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Tribune

I-Télévision : Silence ! Les intellectuels de salon parlent...

Cela devient habituel, au fond... A la télé, on parle de tout et de rien ; on profère doctement beaucoup d’imbéciles assertions qui font rager les vrais connaisseurs (sociologues, militants, chercheurs divers). Et jamais, il n’y a qui que ce soit pour remettre les choses au carré. De toute façon, pas le temps de corriger, ni de développer et qu’importe la complexité du sujet : il y a quatre ou cinq sujets à aborder en une demi-heure, alors pensez si on a le temps.

Le 17 novembre dernier, comme tous les soirs sur I Télévision, l’émission de débats "N’ayons pas peur des mots" accueillait Patrick Klugman (avocat, ex-président de l’UEJF), Georges-Marc Benamou (journaliste et écrivain), Jean-Luc Mélenchon (élu PS) et Bertrand Delais (journaliste et écrivain). Plusieurs invités, plusieurs thèmes... et inévitablement, plusieurs idioties proférées...

Il était environ 20h. La télévision meublait vaguement l’espace de son bruit vain : puisque nous dînions, personne n’y prêtait vraiment attention. Fin de dîner, tac, je prends la télécommande et par désœuvrement, je zappe. Et tombe sur « N’ayons pas peur des mots », sur I-Télévision, émission de débats, que je découvre donc. Les quatre intervenants s’apostrophent, s’échauffent, haussent le ton (surtout le très énervé Mélenchon)... Le tout en se tutoyant, comme en famille...

Est abordé le sujet « Irak : la filière française », et tous les invités s’accordent à déplorer que l’Etat français puisse avoir laissé certains de ses ressortissants se faire endoctriner par des défenseurs de l’islam extrémiste, pour finir tués en Irak. Alors que le ton se fait ronflant, Bertrand Delais invite à la modération et tempère, considérant que cela ne concerne que quelques dizaines d’individus. Précision d’importance pour, explique-t-il, ne pas laisser à penser aux téléspectateurs que, dans toutes les banlieues, trois ou quatre personnes sont prêtes à aller se faire exploser au nom de l’islam...

Alors, gonfle un brouhaha-de-débat-télévisé et M. Klugman (qui était déjà invité la semaine précédente sur LCI ou I-TV pour parler de la mort d’Arafat et de ses conséquences sur la politique proche-orientale) a juste le temps d’inviter au doute (en gros : « Oui, mais combien derrière, et qui ne partent pas à l’étranger ? », propos reconstitués) avant que ses propos ne soient tus dans le grondement de platitudes qui submerge sa voix. Quelques phrases volent con-fusément et il est reproché à Bertrand Delais, en quelque sorte, de faire preuve d’angélisme et d’islamophilie...

Puis Jean-Luc Mélenchon prend la parole [1]. Pour lui, il ne faut pas « dire les pauv’ petits » et se montrer compatissant ou compréhensif : « il faut mener une lutte idéologique implacable », dit-il très fermement, le visage et le regard durs. Et d’ajouter : « Il ne faut pas appréhender de façon sociologique un problème qui est idéologique », avant de préciser doctement qu’il n’y a pas de lien entre la détresse et le fascisme - réponse à M. Delais, qui tentait d’apporter une explication en trouvant une origine sociale et politique à ce type de dérives... « Qui ne dit mot consent », dit le proverbe : les autres invités (Klugman, Benamou) n’ayant pas repris Mélenchon, il y a lieu de croire qu’ils cautionnent tacitement ses propos. Nous pourrions donc appliquer les propos suivants non seulement au présentateur mais également aux invités : « quand un journaliste [quiconque, à vrai dire] prétend s’épargner le travail qui consiste à se demander comment se structure le sens commun, il se condamne à trouver systématiquement dans le monde les modèles qu’il y projette ; à faire passer sa vision préconçue des choses avant le réel de la situation » [2].

Evacués donc d’une phrase et de quelques acquiescements les travaux de sociologues et discours d’associatifs, mettant en évidence diverses origines à la violence (ici évoqués : terrorisme et fanatisme religieux), souvent imputables à des politiques inconséquentes des pouvoirs publics ou à un « manque d’Etat social ». Pourtant, le sociologue Loïc Wacquant estime qu’une « politique intelligente de l’insécurité criminelle doit reconnaître que les actes délinquants sont le produit non pas d’une volonté individuelle autonome et singulière, mais d’un réseau de causes et de raisons multiples qui s’enchevêtreront selon les logiques variées (prédation, parade, aliénation, transgression, affrontement à l’autorité, etc.), et donc qu’ils appellent des remèdes divers mettant en place une pluralité de mécanismes de freinage et de diversion. Car, peu applicable, le traitement policier et pénal que d’aucuns présentent comme la panacée se révèle dans bien des circonstances pire que le mal pour peu qu’on comptabilise ses "effets collatéraux"  » [3].

Mais il est, au fond, bien plus aisé de rejeter totalement sur des individus la responsabilité de violences diverses - dont les déplorables dérives vers le fanatisme religieux, certainement très marginales cependant, représentent bel et bien le cas le plus extrême - qu’assumer les échecs des gouvernement successifs (en matière d’éducation, de Justice et de lutte contre les discriminations, d’application de la laïcité, d’urbanisme) depuis au grand minimum une vingtaine d’années...

Puis, le présentateur passe à un autre débat (« Arafat, le secret empoisonné »), puis enchaîne sur un autre (création d’un club par Jean-Pierre Raffarin), avant de terminer.

Confirmation : A la télé, on parle de tout et de rien ; on profère doctement beaucoup d’imbéciles assertions qui font rager les vrais connaisseurs (sociologues, militants, chercheurs divers). Et jamais, il n’y a qui que ce soit pour remettre les choses au carré. De toute façon, pas le temps de corriger, ni de développer et qu’importe la complexité du sujet : il y a quatre ou cinq sujets à aborder en une demi-heure, alors pensez si on a le temps.

Bravo et merci les « fast-thinkers » : le journalisme en sort grandi et le racisme se voit encore une fois légitimé !

Domenico Joze
le 8 décembre 2004

 

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Notes

[1Je retranscris les propos exacts qu’il a tenus.

[2Vincent Geisser, [Citant F. Aubenas, M. Benesayag, La Fabrication de l’information. Les journalistes et l’idéologie de la communication.] La nouvelle islamophobie, La Découverte, coll. Sur le vif, p. 27

[3Loïc Wacquant, « Fermons les prisons ! », Le Monde diplomatique, septembre 2004. Le sociologue Loïc Wacquant est professeur à l’Université de Californie, Berkeley, et à la New York School for Social Research. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages consacrés aux prisons et à la répression d’Etat.

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