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Experts économiques sur Europe 1 : visionnaires jamais, faussaires toujours 

par Denis Perais, Pauline Perrenot,

Dans un article du 4 novembre 2008, nous relevions qu’ « en pleine bourrasque financière, les gardiens médiatiques de la pensée, toujours les mêmes, ont la tête qui tourne. Ils sont obligés de se résigner et en appellent aujourd’hui à l’intervention massive de l’État pour sauver le marché dont ils acclament l’autorégulation bienfaitrice depuis des lustres. » Tellement prévisibles, ils reprennent le même refrain à l’occasion de la pandémie du Covid-19, qui, outre des conséquences sanitaires déjà dramatiques, aura pour corollaire une dépression économique dont il est encore difficile d’évaluer l’ampleur définitive.

À commencer par le très médiatique Nicolas Bouzou - économiste néo-libéral et propriétaire-fondateur du cabinet d’analyse économique et de conseil Astérès - au micro de Bernard Poirette, sur Europe 1 le 14 mars :

Sur le coût pour les finances publiques, le président de la République a été très clair. Ce coût sera très, très élevé, quelque chose qu’on a tout à fait raison d’assumer […]. Donc, notre endettement va exploser ces prochains mois et ces prochaines années. Nous ferons les comptes après.


Pour tenter de convaincre son auditoire, il use d’un argument d’autorité que ne lui conteste pas Bernard Poirette, totalement ébloui par son hôte, remercié chaleureusement à la fin de l’entretien (« Merci beaucoup Nicolas Bouzou, toujours très clair ») :

Nicolas Bouzou : Moi, vous savez, en matière de finances publiques, je suis quelqu’un de très rigoureux. Donc, si je vous dis-ça, pardonnez-moi, je fais un peu d’autopromotion, vous pouvez me croire.


De même qu’il fallait croire sur parole le prophète Bouzou Nicolas, visionnaire dès 2014 :

« Rigoureux », Nicolas Bouzou l’a été sans conteste : dans sa défense acharnée d’une politique… de rigueur, et d’austérité. Depuis des années, l’expert robotique se répand dans les médias en expliquant qu’ « il faut réduire les dépenses publiques » (L’Express, 7 février 2018) ; que « c’est aujourd’hui que nous devons diminuer la dépense publique » (Entretien vidéo à Boursorama, 29 mars 2018) ; que « la seule solution est de réduire la dépense publique » (Entretien vidéo à L’Opinion, 9 mai 2018) ; que « pas d’économies sans baisse du nombre de fonctionnaires territoriaux. » (Entretien Le Figaro, 31 juillet 2015).

Réduire la dépense publique, certes ; mais surtout et avant tout, réduire la contribution des entreprises et des plus fortunés, toujours choyés, aux recettes. Florilège :

- La priorité fiscale du prochain quinquennat doit être la baisse de la fiscalité du capital, en supprimant l’ISF et en augmentant de façon significative les déductions d’IRPP [Impôt sur le revenu des personnes physiques] liées à l’investissement dans des PME innovantes. (Entretien vidéo à L’Opinion, 18 octobre 2016) ;

- Baisser la dépense publique, c’est laisser respirer le secteur privé (L’Express, 14 février 2018) ;

- Un grand nombre de nos difficultés économiques proviennent de la taille et de l’inorganisation de notre sphère publique […]. On rêverait donc que le président appuie enfin sur le bouton de la réforme de l’État et que les ministres confient à des agences indépendantes toutes les tâches où la sphère publique n’est pas indispensable. (L’Express, 3 octobre 2018)


Sans oublier cette fulgurance : « Les pays qui surtaxent les génies et le capital n’auront pas les grandes entreprises du XXIe siècle, pas les big data et pas les algorithmes. Ils sortiront simplement de l’histoire. » (Entretien à L’Opinion, 29 septembre 2017).

Mais ce premier retournement de veste (provisoire), en cache un autre.


Aujourd’hui : tout sauf la bourse ; hier : vive la bourse !


Avec la chute des cours, la valeur des actions en bourse dévisse de manière vertigineuse. Nicolas Bouzou s’en inquiète :

Je ne vais pas vous mentir, ce qui se passe sur les marchés est inquiétant, et c’est très sérieux. Alors, là encore, les Français sont relativement protégés puisque quand on regarde le patrimoine des ménages français, il est beaucoup plus investi en immobilier qu’en titres financiers ; et dans l’épargne financière, y a assez peu d’actions.


Une aubaine pour ce promoteur du marché, qui n’hésite pas à communier dans la satisfaction avec le présentateur :

- Bernard Poirette : La plupart des auditeurs qui sont ce matin à l’écoute, n’ont pas forcément d’actions à la Bourse, etc.
- Nicolas Bouzou : Tant mieux pour eux.


Tant mieux s’ils n’ont donc pas suivi, au fil des années, les conseils avisés et « rigoureux » de Nicolas Bouzou, n’ayant cessé de plaider pour les investissements... en bourse ! On rembobine :

- Le gros de la crise bancaire est passé. Maintenant, les pouvoirs publics américains se concentrent sur les autres acteurs financiers qui pourraient être touchés à leur tour : les fonds de pension, les [fonds spéculatifs] et certaines compagnies d’assurance. C’est en tout cas le moment d’acheter en bourse pour ceux qui ont les reins solides, on est au creux de la vague, les valeurs boursières ne peuvent pas tomber beaucoup plus bas. (Entretien à 20minutes, 21 avril 2008) ;

- Il faut absolument diversifier ses placements, en mixant épargne risquée (comme des actions) et non risquée (comme des livrets type livret A). On peut également investir dans l’immobilier. Certes les prix peuvent baisser, mais la pierre ne peut pas faire faillite. (Entretien réalisé en 2011 à l’occasion de la sortie de son ouvrage Le chagrin des classes moyennes, et à destination des riches lectrices de Elle) ;

- Je préconise des baisses d’impôts ciblées sur le capital pour diriger l’épargne des Français vers l’investissement. Cela peut se faire via l’impôt sur le revenu, en augmentant les avantages fiscaux liés aux achats d’actions dans les start-up innovantes par exemple. (Entretien à L’Humanité, 21 octobre 2016) ;

- Pour augmenter le pouvoir d’achat, développer l’actionnariat salarié. (L’Express, 7 mars 2019).


Notons que si Nicolas Bouzou se montre aussi enthousiaste vis-à-vis des mesures du gouvernement, c’est peut-être aussi parce qu’il a « l’oreille » de ce dernier, comme il le confie fièrement à Bernard Poirette, en toute indépendance :

Il faut surveiller de très très près ce qui se passe sur les marchés actions, parce que ça empêche aussi […] ces fameuses start-up […] qui n’ont pas beaucoup accès au crédit bancaire. Elles se financent sur les marchés financiers, et la situation est aussi pour elles très compliquée. D’ailleurs, c’est peut-être un angle mort de la politique économique, je vais travailler là-dessus avec le gouvernement ces prochains jours pour trouver des solutions pour ces start-up.


Une collaboration que confirme d’ailleurs Challenges, relatant que Nicolas Bouzou « a été convié par Bruno Le Maire à Bercy, avec quelques experts » (10 mars 2020). Avec de tels experts, le monde (des entreprises) peut être rassuré…


Europe 1 et les journalistes laquais du capital


Europe 1 disposant d’un énorme vivier d’experts économiques, Nicolas Bouzou n’est pas le seul prophète en sa demeure. Dans le registre actionnarial, Axel de Tarlé a lui aussi la tête qui tourne. Le 25 mars, le journaliste ne perd pas le fil de l’investissement et délivre à l’antenne ce qui le préoccupe en pleine crise du coronavirus :

Cette chute vertigineuse de la bourse agit comme une publicité pour l’immobilier. Franchement, qui a envie de placer ses économies en bourse pour voir s’envoler, en quelques jours, un tiers de son patrimoine ?


Un revirement qui ne saurait faire oublier qu’un peu moins de six mois plus tôt, il saluait au contraire « une révolution : l’avènement des fonds de pension en France pour financer l’économie du pays et nos retraites individuelles. » (Europe 1, 3 octobre 2019).

Une déclaration d’amour qu’il adressait à la « loi Pacte » [1], dont il faisait la promotion à l’antenne :

Le gouvernement vient d’introduire des « fonds de pension » à la française. Depuis le 1er octobre, on peut préparer sa retraite en investissant dans le « Plan Épargne Retraite ». L’argent est investi en bourse, avec avantage fiscal et vous sera rendu à la retraite.


Trois ans plutôt, Axel de Tarlé enguirlandait même les Français pour leur frilosité en la matière, en en profitant pour les accuser d’être des agents de « l’étranger » :

Signe de notre aversion au risque – le fameux trouillomètre ! –, nous rechignons à confier notre argent aux entreprises. Trop risqué. Depuis 2000, le nombre d’actionnaires individuels en direct a chuté de 7 à 3 millions. Les Français ne jurent plus que par les emprunts d’État (via l’assurance-vie) et l’achat immobilier, qui est considéré comme de l’épargne. Bref, notre épargne finance la dette de la France et la pierre. Voilà pourquoi nos entreprises manquent de capitaux et sont aux mains des fonds de pension étrangers (Le Journal du Dimanche, 28 août 2016)


Quant à savoir si ces retournements de veste seront aussi temporaires que ceux survenus lors de la crise de 2008, suspense…

Toujours est-il que parmi le panel pluraliste de ses experts, Europe 1 propose également à ses auditeurs quelques irréductibles : les plus coriaces du marché ! Pour Nicolas Beytout, par exemple, pas question que l’État s’immisce trop longtemps dans le fonctionnement du « dieu » marché, qui en définitive demeure l’antidote à la crise. Dans une longue tirade que nous citons in extenso, l’expert déroule la partition de l’orthodoxie dure et, sans pincettes, offre un nouveau souffle à la pensée médiatique dominante :

Pour répondre à une crise d’une telle ampleur, une crise qui menace les États, il n’y a de réponse valable qu’à l’échelle des États. Mais, d’ici à en conclure que c’est le grand retour de la dépense publique, que c’est la fin du libéralisme, que c’est la défaite de l’économie de marché, il y a un pas. Je dirais même que c’est l’inverse. […] Un pays qui a trop de dépense publique et qui est trop endetté (au hasard, la France) mettra longtemps à se libérer de cette charge supplémentaire. Le poids de sa dette, déjà limite, deviendra un vrai handicap. Et comment est-ce qu’il pourra alléger ce fardeau ? En recréant de la richesse, en redonnant à ses entreprises les meilleures conditions pour produire, investir, faire de la croissance, et pour dégager les marges de manœuvre qui permettront de se désendetter. Et ça, c’est le boulot de l’économie de marché, des entreprises. Alors, attention aux idées simples du genre : le coronavirus c’est la fin du libéralisme, le retour de l’État. Parce que, à la fin de l’histoire, c’est toujours l’argent privé qui paye pour en sortir. (Europe 1, 23 mars 2020)


Car rien ne semble changer pour ces chiens de garde, déterminés à rester des sentinelles du périmètre « acceptable » de la pensée économique. En définitive, le patron de L’Opinion ne fait que recopier ce que la quasi totalité de ses confrères prescrivent à longueur de médias depuis plus de trente ans. Ainsi résumé par l’éminent Christophe Barbier, onze ans et demi plus tôt :

Il faut enfin affirmer que l’État retirera ses troupes le plus vite possible, c’est-à-dire sortira d’une économie marchande où il n’a rien à faire quand tout va bien. Il doit se désengager des banques rétablies comme les pompiers s’en vont après l’incendie. Car, il s’agit de réussir des interventions, non des immixtions, encore moins des nationalisations. (L’Express, 9 octobre 2008)


Experts jamais, faussaires toujours : stop ou encore ?


Denis Pérais et Pauline Perrenot

 

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Notes

[1Loi n° 2019-486 du 22 mai 2019 relative à la croissance et la transformation des entreprises.

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