Accueil > Critiques > (...) > Après le scrutin du 29 mai 2005

Après le vote

En guise de bilan, sur France Inter (2) : Louons-nous les uns les autres

par Philippe Monti,

Dès le 1er Juin, on entendit sur France Inter cette supplication : « Laissez nous faire notre boulot » (Lire : En guise de bilan, sur France Inter : un éloge des éditorialistes inoffensifs ). Comme si de rien n’était...

Le 7 juin, dans le 7/9 [1], Stéphane Paoli, journaliste, invite Dominique Wolton, « expert », pour essayer de « comprendre ce qui nous arrive ». Comprenne qui pourra. Mais avouons que nous n’avons pas compris grand-chose, excepté que tout est complexe, aux paroles de l’expert que nous livrons à la réflexion en appendice. Pas grand-chose, excepté qu’il faudrait « comprendre », mais pour esquiver tout bilan critique... et défendre France Inter. Morceaux choisis (avec un final d’anthologie !) :

Ciel ! Que nous arrive-t-il donc ?

On partit, dans « Préambule », de cette question angoissée, posée par un Stéphane Paoli affligé :

« Vous êtes là parce qu’ici à France Inter, à la rédaction, nous cherchons à comprendre ce qui nous arrive. C’est un nous collectif. Qu’arrive-t-il au pays ? Qu’arrive-t-il... Qu’en est-il du lien entre le pays et sa représentation politique ? Et qu’en est-il du lien entre le pays et les principaux médias ? Et nous nous demandons si ce lien n’est pas coupé ou sur le point de l’être. Et c’est pour ça qu’on vous a demandé de venir ce matin. »

La réponse de l’expert en communication aboutit, au terme d’un feu d’artifice verbal à cette conclusion renversante :

« Donc, autrement dit, c’est une leçon à méditer pour tout le monde : il y en a qui ont raison d’autres qui ont tort. Le problème c’est pas de faire des procès, c’est de comprendre en définitive que la communication politique pour un enjeu aussi important que l’Union européenne à 25, c’est un enjeu politique nouveau... »

En attaquant « Questions directes », Stéphane Paoli remet le couvert :
« Vous évoquiez un paradoxe tout à l’heure [...], vous disiez le signe de vitalité politique qu’a constitué le débat sur la question du référendum en France est le même qui interroge aujourd’hui le fonctionnement politique du pays. C’est-à-dire vitalité politique d’un côté mais remise en cause même du principe du fonctionnement de la démocratie dans ce pays aujourd’hui ?  » [Souligné par nous]

Vous avez bien lu : si les citoyens critiquent France Inter et votent en restant sourds à la propagande étatique et médiatique, c’est que le principe même du fonctionnement de la démocratie est ébranlé !

La réponse de l’expert communicant est alors aussi abondante que les précédentes, ponctuée par des découvertes aussi importantes que celle-ci : « Les médias dans toute une logique historique étaient plutôt dans une perspective du Oui. ». Et croyant percevoir le contraire de ce que Paoli ne cesse de répéter, Dominique Wolton vole à son secours :

« [...] la force, la fragilité, pour moi, l’intérêt du journalisme, c’est la confiance que les citoyens ont à leur égard, parce qu’un journaliste, ce sont des hommes ... et des femmes fragiles. Donc la part des ... la dimension d’autocritique que vous faites actuellement, ou de réflexion critique sur les erreurs que vous avez faites, moi je pense que ça participe du processus de confiance que les électeurs auront à votre égard.  » Ce que l’on appelle, toute expertise mise à part, prendre ses désirs pour des réalités. Comme le montra ce qui suivit...

Flagellations ?

Stéphane Paoli entame le « Radiocom, c’est vous » par ces fortes paroles :

« Je voudrais que les choses soient claires, tout de même  : nous ne sommes pas là ce matin, avec Dominique Wolton, dans le champ de l’autocritique. Nous essayons de comprendre ce qui arrive au pays, ce qui nous arrive à nous, les médias, dans la façon que nous avons de traiter l’information, mais, encore une fois, la volonté de comprendre... Il y a un auditeur qui s’appelle Jean qui nous envoie un message en forme de question aussi : « votre petit mea culpa est risible », dit-il. Tant mieux si nous donnons à Jean l’occasion de rire ! D’abord, ce n’est pas un mea culpa , c’est une tentative de comprendre ce qui est en train collectivement de nous arriver. Alors, bien entendu, personne n’est infaillible, personne ne prétend ici à France Inter avoir raison sur tout tout le temps ! Peut-être avons-nous donné le sentiment à beaucoup que nous étions favorables au Oui. »

Incroyable ! Serions-nous sur le point d’entendre l’autocritique dont Stéphane Paoli nous assure qu’elle n’est pas à l’ordre du jour ? Est-il sur le point lui aussi de soupçonner que tous les principaux journalistes et tous les chroniqueurs du 7/9 étaient chaque matin favorables au Oui ? Mais non ! Stéphane Paoli nous rassure et se rassure immédiatement :

« D’autres ont jugé au contraire qu’à un moment donné nous avions mis trop souvent le Non en avant dans notre volonté ou tentative de vouloir équilibrer le débat... euh... La vérité n’est inscrite nulle part...  » .

Et comme la vérité s’est évadée, effrayée par les sentiments contradictoires de Paoli et de Stéphane, Stéphane Paoli, enfin réconcilié avec lui-même, s’empresse de renoncer à traquer la fugitive et enchaîne aussitôt :

« ... mais c’est le moment et le temps, compte tenu de la situation du pays aujourd’hui, de nous interroger sur : 1/ Qu’est-il en train de nous arriver ? 2/ Qu’en est-il du lien entre le pays et sa représentation politique et le rôle des médias dans cet enjeu ? Voilà les questions que nous nous posons ce matin et auxquelles nous essayons de répondre. Mais, encore une fois, je ne voudrais pas qu’on vous donne le sentiment que nous sommes en train de nous flageller. Non ! Nous essayons de comprendre avec Dominique Wolton.  »

Nous voilà complètement tranquillisés : de critique des médias, il n’est pas question ! Pour savoir ce qu’il en est du « lien entre le pays et sa représentation politique et le rôle des médias dans cet enjeu », nul besoin d’évoquer le moindre fait ou de s’interroger sur France Inter !

L’auditeur et, ici, le lecteur l’auront saisi : pour comprendre, il faut commencer par éluder les questions précises, noyer sous des flots de tirades sur la complexité toute tentative de présenter la moindre analyse complexe. Bref, sous couvert de comprendre, se défendre.

Le « oui » est amour...

C’est ce que, pour finir, Stéphane Paoli va faire, en poussant un cri d’amour éperdu pour l’Europe (mais quelle Europe ?) et pour Bernard Guetta [2]. Acrimed - encore sous le choc de l’émotion - vous le livre dans son intégralité et sans autre commentaire que celui-ci : à défaut de liberté de blâmer, oyez, oyez les éloges flatteurs !

«  Quitte à défendre, défendons jusqu’au bout, et notamment Bernard Guetta. Par rapport à la remarque de tout à l’heure, je le fais à sa place et je le fais volontiers. Bernard Guetta, il était sollicité partout. Il a choisi d’être ici qui n’appartient à personne sinon qu’à vous, radio de service public. Alors, bien sûr, il écrit dans L’Express. Il écrit dans L’Express qui est l’un des quotidiens qui est actuellement le plus en pointe pour s’interroger et sur son contenu éditorial et sur son propriétaire et sur ses actionnaires. Ben voilà ! Guetta, il a fait ses choix ! Et puis Guetta, il aime l’Europe, il la défend ! Il a raison ! Il le fait avec talent ! Et nous sommes ici heureux à France Inter que Guetta soit avec nous ! Et on lui fait un grand signe d’amitié ! Mon cher Bernard !  »

Loué soit le seigneur des ondes ! Allez en paix, frères européens !

Philippe Monti

Paroles d’expert. La complexité des propos de Dominique Wolton sur la complexité de la situation et sur sa propre perplexité nous a laissés tellement perplexes que nous en livrons ici de très larges extraits.

 

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Notes

[1Pour celles et ceux qui ne seraient pas des habitués de la tranche horaire du matin de France Inter, précisons que chaque jour de semaine, le 7/9 accueille un « invité » en trois temps : quelques minutes de présentation avant le journal de 8 heures (Préambule), dix minutes d’entretien avec Stéphane Paoli ou Pierre Weil à 8h20 (Questions directes, juste après la chronique de Bernard Guetta) et un quart d’heure de réponses à trois ou quatre questions - sélectionnées - des auditeurs après la revue de presse de 8h30 (Radiocom, c’est vous)

[2Ce dernier avait été gentiment égratigné par le premier auditeur passé à l’antenne.

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