– PATRICK CHAMPAGNE, membre de l’Acrimed, Sociologue Ă l’INRA et au Centre de sociologie europĂ©enne (EHESS) :
Je reprĂ©sente l’ACRIMED qui est l’abrĂ©viation d’Action Critique MĂ©dias, association loi 1901 qui a Ă©tĂ© fondĂ©e après dĂ©cembre 1995, et qui se proposait d’ĂŞtre une sorte d’observatoire des mĂ©dias, parce que les mĂ©dias sont devenus de plus en plus des agents très importants de la lutte politique. La rencontre avec le mouvement de dĂ©fense de France Culture n’est pas seulement une rencontre entre associations, mais une rencontre fondĂ©e sur un mĂŞme constat : nous avons aussi constatĂ©, sans concertation aucune, ce qui nous est apparu Ă nous aussi, comme une dĂ©gradation soudaine du contenu des programmes de France Culture. Ayant Ă©tĂ© alertĂ©s, par ailleurs, par des producteurs qui nous ont racontĂ© ce qui se passait en interne, on a dĂ©cidĂ© de faire un texte qui a eu un certain retentissement parce qu’il exprimait finalement ce que beaucoup, auditeurs et producteurs, ressentaient. C’est ainsi que l’on a pris tout naturellement contact avec l’association des auditeurs de France Culture. On s’est rencontrĂ©s pour essayer de rĂ©flĂ©chir sur ce qu’on pouvait faire. Notre action a conduit la direction Ă faire quelques changements, mais l’essentiel n’a pas Ă©tĂ© changĂ©. En fait on assiste Ă un processus très gĂ©nĂ©ral de remise en cause du Service Public. Un peu partout, on nie la spĂ©cificitĂ© de la culture, on impose l’idĂ©e que tout doit ĂŞtre rentable Ă©conomiquement et que France Culture doit ĂŞtre une radio comme une autre. Il faut faire du profit Ă court terme. Mais mĂŞme avec ces critères (il ne faut pas oublier que Laure Adler Ă©tait censĂ©e redresser l’audience de France Culture et a embauchĂ© Ă prix d’or des personnalitĂ©s très mĂ©diatiques), le rĂ©sultat de la rĂ©forme est catastrophique, si catastrophique mĂŞme qu’ils ne communiquent pas les chiffres d’audience. Non seulement ils dĂ©truisent ce qu’il y avait avant, mais en plus ils perdent selon leur propres critères. Et cela en toute impunitĂ©. Cette destruction de France Culture est grave parce qu’ils expulsent les derniers restes de vie intellectuelle autonome qui parvenaient Ă exister sur une radio. Tout Ă l’heure, on a rapportĂ© les propos suant le mĂ©pris de ce responsable de France Culture qui justifiait les salaires Ă©normes donnĂ©s aux personnalitĂ©s mĂ©diatiques par rapport Ă ce que reçoivent les producteurs en disant : " on ne paye pas des Picasso le mĂŞme prix que les croĂ»tes ". J’ai cru qu’ils dĂ©signaient par " croĂ»tes " les nouveaux venus [rires dans la salle] : leurs programmes sont nullissimes. C’est du talk show au kilomètre, sans prĂ©paration, sans tenir compte de la spĂ©cificitĂ© de la radio, sans imagination. Il font des dĂ©bats en arrivant avec un " pour " et un " contre ", comme on le voit partout. Enfin bref France Culture est devenue largement, je crois, inĂ©coutable. Comme partout ailleurs, ils font de la " promo " et de " l’actu " Ă tous les Ă©tages.
Alors, qu’est-ce qu’on peut faire ? Je crois qu’il ne faut pas relâcher l’effort, mais c’est pas très facile. Il faut voir aussi ce qu’on peut faire en interne, et c’est pour ça que c’est important de savoir ce qui se passe en interne, il faut qu’il y ait des relais mĂŞme si c’est très difficile, parce que les sanctions plus ou moins dĂ©guisĂ©es, tombent. Le combat de France Culture, c’est aussi le combat de France Musiques, qui est encore pire je crois, c’est d’une manière gĂ©nĂ©rale le combat de la radio de Service Public, le combat du Service Public d’une manière plus gĂ©nĂ©rale encore. Il y a des gens de la SFP ici parce qu’il y a aussi des choses qui se passent Ă la SFP qui sont totalement du mĂŞme ordre et donc je crois que le vĂ©ritable front de lutte, ce n’est pas simplement de rĂ©cupĂ©rer une petite Ă©mission, comme certains le pensaient mais de dĂ©fendre une certaine conception du Service Public et de la vie intellectuelle. C’est un combat contre un certain type de rapport au fric qui envahit aussi la vie intellectuelle. Il faut savoir que les nouveaux venus qui arrivent sur France Culture viennent faire leur Ă©mission en venant juste avant leur Ă©mission, font du papotage, et repartent aussitĂ´t, sont payĂ©s dix fois plus que les producteurs qui faisaient un boulot pendant plusieurs jours, voire plusieurs semaines, pour prĂ©parer des Ă©missions originales. Il faudrait pouvoir afficher publiquement toutes les feuilles de paye de ceux qui travaillent Ă France Culture, cela mettrait une belle pagaille. On est aux cĂ´tĂ©s de ceux qui dĂ©fendent France Culture mais ce n’est pas Ă Acrimed notre seul combat. Notre objectif est plus large. Nous nous intĂ©ressons plus gĂ©nĂ©ralement aux mĂ©dias ; nous essayons de mener une rĂ©flexion avec la profession pour voir quel type d’action est possible. La lutte Ă France Culture est importante et s’inscrit de manière exemplaire dans nos prĂ©occupations parce que, au-delĂ de France Culture, c’est le Service Public qui est en cause. LĂ aussi, nous sommes sur la mĂŞme longueur d’onde que ce qui se fait dans le cadre de " Raisons d’Agir ". Nous dĂ©fendons une certaine conception de la vie en sociĂ©tĂ© et de la vie intellectuelle. [Applaudissements]
– CHARLES ALUNNI, initiateur de l’appel "DĂ©lit d’initiĂ©", Responsable du Laboratoire Disciplinaire "PensĂ©e des sciences" Ă l’ENS :
Je suis philosophe, et l’un des initiateurs du manifeste La transmission de la culture constitue-t-elle un dĂ©lit d’initiĂ© ?", avec d’autres universitraires : Bernard TEISSIER, (mathĂ©maticien), Eric BRIAN (sociologue), Pierre Caye (philosophe). Qui sommes-nous ? C’est une question qui a beaucoup passionnĂ© et surtout irritĂ© la direction de RADIO-FRANCE et de France Culture. Nous sommes des intellectuels, qu’est-ce Ă dire ? Certes, des gens de peu, des gens de rien pour la ce que nous appelons la "mĂ©dioklature" de tout poil. Des gens de rien ? Je fais ici tout simplement rĂ©fĂ©rence Ă la façon dont nous avons Ă©tĂ© Ă©lĂ©gamment interpellĂ©s et qualifiĂ©s devant le théâtre de l’OdĂ©on par l’actuel Directeur de la Fiction Ă France Culture. Inutile de dire ici le nom de celui que nos comĂ©diens connaissent bien, et que je serais Ă mon tour tentĂ© de qualifier de Directeur de l’"affliction". Ses seuls mots furent : "La bande Ă Alunni, on vous connaĂ®t, vous n’ĂŞtes que des nĂ©ants" [rires dans la salle]. Sans doute faisait-il allusion aux signataires de notre Manifeste La transmission de la culture constitue-t-elle un dĂ©lit d’initiĂ© ? Mais encore ? Aux centaines de personnes qui, Ă cette date, l’avaient signĂ©, parmi lesquelles figurent (malheureusement semble-t-il) des... intellectuels [rires dans la salle]. Citons cette fois quelques noms : Alain CONNES, mathĂ©maticien mondialement reconnu, MĂ©daille Fields de MathĂ©matiques (1982) et, tout rĂ©cemment, vous l’aurez peut-ĂŞtre lu dans la presse, Prix Crafoord (2001) [deux prix Ă©quivalents en MathĂ©matiques au Prix Nobel] ; Claude COHEN-TANNOUDJI, prix Nobel de Physique ; Daniel MESGUICH, metteur en scène et comĂ©dien ; Pierre BOURDIEU, Professeur au Collège de France ; RenĂ© MAJOR, Psychanalyste ; mais aussi Rodolphe BURGER, philosophe, compositeur et chanteur du groupe Katonoma, ou F.-J. OSSANG, metteur en scène de cinĂ©ma, Ă©crivain, compositeur, chanteur du groupe MKB... Je pense que ce Monsieur faisait allusion Ă ce nĂ©ant-lĂ , et Ă ces "fictions"-lĂ . Du nĂ©ant d’ailleurs nous reparlerons peut-ĂŞtre plus tard, dans la discussion, au cours du dĂ©bat, car ce concept (cette figure) implique toute une Ă©poque que nous vivons, et que comme philosophe, je qualifierai d’Ă©poque du nihilisme galopant.
Mais nous sommes aussi, certes, des gens de trop, et sur ce point je fais une allusion non voilĂ©e Ă Monsieur Jean-Marie CAVADA, PrĂ©sident de RADIO-FRANCE. En pleine occupation de la Maison de la Radio, et lors d’une rencontre avec toute la Direction de la Maison Ronde, que les comĂ©diens avaient obtenue de haute lutte, et oĂą j’Ă©tais invitĂ© par les reprĂ©sentants des syndicats de comĂ©diens, Monsieur le PrĂ©sident s’est adressĂ© Ă moi, suite Ă une question que je m’apprĂ©tais Ă lui poser, en ces termes : "Ah ! C’est donc vous qui reprĂ©sentez le complot extĂ©rieur des Ă©lites" [rires, applaudissements]. Je laisserai ici la question de savoir jusqu’oĂą ces qualifications mĂ©prisantes et haineuses des "intellectuels" de ce pays, ne font finalement que trahir le sentiment rĂ©el qu’Ă©prouvent ces gens distinguĂ©s qui les profèrent Ă l’Ă©gard de cette culture qu’ils ont en charge. Dès lors, notre position, les raisons pour lesquelles nous sommes entrĂ©s dans cette lutte, c’est simplement par devoir et responsabilitĂ© de dĂ©fense de quelque chose qui s’appelle la dignitĂ©. C’est sur ce principe que nous avons rĂ©digĂ© notre manifeste.
Étant donnĂ© qu’il constitue une première plate-forme qui s’appuie sur une analyse que nous comptons poursuivre et Ă©largir, je voudrais vous prĂ©senter les trois points rĂ©sumĂ©s de nos positions, les constantes de nos positions :
1. Le premier point concerne le Service Public et le marchĂ© concurrentiel. Un premier point qui nous paraĂ®t essentiel quant Ă l’analyse du texte d’intronisation de Monsieur le PrĂ©sident Jean-MarieCAVADA. C’est tout l’enjeu de la projection inepte et violente de la logique tĂ©lĂ©visuelle sur le Service Public Radio France. Les questions que nous posions Ă ce texte Ă©taient les suivantes : quels en sont clairement les mots d’ordre ? "SĂ©duction", je cite, "air du temps, lifting, violence de l’univers concurrentiel, marchĂ©" ou encore : "le contrĂ´le est la rançon de l’autonomie" (je cite Monsieur le PrĂ©sident CAVADA, et je vous renvoie au texte complet du manifeste). Pour Ă©viter sa marginalisation, il s’agirait donc d’aligner une entreprise publique de radio sur le rĂ©gime de fonctionnement de la concurrence privĂ©e. Quelle serait alors, et c’est lĂ l’une de nos questions, la nature de cette concurrence ? Serait-elle financière ou bien d’ordre culturel, scientifique et Ă©ducatif ? De plus, qu’apporterait l’entrĂ©e sur le marchĂ© d’un Service Public culturel ? Des parts de marchĂ© ? Des contrats d’investissements ? Un "merchandising" de gros rapport (les "produits dĂ©rivĂ©s" comme ils les qualifient dĂ©sormais ?), des "droits d’exploitation " ? (Sur ces points, les choses se sont d’ailleurs "dĂ©veloppĂ©es" depuis : surexploitation des gens quant Ă leurs droits d’exploitation, entorses graves au respect du droit moral des auteurs...). Rien de tout cela, sinon le mime fantasmatique du modèle de la grande entreprise.
2. Deuxième point, certes liĂ© Ă la mise en oeuvre du premier (et dĂ©jĂ sensible sur la nouvelle grille et la nouvelle nouvelle grille actuelle), c’est la question de l’impartialitĂ© du Service Public gravement remise en cause par cette nouvelle politique :
a) c’est la question de l’entrecroisement pervers de la presse Ă©crite et de la radio avec les consĂ©quences Ă©videntes de l’installation d’un oligarchisme de la communication culturelle incarnĂ©e par l’action prĂ©tendument sĂ©ductrice et branchĂ©e "jeune" (dont TĂ©lĂ©rama avait lancĂ© les premiers pĂ©tards mouillĂ©s dès le 11 AoĂ»t 1999 !) : celle d’une "nomenklatura" discrĂ©tionnaire venant ainsi renforcer le pouvoir hĂ©gĂ©monique d’une "mĂ©dioklature" parisienne. Quel meilleur moyen pour faire avaler mĂ©diatiquement la nouvelle politique de la chaĂ®ne que d’y installer Ă domicile ses principaux reprĂ©sentants ?
b) c’est le constat que si Ă©crivains, musiciens, cinĂ©astes et universitaires ont toujours Ă©tĂ© les hĂ´tes privilĂ©giĂ©s des Ă©missions culturelles, il nous semble aujourd’hui des plus malsains de les voir occuper des postes qualifiĂ©s, revenant, en principe, Ă de vrais professionnels de la radio. Face Ă cette nouvelle situation, on est en droit de se demander comment les critères d’impartialitĂ© et de professionnalitĂ© spĂ©cifique, qui ont fait le caractère prĂ©cieux de cette chaĂ®ne pourront ĂŞtre sauvegardĂ©s ? C’est l’incontestable rĂ´le de mĂ©diation et de neutralitĂ© scientifiques et institutionnellse des auteurs-producteurs et des journalistes scientifiques qui a permis, durant des dĂ©cennies, que de vĂ©ritables dĂ©bats, très apprĂ©ciĂ©s des auditeurs, trouvent leur place au coeur de ce Service Public. Mais je parle ici Ă©videmment du passĂ© !
3. Le troisième point concerne l’exception culturelle et la transmission des savoirs. Nous n’irons pas par quatre chemins : parce que France-Culture a toujours Ă©tĂ© une vĂ©ritable fenĂŞtre de libertĂ© ainsi qu’un horizon de libre dĂ©bat, elle reste pour nous un rĂ©el "trĂ©sor national" (et je cite ici Claude COHEN-TANNOUDJI) qui ne saurait, si ce n’est dans une logique de marchĂ© prĂ©tendue et ici aberrante, ĂŞtre l’objet d’aucun enjeu d’audimat. C’est lĂ sa marque d’extraordinaire, celle de l’"exception culturelle" dont on nous dit, Ă juste titre, qu’elle n’est pas nĂ©gociable (je cite Madame Catherine TRAUTMAN, ancienne Ministre, Le Monde des 10/11 Octobre 1999. Est-ce la prise de conscience d’une menace pesant sur la prĂ©servation de cette "exception" par la nouvelle politique menĂ©e Ă France-Culture qui aura poussĂ© Madame TRAUTMAN Ă me demander un rendez-vous Ă son Ministère ? Son Ă©viction, quelque jours plus tard, ayant annulĂ© sa proposition de rencontre m’empĂŞche Ă ce jour de le dire).
En ce qui concerne l’audimat, et il y a dĂ©jĂ Ă©tĂ© fait allusion ici, il faut souligner qu’il est particulièrement emblĂ©matique des incohĂ©rences, des contradictions et de l’Ă©chec effectif de la politique nĂ©olibĂ©rale de la mĂ©dioklature actuelle. Car, cette mĂŞme Direction qui prĂ©tend devoir tenir compte des nĂ©cessitĂ©s dites Ă©conomiques du marchĂ© concurrentiel en imposant la dictature d’un indicateur plus que contestable (et dominant dans le tĂ©lĂ©visuel), refuse tout simplement d’en tenir compte et se garde bien d’en communiquer les derniers chiffres absolument catastrophiques ! Je prendrai un seul exemple. La nouvelle grille a conduit l’audimat de France Culture de 1 point, comme ils disent, Ă 0,8 point (et aujourd’hui, en 2001, et pour ce qu’on en peut savoir de manière indirecte, Ă 0,6 point !). Au mĂŞme moment, une Ă©mission que vous avez dĂ» suivre j’imagine tout au long de l’annĂ©e, et qui n’Ă©tait autre que L’universitĂ© de tous les savoirs, obtenait, pour s’en tenir Ă un "critère de santĂ©" qui nous paraĂ®t toujours aussi discutable et peu sensĂ© pour une chaĂ®ne culturelle, le chiffre record de 1,3 points (au moment mĂŞme oĂą la chaĂ®ne reculait Ă 0,8 point). S’il y avait quelque constance dans le positionnement de la Direction Ă l’Ă©gard de cette logique de l’Audimat, on aurait dĂ» s’attendre, sinon Ă la promotion, du moins au maintien dans son poste de la responsable d’Ă©mission : eh bien non ! Cette productrice, coupable sans doute d’avoir su trop brillamment assumer ce dont plus personne ne voulait, dĂ©fendant une vision et une pratique trop Ă©trangères Ă la "nouvelle" Realpolitik, a tout simplement disparu de la chaĂ®ne... comme d’autres. Il faut d’ailleurs noter que des "producteurs tournants", il n’y en a plus sur la chaĂ®ne aujourd’hui que trois ou quatre, ce qui devient vĂ©ritablement catastrophique, tant pour la chaĂ®ne, pour les garanties de sa traditionnelle qualitĂ© professionnelle et culturelle, que pour le personnel qualifiĂ©. Il est vrai que la nouvelle politique prĂ©tend les remplacer par les "jeunes" et les "stars" de la presse Ă©crite...
Dès lors, notre position restera donc celle de la dĂ©fense et de l’illustration d’un vrai partenariat dĂ©sintĂ©ressĂ©. Nous avons, par le passĂ©, acceptĂ© d’y participer sans compensation financière, preuve de notre attachement Ă un Service Public qui jusqu’ici nous a toujours permis de transmettre Ă un public plus large, ainsi qu’aux Ă©tudiants, ces savoirs et cette culture que nous avons par ailleurs pour mission d’enseigner et de faire partager. Une brève incise ici, quant aux salaires dont il a Ă©tĂ© question tout Ă l’heure, concernant les nouveaux patrons d’Ă©missions ; si connaĂ®tre leurs salaires rĂ©els, comparĂ©s Ă ceux des professionnels de la Radio serait un vĂ©ritable scandale (et lĂ -dessus la chaĂ®ne se garde bien de s’en venter "Ă l’extĂ©rieur"), la vĂ©ritable question reste qu’il ne s’agit pas dans ce cas de salaires essentiels, mais de salaires "de complĂ©ment", ou de "supplĂ©ment", c’est-Ă -dire venant en surplus du salaires des magnats de la presse, des directeurs d’Ă©dition, des directeurs de revue, etc... Cela permet effectivement qu’ils "gagnent" jusqu’Ă dix fois plus que ce que gagnaient les producteurs professionnels qualifiĂ©s qui ont Ă©tĂ© remerciĂ©s (ou qui le seront bientĂ´t).
4. Quatrième et dernier point : qu’est-ce qui nous rassemble ici aujourd’hui, comĂ©diens, artistes, compositeurs, chercheurs, personnalitĂ©s de la culture et du spectacle, auditeurs surtout ? C’est l’amour du mĂ©tier, sa dĂ©fense et son illustration, celles des mĂ©tiers des grands Services Publics, et c’est sans doute ce qui est le plus insupportable pour cette direction ; le goĂ»t pour la transmission du savoir et les savoirs-faire, que nous avons toujours partagĂ© avec les professionnels de RADIO-FRANCE. C’est Ă©galement le souci de la rigueur et de la crĂ©ativitĂ© au service de l’excellence, le respect des compĂ©tences, des principes instruits, et non, contrairement Ă ce que prĂ©tendent les liquidateurs en titre de notre culture, l’obsession corporatiste d’une "Ă©lite" prĂ©tenduement "conservatrice" ; en tout cas, certes pas l’obscĂ©nitĂ© affichĂ©e du lobbying mĂ©diocratique.
Je terminerai en rappelant simplement que depuis la rĂ©daction de notre manifeste, nous avons effectivement dĂ©cidĂ© de ne plus participer Ă aucune Ă©mission de France Culture "nouvelle grille, exception faite, mais dĂ©sormais extrĂŞmement rare, d’Ă©missions "ancien format", puisqu’en signant ce manifeste, il Ă©tait dit que "les signataires de cette adresse, auditeurs attentifs, prescripteurs indĂ©pendants ou libres invitĂ©s, manifestent leur indignation Ă l’Ă©gard d’une telle politique culturelle et n’entendent collaborer en aucune manière Ă sa mise en oeuvre".
Voilà , je vous remercie pour votre invitation, votre résistance et votre accueil.
– CHARLIE KMIOTEK, secrétaire général de la CGT Radio Télévision :
Bonjour, je suis le secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral de la CGT de l’audiovisuel, de l’ensemble du secteur public et privĂ©, je vais poursuivre par rapport Ă ce qui a Ă©tĂ© posĂ© comme question aujourd’hui sur la casse du Service Public. Elle est beaucoup plus importante et beaucoup plus grave que tout ce qu’on peut imaginer. Vous savez qu’hier plusieurs entreprises de l’audiovisuel publique Ă©taient en grève, alors il y a France Culture qui est tout Ă fait un symbole de ce qui se passe, mais faut voir jusqu’oĂą cela va. D’abord est-ce qu’il y a des lois europĂ©ennes qui interdisent le dĂ©veloppement du secteur public ? La rĂ©ponse est non, parce qu’en matière de programmes par exemple, j’ai ici le nombre d’heures, c’est les chiffres europĂ©ens, en terme de tĂ©lĂ©vision, fabriquĂ© en terme de fiction, en Allemagne il s’en fabrique 2000 heures, en Angleterre 1200, en France 600, France qui est un pays oĂą l’exception culturelle est soi-disant la règle. Evidemment tout ça a des consĂ©quences très importantes sur les exportations et sur la culture, très importantes. Et c’est un choix, politique, de ce pays.
La deuxième chose qui est en cours actuellement c’est l’externalisation des activitĂ©s. La production intĂ©grĂ©e en Allemagne elle est, c’est les chiffres europĂ©ens, Ă 53,5 %, au Royaume-Uni 62,1 %, en France elle est Ă 13,4 %. Donc c’est pas un problème bruxellois, c’est pas un problème europĂ©en, c’est un problème de la politique française en matière culturelle et industrielle en termes d’industrie de programmes et de qualitĂ© de programme. Je crois qu’il faut qu’on ait cela en tĂŞte et qu’on arrĂŞte de nous dire que c’est ailleurs que ça se dĂ©cide [applaudissements]. L’autre Ă©lĂ©ment, c’est que la France Ă©tait dotĂ©e de grands outils de crĂ©ation culturelle en matière de radio et de tĂ©lĂ©vision. Radio France bien sĂ»r, avec France Culture et ses autres chaĂ®nes, et puis la SFP, France TĂ©lĂ©vision, l’INA, voilĂ de grands organismes qui d’annĂ©es en annĂ©es ont Ă©tĂ© appauvris, voire asphyxiĂ©s, voire dĂ©mantelĂ©s. C’est aussi une volontĂ© politique de le faire. Je voudrais aussi rappeler, pour faire des programmes il faut de l’argent, vous savez qu’actuellement il y a de grandes fusions, connues, notamment Canal Plus, Universal, Vivendi, d’un cĂ´tĂ©, qui fait que Canal Plus est en train de passer sous contrĂ´le amĂ©ricain, d’autres grandes fusions du genre Bertelsman, M6, groupe RTL et VCF, outil de fabrication français, passent sous contrĂ´le allemand, TF1 est aujourd’hui, contrairement Ă ce qu’on raconte, pas en très bonne santĂ©, TF1 est la chaĂ®ne privĂ©e qui perd le plus d’audience, qui a aujourd’hui bĂ©nĂ©ficiĂ© d’un rĂ©sultat important au niveau des recettes, mais qui est dĂ» Ă l’argent qui a Ă©tĂ© pris au Service Public en terme de publicitĂ©, les 600 millions qui lui ont Ă©tĂ© pris et qui ont Ă©tĂ© transfĂ©rĂ©s, mais le rĂ©sultat de TF1 et du groupe Bouygue sur les nouvelles technologies, et vous l’avez vu sur l’INTS, est que Bouygue a jetĂ© l’Ă©ponge, donc c’est pas une entreprise aujourd’hui française qui est en situation de pĂ©renniser les programmes ou la qualitĂ© des programmes, mais c’est simplement une industrie qui cherche de l’argent.
Donc il reste le Service Public pour dĂ©fendre l’exception culturelle, la crĂ©ation dans ce pays, que ce soit en radio ou en terme de tĂ©lĂ©vision. Et qu’est-ce qu’on fait ? Et bien on le casse. On le casse, vous savez les dĂ©mantèlements qui sont en cours, les collègues de la SFP qui sont en bagarre et d’autres, mais on le casse financièrement. Les dettes de l’Etat, les dettes de l’Etat aujourd’hui vis Ă vis du service Public dans son ensemble sont de 21 milliards... 21 milliards ! Imaginez-vous que l’Etat n’ait pas payĂ© Vivendi, Bouygue ou autres sociĂ©tĂ©s. Comment ces sociĂ©tĂ©s-lĂ tiendraient ? Ben c’est pourtant ce qu’on demande au Service Public de faire. Donc il peut pas le faire, donc il est obligĂ© d’abandonner un certain nombre d’activitĂ©s et de crĂ©ations. Je crois qu’il faut bien mesurer ça, 21 milliards de dettes ! Alors comment sont dus ces 21 milliards ? Ben tout simplement en 1983, le gouvernement, progressiste, a fait une loi sociale d’exonĂ©ration de la redevance. Sauf que c’est pas le gouvernement qui l’a payĂ©e c’est le Service Public qui la paye, c’est des entreprises du Service Public. C’est un peu facile de faire des lois comme ça, parce qu’effectivement ça coĂ»te pas grand chose Ă l’Etat, mais ça a coĂ»tĂ© Ă©normĂ©ment aux entreprises. La deuxième chose c’est qu’aujourd’hui il y a une grande Ă©volution technologique qui concerne aussi bien la radio que la tĂ©lĂ©vision, c’est le numĂ©rique. Sauf que pour faire du numĂ©rique il faut de l’argent. La BBC l’a rĂ©alisĂ©, ils ont dĂ©pensĂ© en gros entre 8 et 10 milliards, d’autres pays nordiques sont en train de la faire. En France, la loi qui a Ă©tĂ© votĂ©e en aoĂ»t 2000 l’impose au Service Public, sauf que la loi de finance qui est derrière ne l’a pas prĂ©vu ! Et qu’est-ce que dit aujourd’hui le gouvernement ? Il dit faut le trouver en interne. Quelle est la rĂ©ponse des prĂ©sidents d’aujourd’hui ? Et bien c’est d’abandonner des activitĂ©s. C’est ce qui se passe Ă Radio France, sur France Culture, c’est ce qui se passe Ă France TĂ©lĂ©vision avec le refus d’avoir un outil intĂ©grĂ© de production et c’est l’externalisation des activitĂ©s, pour trouver de l’argent en interne, par des plans de redĂ©ploiements, par des dĂ©graissages d’effectifs, parce que c’est ça qu’est derrière, par l’ouverture du capital aux rĂ©gions, aux autoritĂ©s territoriales, Ă la presse quotidienne rĂ©gionale... ça s’appelle une privatisation. C’est ce qu’on est en train de faire aujourd’hui du Service Public. Alors lui demander en mĂŞme temps d’avoir une audience qui respecte des objectifs culturels, vous avez bien compris que ce n’est pas l’objectif qui est en cours. On a avec Marcel Trillat et Michel Viard, Marcel Trillat qui est connu Ă France 2 comme journaliste de lutte et qui a Ă©tĂ© Ă©lu au conseil d’administration de la holding et Michel Viard qui est le responsable du CNJ-CGT au niveau national, nous essayons de faire passer un article dans Le Monde depuis plusieurs jours, j’espère qu’on va y arriver, mais en tout cas on dĂ©sespère pas, mais on essaie de poser cette question-lĂ . Aujourd’hui on dit c’est pas un problème de nos entreprises, c’est un problème de citoyennetĂ©, c’est un problème qui doit ĂŞtre sur la place publique, ça doit ĂŞtre un dĂ©bat public dans ce pays pour dĂ©cider, oui ou non est-ce qu’on conservera un Service Public, financĂ©, autonome, Ă disposition des citoyens, ou pas ? VoilĂ la question qui nous est posĂ©e. [applaudissements]
Une intervenante dans la salle : Message de Jean-François Perrot de l’AFC.
Je fais donc partie de l’Association des Auditeurs de France Culture, l’AFC, et Jean-François Parrot qui est le vice-prĂ©sident m’a demandĂ© de lire ce texte puisqu’il ne pouvait ĂŞtre prĂ©sent ce soir :
" Ne pouvant pour des raisons personnelles ĂŞtre prĂ©sent parmi vous aujourd’hui, je tiens toutefois par le biais de ce message Ă manifester mon soutien Ă votre action, auditeur de France Culture depuis de très nombreuses annĂ©es, chaĂ®ne qui, jusqu’en 1997, Ă©tait une mine inestimable de transmission du savoir dans de multiples domaines, tant par la qualitĂ© du travail de ses producteurs, de ses rĂ©alisateurs et de son personnel, que par le rythme qui lui Ă©tait propre et qui incitait Ă la rĂ©flexion. Je n’hĂ©sitais pas, alors, Ă me faire le chantre de France Culture auprès des nombreux Ă©tudiants qui travaillaient dans mon laboratoire et c’Ă©tait pour eux une vĂ©ritable dĂ©couverte et bien souvent un enchantement qui les poussait Ă apprĂ©cier cet aspect irremplaçable de transmission des connaissances et Ă acquĂ©rir une bonne approche de la France et de sa culture. Toute heure Ă©tait bonne Ă prendre. HĂ©las, en 1997, la dĂ©gradation a commencĂ©, des magazines hâtivement ficelĂ©s prenant le relais d’Ă©missions construites.
L’arrivĂ©e de Laure Adler Ă la direction de la chaĂ®ne, n’a fait qu’amplifier ce phĂ©nomène, le temps de plus en plus dĂ©bitĂ© en courtes sĂ©quences, des fonds musicaux visant Ă crĂ©er une atmosphère de supermarchĂ© se surimposant au discours. Comme si rĂ©nover Ă tout prix, consistait Ă transformer la culture en boite de conserve achetĂ©e dans le brouhaha, il en va jusqu’Ă la teneur du dernier slogan, que l’on retrouve d’ailleurs en d’autres lieux, d’autres circonstances, le T.G.V. ou les tickets de grande surface, par exemple : "prenez le temps". Oui, madame Adler, prenez le temps, vous-mĂŞme de rĂ©flĂ©chir Ă ce que vous avez mis en place, mais en revanche laissez le temps Ă vos auditeurs, afin qu’ils puissent l’utiliser Ă leur guise s’il en est encore temps. Mais ces quelques questions font sĂ»rement double emploi avec tout ce qui a dĂ©jĂ Ă©tĂ© dit et rĂ©pĂ©tĂ© sur la dĂ©gradation de France Culture et, ils le font sans doute aussi avec tout ce qui va ĂŞtre dit Ă ce sujet. Aussi voudrais-je n’ajouter que quelques mots sur un aspect tout aussi alarmant que la disparition de la qualitĂ© de France Culture. Il s’agit des menaces qui touchent Ă un Service Public. Menaces qui se manifestent ici et lĂ , brutalement, Ă l’Ă©gard d’autres structures Ă©tatiques, et semblent bien traduire une ligne de conduite gouvernementale au nom de la prĂ©tendue globalisation et de la compĂ©tition acharnĂ©e qu’elle engendre.
C’est dans cet esprit, qu’au sein de l’Association des Auditeurs de France Culture, que je reprĂ©sente aujourd’hui depuis le 6 janvier dernier au titre de vice-prĂ©sident(nous sommes trois), que je lutte depuis deux annĂ©es. Non seulement pour la dĂ©fense de ce qui n’Ă©tait jusqu’Ă prĂ©sent qu’un luxe très Ă©goĂŻste, celui de l’auditeur d’une chaĂ®ne incomparable, maisĂ©galement et surtout, car ceci est devenu naturellement indissociable, pour le maintien, voire le renforcement d’un service public dans tous les domaines. Ceci implique que tous les auditeurs s’associent Ă©troitement aux luttes que mène lepersonnel de la chaĂ®ne. Il est clair qu’il convient de dĂ©finir un vĂ©ritable statut de la production radiophonique, il faut qu’une vĂ©ritable sĂ©curitĂ© de l’emploi s’applique aux crĂ©ateurs. Non, la prĂ©caritĂ© ne fait pas bon mĂ©nage avec l’inspiration comme on le laisse souvent, incidemment, entendre ! En tant que chercheur, j’ai entendu en 1981 lemĂŞmediscoursdelapartdu ministre de la recherche d’alors, Monsieur Chevènement, lorsque nous luttions pour une reconnaissance et une titularisation de notre emploi. Je ne pense pas que la dĂ©fense d’intĂ©rĂŞts individuels soit la panacĂ©e, que ce soit une solution pour les artistes de chercher Ă intĂ©grer un groupe de tĂ©nors ou de barons qui s’approprient l’espace culturel, et en ce qui nous concerne, l’espace radiophonique. En effet, Ă mon sens, la dĂ©pendance vis-Ă -vis de ce (ou de ces) groupe(s) ne prĂ©serve en rien l’individualisme. Etre l’un des rayons d’une structure radiale dont le caractère dĂ©mocratique est par essence douteux, ne rapproche en rien du pouvoir et isole en revanche chacun des intervenants. DĂ©pendre directement de structures de dĂ©cisions, qui ne permettent pas de rĂ©ellement dĂ©fendre les intĂ©rĂŞts des personnes concernĂ©es, notamment vis-Ă -vis d’une direction qui ose affirmer, citation libre, que l’ "on ne paye pas le mĂŞme prix un Picasso et une croĂ»te", la mise Ă pied de nombreux producteurs et vedettes depuis la nomination de Laure Adler, illustre mon propos. Il est clair qu’il n’appartient pas directement Ă l’Association des Auditeurs de France Culture de se substituer Ă la lutte du personnel de Radio France et de tous ses intervenants. En revanche, par sa prise de position, elle doit ĂŞtre en mesure d’indiquer que cette lutte ne laisse pas indiffĂ©rent les auditeurs qui chercheront par tous les moyens dont ils disposent, Ă inflĂ©chir la politique actuelle touchant les mĂ©dias.