vous aimeriez la changer…
- Lilia Bouziane : Non, c’est pas la loi que j’aimerais changer. Après, vous pouvez comprendre qu’en tant que jeune fille qui a toujours voulu être avocate […], bien sûr que ça me chagrine et que ça me peine de ne pas plaider. […] Et je ne comprends pas cette interdiction même juridiquement et intellectuellement.
- Élizabeth Martichoux : Vous pouvez heureusement plaider sans voile. Heureusement…
- Lilia Bouziane : Bien sûr je peux, mais je ne le souhaite pas.
- Élizabeth Martichoux : Ben voilà.
- Lilia Bouziane : Ben voilà. Du coup, je respecte les lois.
- Élizabeth Martichoux : C’est dommage. C’est dommage de se priver d’une bonne avocate comme vous devez l’être parce qu’elle refuse de plaider sans voile… C’est la règle !
Ce n’était là qu’un avant-goût… « Est-ce que vous comprenez les Français qui considèrent – et ils sont nombreux, il n’y a pas que le RN ! – que le voile est un symbole d’islamisme radical ? », osait encore la présentatrice Marie-Aline Meliyi. « Et de soumission de la femme ! », ajoutait Élizabeth Martichoux à la volée. L’ironie grinçante de l’avocate résonna alors comme la meilleure des réponses : « Alors en toute honnêteté, quand j’entends ce qu’on dit toute la journée sur les chaînes de télé, oui, je comprends qu’ils le pensent… »
La diffusion de discours discriminants y est en effet monnaie courante, et l’impunité des agitateurs les plus en pointe sur le sujet du voile, proverbiale. De Natacha Polony – « On a le droit de dire que le voile ne correspond pas à la sociabilité française » (BFM-TV, 04/09) – aux chevaliers des médias Bolloré : « Le Rassemblement national est courageux […], déclarait par exemple Ivan Rioufol sur Europe 1 (31/08). Je trouve intéressant de replacer aujourd’hui le débat sur le plan civilisationnel. […] Les Français ont bien compris qu’il y avait une grave crise existentielle et que la France était menacée par une submersion intérieure d’une autre civilisation. » Sans oublier son ancien confrère et grand ponte du Figaro qui, en 2019, se vantait publiquement d’être descendu d’un bus où « il y avait quelqu’un avec un voile ». Le 31 août, lorsque Yves Thréard n’était ainsi pas occupé à délirer contre « l’entrisme » des wahhabites, « les plus puissants dans l’infiltration de tous les secteurs de la société », il décrivait le voile comme « une arme politique » et l’« un des instruments de cet entrisme » :
Yves Thréard : Si la notion de racisme peut exister, en l’occurrence là [pour qualifier la proposition du RN, NDLR], elle est complètement déplacée ! Le problème, c’est que vous le savez très bien, le port du voile, dans quasiment tous les cas en France, est un projet politique, est un acte militant, est un acte politique, est un acte d’hostilité justement à la laïcité française. Et ça n’a rien à voir avec le racisme ! Quant à l’islamophobie, c’est une expression qui sort de nulle part, ça ne veut rien dire du tout. (BFM-TV, 31/08)
Et c’est un expert qui parle...
Légitimation médiatique d’une loi raciste
Produit de l’acharnement de certains éditocrates aux convictions notoirement islamophobes, la stigmatisation médiatique des femmes musulmanes peut également résulter, dans d’autres cas… ou en même temps, d’un « excès de zèle » de la part de journalistes ayant trop (ou mal) assimilé les contraintes et les exigences professionnelles qui s’imposent à eux. Celles du « débat » prétendument « pluraliste » ou de la sacrosainte « confrontation d’idées », par exemple. Le 1er septembre, RTL aura offert un cas d’école en la matière.
Sujet principal de l’émission « Les auditeurs ont la parole », la proposition du RN sur le voile ne recueille pas l’enthousiasme : le répondeur de la radio enregistre de nombreux témoignages « contre ». Un premier – exprimant un message de tolérance (« chacun fait ce qu’il veut ») et une forte lassitude devant la surexposition de cette thématique au détriment d’autres comme « le chômage et la précarité » – est diffusé en guise d’introduction de l’émission. La présentatrice Amandine Bégot reçoit ensuite une deuxième auditrice, qui tient à exprimer « la même chose » que sa prédécesseuse. « Voir une femme qui porte le voile, ça ne vous gêne pas », résume quand même la présentatrice pour confirmation. « Du tout. ». « Mmmh. » Puis c’est au tour de Sihame, qui porte le voile, de témoigner : rebelote ! Tant et si bien qu’au bout de quinze minutes, on sent la présentatrice de RTL dans un certain embarras :
Amandine Bégot : Sihame, Isabelle, on entend. […] J’aimerais entendre des auditeurs qui sont contre le port du voile et qui seraient favorables à ce référendum que propose le Rassemblement national. Ce que je dis toujours dans cette émission, ce qui est bien, c’est que même si les points de vue sont différents, on peut échanger de manière posée […], sans que ce soit violent. Donc s’il y a des auditeurs qui nous écoutent et qui se disent : "Mais non, oui, il faut l’interdire ce voile dans notre pays, et ce, partout.", vous nous appelez au 3210, vous nous laissez un petit message.
Et d’insister après la page de pub :
Amandine Bégot : Je vous cache pas que, pour l’instant, il y a que des gens contre cette proposition du Rassemblement national donc encore une fois, si vous y êtes favorable, bah… appelez-nous, que l’on puisse en débattre ! C’est le principe de l’émission. Dans le calme hein, on ne jugera personne, c’est juste pour en discuter.
C’est autour de la vingtième minute qu’apparaît le graal [2]. « Max est avec nous […]. Vous, vous êtes contre le port du voile. [Oui.] Pourquoi ? » Les efforts de RTL se voient alors dûment récompensés : l’auditeur se lance dans une tirade raciste, néanmoins parfaitement dans les clous de ce qui était attendu, et même, à ce stade, disons-le, espéré. « C’est pas notre culture, c’est pas notre histoire et c’est pas notre religion », déclare ainsi l’auditeur, avant d’en ajouter une couche : « Vous vous rendez compte, […] la question, pour moi, elle a pas lieu d’être. On est en France, il y a pas à avoir des gens… euh… des femmes voilées dans la rue ! »
Résumons : Amandine Bégot cherche tellement à mettre en scène un « débat d’opinion » tel que l’éditocratie se le figure qu’elle en vient à appeler, sans avoir vraiment l’air de s’en rendre compte, à ce que des propos ouvertement discriminatoires soient tenus sur son antenne. « Juste pour » cocher une case. Pire : en verbalisant explicitement la position-type escomptée – « Il faut l’interdire ce voile dans notre pays, et ce, partout. » –, non seulement la présentatrice consigne cette position dans le registre du « dicible » (et crédibilise d’une pierre deux coups la proposition du RN), mais elle ouvre également la porte à d’autres propos racistes du même calibre, qui s’en trouvent par avance autorisés, encouragés, et donc légitimés. L’extrême droitisation du débat public se mesure pleinement à ce genre de séquence.
« Est-ce que c’est la bonne méthode ? »
Le cadrage médiatique autour de la « faisabilité » du projet frontiste, omniprésent dans la presse comme nous le soulignions plus haut, a produit les mêmes dégâts. Pendant plusieurs jours, les plateaux ont ressemblé à s’y méprendre à la « Zemmour-mania » de 2021, lorsque les éditorialistes cherchaient à « entrevoir quelques-unes des solutions ou des réponses » que proposait l’agitateur… « au-delà des constats » [3]. Cinq ans plus tard sur BFM-TV (31/08), c’est en ces termes que le journaliste Julien Arnaud s’adresse au député européen et porte-parole Aleksandar Nikolic :
Julien Arnaud : Jordan Bardella, il dit que c’est très difficile à mettre en œuvre, à mettre en pratique concrètement. Expliquez-nous : comment ça se passe ? Voilà, on a un voile dans la rue, on croise un membre des forces de l’ordre : qu’est-ce qui se passe ?
En fin de soirée, la journaliste Anne Saurat-Dubois interpellait Laurent Jacobelli, autre député RN : « Est-ce que c’est la bonne méthode, voilà, les amendes ? » Son intervention précédente était du même tonneau :
Anne Saurat-Dubois : Monsieur Jacobelli, juste une petite question, pardon. Pourquoi souhaitez-vous un référendum ? Vous pourriez vous dire : « À partir du moment où on sera élu, si on est élu, on aura eu la sanctification des urnes et donc on pourra considérer que ce qui est dans notre programme peut être mis en place. » Pourquoi vouloir ce véhicule supplémentaire du référendum ?
Les journalistes politiques sont en pleine forme, prenant très au sérieux leur rôle de communicants… ou de techniciens : « Dans quel contexte serait-il sanctionné précisément, de quel voile parle-t-on et de quel montant serait cette amende ?, s’enquiert l’inspectrice Amélie Carrouër auprès de Sébastien Chenu. Soyons concrets pour commencer. » Et à chaque fois, le RN se frotte un peu plus les mains : l’objectif est atteint. A fortiori dans des « médias de dédiabolisation », où les journalistes les plus en vue adhèrent pour certains à l’assimilation « voile/islam = islamisme », et renoncent, pour d’autres, à contrecarrer politiquement et philosophiquement les thèses de l’extrême droite. Car de fait, plus aucun acteur ne songe à contester la légitimité d’un « débat » sur l’interdiction du voile dans l’espace public. Ou presque…
Sur BFM-TV (31/08), l’avocat Arié Alimi a choisi d’intervenir en plateau pour annoncer que des organisations antiracistes porteraient plainte pour provocation à la discrimination contre plusieurs cadres du RN, rappelant que leur proposition est en elle-même constitutive d’une « infraction pénale » : « On ne peut pas se permettre d’avoir ce débat sur un plateau télé », ajoutait-il. La piqûre de rappel ne fut pas (du tout) du goût d’Anne Saurat-Dubois : « Quand 60% des Français vous disent, à peu près, peu ou prou : "Il y a un sujet sur le voile dans l’espace public", ça mériterait qu’on en débatte ! », s’insurge-t-elle. L’avocat en parle-t-il comme d’« un débat à des fins discriminantes et à des fins racistes » ? « Non ! », s’exclame la journaliste, qui n’en démord pas : « Je pense qu’il faudrait pouvoir en débattre ! […] Nous pourrions en parler ici, ce n’est pas le plateau du Rassemblement national ! » On s’y tromperait… « Le simple fait d’en débattre, c’est une discrimination, c’est inciter à une discrimination », tente d’expliquer l’avocat… sous les huées des journalistes : « On peut pas parler du voile en France ! » ; « C’est incroyable ! » ; « Mais c’est lunaire ! »
« Lunaire » : voilà un terme pour qualifier cette nouvelle séquence médiatique. En particulier les projections futuristes et certains dispositifs qu’aura mécaniquement générés le cadrage journalistique sur « l’applicabilité » de la proposition du RN. Solliciter l’avis de syndicalistes policiers, par exemple : un angle qui, de Franceinfo à BFM-TV en passant par RMC, a donné lieu à quelques saillies de qualité sur les risques de « violences » ou d’« attroupements » que provoquerait la mise en application de la loi sur le terrain…
Pire : sur BFM-TV, croyant sans doute de bonne foi cornériser un député RN en le mettant face à ses contradictions, le chroniqueur Raphaël Grably a proposé à son interlocuteur un « exercice pratique », au cours duquel ce dernier reçut pour consigne de désigner, parmi quatre portraits générés par IA, la ou les femme(s) voilée(s) qui serai(en)t visée(s) par l’amende !

En plateau, l’absence totale de réaction nous laisse face au constat de la déshumanisation hors-norme dont sont victimes les femmes musulmanes dans les grands médias français. Malléables à merci, elles sont en permanence objectivées : parlées par d’autres ; rabrouées quand elles ont l’audace de répondre à une invitation ; exhibées, au sens propre comme au sens figuré, tantôt dans des « débats » dits féministes dont elles sont quasi systématiquement exclues, tantôt en toile de fond, défilant muettes sur les écrans des plateaux en guise de simple « illustration », tandis que les journalistes bénéficient visiblement de toute licence en art pour « faire joujou » avec les titres de bandeaux…
Depuis au moins trois décennies, la stigmatisation du voile s’est progressivement routinisée dans le débat public, renforcée par la normalisation médiatique du RN lui-même et, plus généralement, par la banalisation continue de l’islamophobie, avec le concours d’une très large partie du champ politique. Aussi la séquence actuelle – qui succédait à deux « actualités » du même type en juin et en juillet – a-t-elle réenclenché le traditionnel vrombissement islamophobe, de diatribes en amalgames ordinaires. Nul besoin d’un quelconque « effet de nouveauté » pour faire la Une : produit d’une mécanique structurelle bien huilée qu’Acrimed documente depuis de longues années, ce genre d’emballement se reproduit inlassablement à l’identique. Et la normalisation de l’extrême droite suit son cours. Le Monde semblait d’ailleurs avoir besoin d’une petite piqûre : « C’est un rappel venant de Marine Le Pen elle-même : le Rassemblement national (RN) demeure bel et bien un parti d’extrême droite », écrivait le quotidien dans son édito sur la pénalisation du port du voile (02/09). « Le RN retourne à la ligne dure », titrait Libération dans la même veine (01/09) – on ignorait qu’il l’eût un jour quittée –, en parlant même du « risque [sic] de la rediabolisation ». Après une telle séquence, il est malheureusement permis d’en douter…
Pauline Perrenot







