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En direct sur France Culture : les aboiements de Laurent Joffrin contre Acrimed

Le jeudi 16 fĂ©vrier, dans la matinale de France Culture, Henri Maler, pour Acrimed, Ă©tait invitĂ© Ă  dĂ©battre de cette question : « La dĂ©fiance Ă  l’égard des mĂ©dias est-elle justifiĂ©e ? ». En deux temps : 20 minutes d’interview par le journaliste Guillaume Erner, suivies d’ un « dĂ©bat » d’une vingtaine de minutes avec Laurent Joffrin, directeur de LibĂ©ration.

Nous reviendrons dans un prochain article sur le dĂ©roulement de l’ensemble de l’émission et notamment sur ce qu’il nous enseigne quant Ă  la possibilitĂ© de formuler une critique des mĂ©dias comme la nĂ´tre au sein mĂŞme des grands mĂ©dias. Mais il valait la peine de nous arrĂŞter d’abord sur la prestation de Laurent Joffrin lors de son « dĂ©bat » avec Acrimed, tant il a donnĂ© Ă  voir ce que l’éditocratie peut produire de pire : arrogance, mĂ©pris, mensonges… le tout en dĂ©ployant des efforts constants pour tenter d’empĂŞcher son interlocuteur d’exprimer son point de vue.

Laurent Joffrin ne débat pas, il aboie

Quiconque a entendu jeudi 16 fĂ©vrier la « discussion » entre Acrimed et Laurent Joffrin a constatĂ© Ă  quel point ce dernier a une conception singulière du dĂ©bat. Ainsi, s’il s’est un peu moins exprimĂ©, en temps cumulĂ©, qu’Henri Maler, il a multipliĂ© les interventions intempestives, destinĂ©es Ă  empĂŞcher son interlocuteur de dĂ©velopper ses arguments. Nous avons ainsi dĂ©comptĂ© 27 interruptions de Laurent Joffrin alors qu’Henri Maler s’exprimait, ce qui, rapportĂ© au temps de parole total, reprĂ©sente, en moyenne, environ une interruption toutes les 20 secondes.

Le tout non pour exposer un argument ou dissiper un malentendu, mais pour entraver le raisonnement de son interlocuteur, tenter de lui faire perdre le fil de son propos et le déstabiliser.

Ainsi en va-t-il, dès le début de la séquence, alors qu’Henri Maler entend répondre à certaines accusations portées par Laurent Joffrin contre Acrimed – au cours d’une intervention où Laurent Joffrin n’a pas, lui, été interrompu.

On Ă©coute :



Ce qui, donne, une fois retranscrit :

- Henri Maler : « […] Il y a des choses que je ne peux pas laisser passer, et en voici deux. La première c’est que monsieur Laurent Joffrin a des kilomètres de papiers d’expression dans les mĂ©dias, des centaines, voire des milliers, d’heures d’expression dans les radios et les tĂ©lĂ©visions. C’est la première fois que… »
- Laurent Joffrin : « C’est mon mĂ©tier, c’est normal. »
- Henri Maler : [Rires] « Oui. DĂ©fenseur du pluralisme… »
- Laurent Joffrin : « Vous savez, de faire "ahahaha oui", ce n’est pas un argument. C’est un argument un peu faible. »
- Henri Maler : « Ă‰coutez je sais pour vous avoir… »
- Laurent Joffrin : « C’est un argument nul, mĂŞme. »
- Henri Maler : « â€¦ Je sais pour vous avoir entendu que vous ĂŞtes un spĂ©cialiste de l’intervention arrogante et qui coupe systĂ©matiquement… »
- Laurent Joffrin : « Non je vous contredis… »
- Henri Maler : « â€¦ et qui coupe systĂ©matiquement… »
- Laurent Joffrin : « Permettez-moi de vous contredire, c’est dommage, c’est embĂŞtant pour vous… »
- Henri Maler : « â€¦ et qui coupe systĂ©matiquement la parole Ă  tous ses contradicteurs. »
- [Guillaume Erner : « Laurent Joffrin, s’il vous plait, laissez rĂ©pondre Henri Maler. »]
- Laurent Joffrin : « Allez-y, parlez ». [Rires]
- Henri Maler : « C’est gentil… »
- Laurent Joffrin : « Je suis très gentil. »
- Henri Maler : « J’ai quelques minutes d’expression pour vingt ans, vous avez des heures d’antenne, il y a une inĂ©galitĂ© structurelle qui est une inĂ©galitĂ© fondamentale, il me faudrait des centaines… »
- Laurent Joffrin : « Mais vous avez qu’à vous porter candidat Ă  l’élection pour ĂŞtre directeur. »
- Guillaume Erner : « Laurent Joffrin s’il vous plait, laissez parler Henri Maler ! »
- Henri Maler : « Il continue, hein… Et il s’étonne qu’on l’épingle. ArrĂŞtez de jouer ce rĂ´le de chien de garde qui passe son temps Ă  mordre les mollets de tous ses interlocuteurs, comme vous l’avez fait… »
- Laurent Joffrin : « Effectivement vous n’aimez pas la contradiction. »
- Henri Maler : « C’est ce qu’il appelle la contradiction… »
- Laurent Joffrin : « Bah oui. » [Rires]
- Henri Maler : « C’est ce qu’il appelle la contradiction : interrompre, interrompre… »
- Laurent Joffrin : « Bah allez-y, exprimez-vous ! »
- Henri Maler : « â€¦ interrompre de façon systĂ©matique, alors qu’on a un droit de parole absolument illimitĂ©, un interlocuteur qui n’a que quelques minutes pour s’exprimer, c’est la conception que monsieur Joffrin se fait de la dĂ©mocratie, première remarque. […] »


OĂą l’on constate :

– Que Laurent Joffrin considère que pĂ©rorer Ă  longueur d’antenne est « son mĂ©tier » et que, pour avoir le droit de s’exprimer Ă©quitablement face Ă  lui, il convient de « se porter candidat Ă  l’élection pour ĂŞtre directeur [d’un mĂ©dia] » (nous y reviendrons).
– Que lorsque l’on fait remarquer Ă  Laurent Joffrin qu’il passe son temps Ă  interrompre ses interlocuteurs, il se dĂ©fend en… interrompant son interlocuteur.
– Que Laurent Joffrin, qui se croit sans doute dans une cour de rĂ©crĂ©ation, pense que couper la parole Ă  quelqu’un pour lui dire que son argument est « nul », c’est le « contredire ».
– Que Laurent Joffrin se comporte d’une manière tellement insupportable que mĂŞme Guillaume Erner tente deux fois de le rappeler Ă  l’ordre (ce qu’il fera de nouveau Ă  plusieurs reprises au cours de l’émission).

Et encore ne s’agit-il ici que d’une première « vague » d’interruptions joffrinesques : nous vous Ă©pargnons les autres [1].


Laurent Joffrin est arrogant

Les interruptions ponctuĂ©es de ricanements de Sa Suffisance Laurent Joffrin, visiblement fier de son entreprise de destruction de la discussion, sont un sommet d’arrogance. Mais le directeur de LibĂ©ration ne s’est pas contentĂ© de tenter d’empĂŞcher Henri Maler de s’exprimer. Cette arrogance a en effet Ă©tĂ© redoublĂ©e par une succession de propos mĂ©prisants Ă  l’égard d’Acrimed, accusĂ©e, d’une part, de ne rien connaĂ®tre Ă  la vie des rĂ©dactions et aux conditions de travail des journalistes et, d’autre part, de rĂ©pĂ©ter toujours la mĂŞme chose ou, dans les termes de Laurent Joffrin, d’ « Ă©crire toujours le mĂŞme article ».

Ainsi :

- « Vous Ă©crivez le mĂŞme article depuis vingt ans sur les journaux que j’ai eu l’honneur de diriger ou d’animer pour nous expliquer qu’on n’est pas indĂ©pendants. »

- « La critique ça ne consiste pas toujours Ă  miner les choses Ă  la base, en disant "voilĂ , ils sont sous influence, sous la coupe de…". C’est toujours le mĂŞme article qui revient quoi, c’est toujours la mĂŞme chose… »

- « J’en ai lu beaucoup, mais j’ai arrĂŞtĂ©, c’est toujours la mĂŞme chose, donc Ă©videmment au bout d’un moment je m’arrĂŞte. »

Toujours la mĂŞme chose ? C’est manifestement faux, comme n’importe quel lecteur moins occasionnel que Laurent Joffrin peut s’en convaincre. Et comme il serait excessif d’affirmer que Laurent Joffrin, cet Ă©ternel modernisateur de la gauche, Ă©crit le mĂŞme Ă©ditorial depuis 35 ans. Notons au passage que la richesse de la pseudo-argumentation de notre Ă©ditocrate est telle qu’il a rĂ©pĂ©tĂ© trois fois le mĂŞme propos en quelques minutes – ce qui ne manque de piquant lorsque l’on sait que « l’argument » consistait Ă  accuser Acrimed d’écrire toujours la mĂŞme chose.

« Argument » ressassĂ© une quatrième fois, avec une dose d’arrogance supplĂ©mentaire :

- « Ce qui me frappe, bon je ne les lis pas beaucoup hein, mais j’ai regardĂ©, puisque j’étais invitĂ©, c’est… il n’y a jamais rien de bien. Quand vous lisez ce truc-lĂ , il n’y a jamais rien de bien. Tout est euh… critiquable. Enfin, tout est critiquable, par dĂ©finition, mais la conclusion c’est toujours : c’est pas bien. »

Acrimed est donc en rĂ©alitĂ©, selon l’immense Laurent Joffrin, un « truc ». Les adhĂ©rents et les contributeurs de notre association apprĂ©cieront, de mĂŞme que les dizaines de milliers de personnes qui frĂ©quentent rĂ©gulièrement notre site. On en vient mĂŞme Ă  se demander pourquoi Laurent Machin a acceptĂ© de descendre de son piĂ©destal pour s’asseoir dans le mĂŞme studio de radio que l’un d’entre nous.…

Autre ressassement accusateur, assĂ©nĂ© avec tout autant d’arrogance : Acrimed ne connait rien Ă  la vie des rĂ©dactions et des journalistes :

- « Je voulais vous faire une invitation, puisque si vous considĂ©rez que notre journal est mal gĂ©rĂ©, vous devriez y venir, vous voyez. Vous devriez venir, moi je vous invite. vous venez, ce matin par exemple, ou demain, quand vous voulez, au comitĂ© de rĂ©daction, et puis vous verrez comment on travaille, ce serait intĂ©ressant pour vous de faire une enquĂŞte de terrain, pour une fois, hein ? »

- « Vous savez il y a un proverbe en journalisme, qui est un peu sarcastique, qui dit "l’enquĂŞte est l’ennemi de l’angle". Ça veut dire que si vous avez un prĂ©jugĂ© sur quelque chose, si vous faites une enquĂŞte, c’est embĂŞtant parce que vous ĂŞtes obligĂ©s de changer d’idĂ©e. C’est juste un conseil que je leur donne : vous devriez faire ça, dans les journaux, aller voir, vraiment, comment ça se passe ».

- Henri Maler : « […] Dialoguer avec une rĂ©daction cela ne pose absolument aucune question… »
- Laurent Joffrin : « C’est une idĂ©e qui ne vous Ă©tait pas venue Ă  l’esprit jusqu’à prĂ©sent, manifestement. »

Simples d’esprit que nous sommes ! VoilĂ  vingt ans qu’Acrimed observe les mĂ©dias, informe sur l’information, et formule des propositions de transformations des mĂ©dias. Mais nous n’avions jamais pensĂ©, avant que son altesse Laurent Joffrin ne nous Ă©claire gracieusement de ses lumières, Ă  nous intĂ©resser aux conditions concrètes d’exercice de la profession, et Ă  « enquĂŞter » Ă  ce propos… De toute Ă©vidence, le directeur de LibĂ©ration, qui expliquait quelques minutes plus tĂ´t que son « mĂ©tier » consistait Ă  pĂ©rorer Ă  longueur de temps dans les studios de radio et sur les plateaux de tĂ©lĂ©vision, ferait bien, plutĂ´t que de nous donner des leçons, d’ « enquĂŞter » un peu plus. Cela lui Ă©viterait de se ridiculiser en racontant n’importe quoi.


Laurent Joffrin raconte n’importe quoi

Car Laurent Joffrin a en rĂ©alitĂ© dĂ©montrĂ© qu’il possĂ©dait, entre autres qualitĂ©s, une capacitĂ© Ă  aligner les contre-vĂ©ritĂ©s sur un ton empreint de l’assurance de celui qui croit – ou veut faire croire ? – qu’il sait absolument tout. Menteur ou bonimenteur ? Les deux sans doute.

Ainsi, lorsque Laurent Joffrin recommande Ă  Acrimed de s’intĂ©resser Ă  la vie des rĂ©dactions et aux conditions de travail des journalistes, on se demande s’il se rend compte de l’énormitĂ© de son propos. « J’ai regardĂ© [le site d’Acrimed] puisque j’étais invitĂ© », prĂ©tend-il. Mais si Laurent Joffrin avait effectivement regardĂ© le site d’Acrimed, il n’aurait pas dĂ» manquer de remarquer, par exemple, que le jeudi 16 fĂ©vrier au soir, c’est-Ă -dire le mĂŞme jour que l’émission de France Culture, Acrimed organisait un dĂ©bat, en prĂ©sence de trois journalistes (dont Isabelle Roberts et RaphaĂ«l Garrigos, anciens de… LibĂ©ration), consacrĂ© aux consĂ©quences de la prise de contrĂ´le par des oligarques d’un nombre toujours plus important de mĂ©dias. Une soirĂ©e au cours de laquelle a notamment Ă©tĂ© Ă©voquĂ©e la longue grève d’i-TĂ©lĂ© contre l’actionnaire BollorĂ©.

Une initiative qui est loin d’être isolĂ©e : depuis plus de quinze ans, Acrimed organise rĂ©gulièrement des rĂ©unions publiques de ce genre [2], au cours desquelles nous convions rĂ©gulièrement des journalistes de tout type de mĂ©dias qui viennent Ă©changer avec nous (et le public) Ă  propos de leur travail, qu’il s’agisse de leurs enquĂŞtes, de leurs publications ou des conditions d’exercice de la profession. Ces derniers mois, nous avons mĂŞme organisĂ© un cycle de projections-dĂ©bats intitulĂ© « Ă€ l’intĂ©rieur des rĂ©dactions », avec quatre documentaires consacrĂ©s prĂ©cisĂ©ment au thème que Laurent Joffrin nous accuse de ne pas traiter : le travail quotidien des rĂ©dactions. Des journalistes sont membres d’Acrimed, et notre association est en lien avec bien d’autres professionnels des mĂ©dias, y compris des journalistes de « grandes » rĂ©dactions, ainsi qu’avec les principaux syndicats de journalistes. Bref : nous n’avons pas attendu monsieur Laurent Joffrin pour nous intĂ©resser de près Ă  la vie des rĂ©dactions et aux transformations de la profession.

Le directeur de LibĂ©ration ferait d’ailleurs bien, plutĂ´t que de nous administrer ses conseils, de s’intĂ©resser Ă  sa propre rĂ©daction. Il apprendrait peut-ĂŞtre, par exemple, que pas plus tard qu’il y a un an, Acrimed a invitĂ© Johanna Luyssen, cheffe de service web à… LibĂ©ration, pour discuter des transformations du mĂ©tier de journaliste Ă  l’heure d’internet [3]. Selon nos dernières informations, LibĂ©ration ferait mĂŞme partie de ces « grands mĂ©dias » qui comptent au sein de leur rĂ©daction des membres d’Acrimed. En d’autres termes : nul besoin de nous inviter dans ces rĂ©dactions, puisque nous y sommes dĂ©jĂ  quotidiennement !

Les « enquĂŞtes » de l’inspecteur Joffrin laissent visiblement Ă  dĂ©sirer. On comprend mieux, s’il a Ă©tĂ© aussi persĂ©vĂ©rant dans la lecture de nos articles que dans ses investigations concernant notre intĂ©rĂŞt pour les conditions d’exercice de la profession de journaliste, pourquoi il prĂ©tend que nous Ă©crivons « toujours le mĂŞme article ». Il n’a probablement, du haut de sa superbe, pris le temps d’en lire qu’un seul, ayant mieux Ă  faire que de se documenter davantage sur notre « truc », ce qui expliquerait pourquoi il a Ă©tĂ© incapable de citer un seul exemple Ă  l’appui de ses Ă©lucubrations.


***


Fermement dĂ©cidĂ©, comme cela fut rappelĂ© Ă  l’antenne, Ă  « prendre ses interlocuteurs pour des imbĂ©ciles » et Ă  confirmer le rĂ´le de « psychiatre » qu’il s’est attribuĂ© en rĂ©digeant, sans le moindre fait Ă  l’appui, MĂ©dia-paranoĂŻa, un impĂ©rissable ouvrage de vanitĂ© appliquĂ©e [4], Laurent Joffrin Ă©tait venu sur le plateau de la « matinale » de France Culture, non pour dĂ©battre de la question posĂ©e – « La dĂ©fiance Ă  l’égard des mĂ©dias est-elle justifiĂ©e ? » – mais pour rĂ©gler ses comptes avec Acrimed [5]. Plus exactement : fâchĂ© parce que nous ne l’avons jamais appelĂ© au tĂ©lĂ©phone (comme il l’a rĂ©pĂ©tĂ© Ă  plusieurs reprises), ses propres comptes personnels. Mal lui en a pris : en offrant aux auditeurs, comme nous l’avons soulignĂ© lors de l’émission, un « concentrĂ© du pire de l’éditocratie », il a involontairement justifiĂ©, et probablement renforcĂ©, la dĂ©fiance Ă  l’égard des mĂ©dias, du moins la critique de certaines de leurs sommitĂ©s.


Julien Salingue




Annexe : transcription intĂ©grale de la sĂ©quence



Guillaume Erner : Nous retrouvons Henri Maler, le fondateur de l’observatoire des mĂ©dias Acrimed, qui est Ă©galement maĂ®tre de confĂ©rences en Science politique. Ă€ cĂ´tĂ© nous accueillons Laurent Joffrin, bonjour.

Laurent Joffrin : Bonjour.

Guillaume Erner : Vous ĂŞtes directeur de LibĂ©ration. Suite Ă  ce que vient de dire FrĂ©dĂ©ric Says, FrĂ©dĂ©ric Ă©voque ce qui est au cĹ“ur de l’actualitĂ© depuis l’arrestation brutale du jeune ThĂ©o Ă  Aulnay-sous-Bois, il y a eu un intĂ©rĂŞt des mĂ©dias pour la banlieue avec une couverture de ce thème. Votre avis sur cette couverture Henri Maler ?

Henri Maler : Sur la couverture rĂ©cente je n’ai pas grand chose Ă  dire, on n’a pas fait les observations dĂ©taillĂ©es, qui sont en cours, sur la façon dont c’est traitĂ©. Mais il y a un problème gĂ©nĂ©ral du rapport des mĂ©dias et des banlieues. Je vais l’énoncer très rapidement. D’abord on dit « les banlieues », mais Levallois-Perret et Neuilly c’est en banlieue. Ensuite on dit « les quartiers sensibles ». Sensibles Ă  quoi ? On pourrait dire les quartiers populaires, ce qui est plus exact, qu’on distinguerait des quartiers bourgeois. Et si on parle des quartiers populaires il faudrait espĂ©rer que les journalistes aient les moyens, la possibilitĂ© de se livrer Ă  de vĂ©ritables enquĂŞtes. On Ă©voquait tout Ă  l’heure le risque d’une homogĂ©nĂ©itĂ© croissante dans la façon de percevoir le monde. Bah oui. Nous en avons un autre exemple, j’évoquais le journalisme Ă©conomique. Je prends les choses par le bout le plus extrĂŞme. Quand un Premier ministre dit que « expliquer c’est justifier », c’est inquiĂ©tant. Quand des journalistes, ou plus exactement des commentateurs, laissent entendre que tenter d’expliquer quelles sont les motivations des jeunes qui se mobilisent dans les banlieues, la nature des problèmes qui s’y posent, et laissent entendre que lĂ  encore expliquer ce serait justifier, c’est passablement angoissant. Il y a un excellent livre, qui est paru il y a quelques annĂ©es maintenant, de Julie Sedel, sur les mĂ©dias et les quartiers populaires, oĂą elle met en Ă©vidence l’ensemble des biais, une façon homogène de poser les problèmes, on va dire comme cela. Ce qui homogĂ©nĂ©ise les sommets du journalisme, c’est une façon homogène de poser les problèmes. Alors ensuite, sur la façon d’y rĂ©pondre il peut y avoir des petites diffĂ©rences : c’est ce qu’on appelle le pluralisme. Mais si on pose les problèmes toujours de la mĂŞme façon, il y a fort peu de chances qu’on ait affaire, d’abord, Ă  un journalisme d’enquĂŞte sociale, et ensuite Ă  un journalisme effectivement diversifiĂ©.

Guillaume Erner : Laurent Joffrin, votre opinion Ă  ce sujet, avez-vous l’impression qu’un certain nombre de thèmes sont traitĂ©s de manière homogène dans les mĂ©dias, qu’il s’agisse donc la question des banlieues, ou si vous souhaitez reformuler ce terme, ou sur la question Ă©conomique par exemple ?

Laurent Joffrin : J’ai du mal Ă  rĂ©pondre pour « les mĂ©dias » puisque je suis d’un mĂ©dia, mais je peux rĂ©pondre pour LibĂ©ration, si vous voulez, mais les autres, chacun a son prisme, ils sont diffĂ©rents, et on peut en faire la critique d’ailleurs. Mais nous on essaie d’aller sur place, de faire parler les gens, de donner les motivations des uns et des autres, et de comprendre comment fonctionne la police en tout cas Ă  Aulnay-sous-Bois, il y a une question importante qui se pose puisque ça a Ă©tĂ© d’une violence extrĂŞme cette affaire. Donc je ne crois pas qu’on tombe sous la gĂ©nĂ©ralisation que monsieur Maler vient de faire, je suis content de le voir d’ailleurs puisque ça fait Ă  peu près 20 ans qu’ils publient des articles contre moi, et contre LibĂ©ration, et contre d’autres euh, je ne le connaissais pas bien, on ne s’est jamais vus [Je suis beau hein] beau je ne sais pas, mais enfin je suis content de voir votre tĂŞte en tout cas. Et je voulais vous faire une invitation, puisque si vous considĂ©rez que notre journal est mal gĂ©rĂ©, vous devriez y venir, vous voyez. Vous devriez venir, moi je vous invite. vous venez, ce matin par exemple, ou demain, quand vous voulez, au comitĂ© de rĂ©daction, et puis vous verrez comment on travaille, ce serait intĂ©ressant pour vous de faire une enquĂŞte de terrain, pour une fois, hein ?

Henri Maler : Pour une fois ? Non mais attendez… Il y a des choses que je ne peux pas laisser passer, et en voici deux. La première c’est que monsieur Laurent Joffrin a des kilomètres de papiers d’expression dans les mĂ©dias, des centaines, voire des milliers d’heures, d’expression dans les radios et les tĂ©lĂ©visions. C’est le première fois que…

Laurent Joffrin : C’est mon mĂ©tier, c’est normal.

Henri Maler : [Rires] Oui. DĂ©fenseur du pluralisme…

Laurent Joffrin : Vous savez, de faire « ahahaha oui », ce n’est pas un argument. C’est un argument un peu faible.

Henri Maler : Écoutez je sais pour vous avoir…

Laurent Joffrin : C’est un argument nul, mĂŞme.

Henri Maler : … Je sais pour vous avoir entendu que vous ĂŞtes un spĂ©cialiste de l’intervention arrogante et qui coupe systĂ©matiquement…

Laurent Joffrin : Non je vous contredis…

Henri Maler : … et qui coupe systĂ©matiquement…

Laurent Joffrin : Permettez-moi de vous contredire, c’est dommage, c’est embĂŞtant pour vous…

Henri Maler : … et qui coupe systĂ©matiquement la parole Ă  tous ses contradicteurs.

[Guillaume Erner : Laurent Joffrin, s’il vous plait, laissez rĂ©pondre Henri Maler]

Laurent Joffrin : Allez-y, parlez.

Henri Maler : C’est gentil…

Laurent Joffrin : Je suis très gentil.

Henri Maler : J’ai quelques minutes d’expression pour vingt ans, vous avez des heures d’antenne, il y a une inĂ©galitĂ© structurelle qui est une inĂ©galitĂ© fondamentale, il me faudrait des centaines…

Laurent Joffrin : Mais vous avez qu’à vous porter candidat Ă  l’élection pour ĂŞtre directeur.

Guillaume Erner : Laurent Joffrin s’il vous plait, laissez parler Henri Maler !

Henri Maler : Il continue, hein… Et il s’étonne qu’on l’épingle. ArrĂŞtez de jouer ce rĂ´le de chien de garde qui passe son temps Ă  mordre les mollets de tous ses interlocuteurs, comme vous l’avez fait…

Laurent Joffrin : Effectivement vous n’aimez pas la contradiction.

Henri Maler : C’est ce qu’il appelle la contradiction…

Laurent Joffrin : Bah oui. [Rires]

Henri Maler : C’est ce qu’il appelle la contradiction : interrompre, interrompre…

Laurent Joffrin : Bah allez-y, exprimez-vous !

Henri Maler : … interrompre de façon systĂ©matique, alors qu’on a un droit de parole absolument illimitĂ©, un interlocuteur qui n’a que quelques minutes pour s’exprimer, c’est la conception que monsieur Joffrin se fait de la dĂ©mocratie, première remarque. Deuxième remarque : monsieur Joffrin est l’auteur d’un ouvrage qui s’appelle MĂ©dia-ParanoĂŻa, il a affaire ce matin, tant mieux pour lui, Ă  l’un de ces paranoĂŻaques, bien, qu’il a Ă©pinglĂ©s, dans lequel il n’y a, dans cet ouvrage, pas un exemple, pas un fait, pas une information exacte sur la nature des critiques qui sont faites, d’ailleurs qui sont très diverses, parce que des critiques des mĂ©dias il y en a autant de variĂ©tĂ©s qu’il y a de champignons : il y a des champignons [vĂ©nĂ©neux], il y a des champignons hallucinogènes, il y a des critiques des mĂ©dias extrĂŞmement diversifiĂ©es… Pour monsieur Joffrin, c’est un monde homogène. Je vous remercie de m’avoir permis de terminer les quelques phrases que je pouvais prononcer en votre prĂ©sence…

Laurent Joffrin : Bah il ne fallait pas m’inviter si vous ne vouliez pas que je vous contredise [rires].

Henri Maler : Mais ce n’est pas des contradictions, c’est des aboiements !

Laurent Joffrin : C’est nul, ce que je dis est Ă©videmment nul, et ce que vous dites est intelligent, c’est normal.

Guillaume Erner : Non mais plus gĂ©nĂ©ralement, puisque vous souhaitez inviter Henri Maler Ă  LibĂ©ration…

Laurent Joffrin : Mais oui, il est invitĂ© quand il veut !

Guillaume Erner : … qu’est-ce que vous aimeriez lui montrer… qu’est ce que vous aimeriez lui montrer ?

Laurent Joffrin : Mais ce qu’il veut ! Il peut se mettre dans mon bureau, puisque je lis sur son site que… enfin il sous-entend, je n’ai pas la citation exacte, que comme LibĂ©ration est la propriĂ©tĂ© de Patrick Drahi, qui est un grand capitaliste des mĂ©dias, etc., que on est sous influence et qu’il y a une censure, ou une autocensure, j’imagine que ce n’est pas direct, que c’est subreptice, donc je l’invite Ă  venir voir comment…

Guillaume Erner : Est-ce que vous dans votre quotidien, Laurent Joffrin, vous avez l’impression d’être, effectivement, sous la coupe de votre actionnaire, en l’occurrence de Patrick Drahi.

Laurent Joffrin : Je vais vous expliquer, excusez-moi de parler encore hein, je suis dĂ©solĂ©, on m’invite, donc je parle…

Henri Maler : Mais moi je ne vous interromps pas, hein.

Laurent Joffrin : Je parle parce qu’on m’invite, je n’ai pas du tout un temps de parole illimitĂ©, on me fait venir, je rĂ©ponds. J’expose. Alors le journal fonctionne de la manière suivante, pour faire bref : moi je suis dĂ©signĂ© par les actionnaires, mais je suis ensuite Ă©lu par l’équipe, Ă  bulletin secret. Comme j’ai changĂ© plusieurs fois de journal j’ai Ă©tĂ© Ă©lu six fois. Donc j’en dĂ©duis, si vous voulez, que si j’étais vraiment le valet de l’actionnaire, je pense qu’ils ne m’auraient pas réélu. Je pense qu’ils me font confiance. Premier point. Deuxième point, il y a une charte dans le journal, une sociĂ©tĂ© des rĂ©dacteurs. C’est pour ça que je vous invite : parlez Ă  la sociĂ©tĂ© des rĂ©dacteurs de LibĂ©ration, moi vous ne me faites pas confiance, c’est normal, mais parlez Ă  la sociĂ©tĂ© des rĂ©dacteurs, elle vous dira si Drahi intervient ou si son influence se fait sentir dans les choix rĂ©dactionnels, de manière mĂŞme inconsciente hein, de manière, comment dire, comme une sorte d’autocensure, qu’on se pratiquerait parce qu’on a au-dessus de nous un capitaliste puissant… Et vous verrez comment on choisit les reportages, comment on dĂ©finit les angles des articles, et vous verrez comment moi je co-dirige la rĂ©daction avec les autres rĂ©dacteurs en chef, si j’exerce une espèce de, de je-ne-sais-pas-quoi, d’orientation gĂ©nĂ©rale. Ce qui vous dĂ©range au fond, c’est parce qu’on n’a pas les mĂŞmes idĂ©es politiques. Vous vous ĂŞtes de la, de l’ex… de la gauche, de la gauche de la gauche, c’est marquĂ© sur votre site donc je ne dĂ©voile pas un secret, et donc vous considĂ©rez que ceux qui sont moins Ă  gauche ne sont pas bien… Et je comprends ça, c’est ça votre motivation. Et vous Ă©crivez le mĂŞme article depuis 20 ans sur les journaux que j’ai eu l’honneur de diriger ou d’animer pour nous expliquer qu’on n’est pas indĂ©pendants… Mais venez voir !

Guillaume Erner : Henri Maler, pour reformuler ce que Laurent Joffrin vient de dire, est-ce que l’on pourrait par exemple vous demander si la critique n’est pas plus aisĂ©e que le fait d’informer, autrement dit lorsque vous rĂ©digez les diffĂ©rentes notices sur le site d’Acrimed, qu’est-ce que vous auriez Ă  dire, Ă  ceux qui vous disent, voilĂ , aujourd’hui il faut produire de l’information quotidiennement lorsqu’on est dans un journal et il est plus facile de critiquer les diffĂ©rents dĂ©fauts de ces journaux que de produire de l’information quotidiennement.

Henri Maler : Alors je rĂ©ponds directement Ă  votre question mais je voudrais revenir sur un certain nombre de propos tenus par Laurent Joffrin. Ce que nous faisons, une association composĂ©e essentiellement de bĂ©nĂ©voles, nous avons un salariĂ© dans toute la rĂ©daction, ce que nous faisons c’est que nous informons sur l’information. Nous essayons d’informer Ă  la fois sur son contenu, les conditions de sa fabrication, et les diffĂ©rents biais. Première remarque. Deuxième remarque : quand j’écoute Laurent Joffrin, il parle comme parlait son ouvrage MĂ©dia-ParanoĂŻa, c’est-Ă -dire qu’il fait en mĂŞme temps les questions, les rĂ©ponses, il prĂ©sente de façon schĂ©matique. J’ai dit tout Ă  l’heure, je le dis simplement, que l’indĂ©pendance d’une rĂ©daction ça n’est pas forcĂ©ment l’indĂ©pendance de chaque journaliste pris individuellement. J’ai dit tout Ă  l’heure, et je le redis, que l’on voit apparaĂ®tre maintenant dans les diffĂ©rents mĂ©dias des techniques de management qui sont empruntĂ©es aux techniques capitalistes. Je ne me suis pas prononcĂ© sur la façon dont fonctionne LibĂ©ration, qui est un mĂ©dia parmi d’autres. J’ai dit tout Ă  l’heure, tout ça monsieur Joffrin qui peut-ĂŞtre l’entendait dans son taxi n’en a tenu absolument aucun compte. Il a dans la tĂŞte un petit film qu’il dĂ©roule consciencieusement, selon lequel toute critique des mĂ©dias qui n’a pas reçu l’aval de la profession ou plus exactement de la façon dont monsieur Joffrin prĂ©tend reprĂ©senter la profession, est nulle. Il ne faut pas, monsieur Joffrin, prendre vos interlocuteurs pour des imbĂ©ciles.

Guillaume Erner : Mais, au-delĂ  de ça, et je vais laisser rĂ©pondre Laurent Joffrin, l’invitation n’est pas malhonnĂŞte, le fait de venir dialoguer avec la rĂ©daction.

Henri Maler : Ah mais j’en parlerai Ă  mes camarades mais dialoguer avec une rĂ©daction cela ne pose absolument aucune question…

Laurent Joffrin : C’est une idĂ©e qui ne vous Ă©tait pas venue Ă  l’esprit jusqu’à prĂ©sent, manifestement.

Henri Maler : Mais enfin…

Laurent Joffrin : Vous ne m’avez jamais posĂ© une question !

Guillaume Erner : Laurent Joffrin.

Laurent Joffrin : Vous ĂŞtes un procureur…

Henri Maler : [Rires] Extraordinaire !

Laurent Joffrin : Je lis ce que vous Ă©crivez, excusez-moi !

Henri Maler : Vous ĂŞtes un psychiatre.

Laurent Joffrin : Non mais, vous ĂŞtes un accusateur, un procureur, un critique, comme vous voulez, peu importe…

Henri Maler : Ce n’est pas pareil.

Laurent Joffrin : Donc vous ĂŞtes un critique qui ne pose jamais de questions aux gens dont vous parlez, c’est quand mĂŞme bizarre.

Henri Maler : C’est absolument inexact.

Laurent Joffrin : Mais vous ne m’avez jamais posĂ© de question ! Vous m’avez posĂ© une question dĂ©jĂ , dans votre vie, Ă  moi, pour m’écouter, ce que je pouvais dire ?

Henri Maler : Vous avez dit quelque chose Ă  notre propos qui ne soit pas faux, falsifiĂ©, malhonnĂŞte, globalisant ?

Laurent Joffrin : Mais vous n’aviez qu’à me poser la question, puisque vous le faites maintenant, 20 ans après, c’est quand mĂŞme bizarre ?

Guillaume Erner : Il ne s’agit pas d’un dĂ©bat sur Acrimed ou sur LibĂ©ration…

Laurent Joffrin : Mais si c’est un dĂ©bat sur Acrimed ! Pourquoi pas ?

Guillaume Erner : Laurent Joffrin, vous qui ĂŞtes aujourd’hui Ă  la tĂŞte d’un journal, ça n’est pas ce journal en particulier qui est incriminĂ©, mais les mĂ©dias en gĂ©nĂ©ral car ceux-ci sont aujourd’hui accusĂ©s d’avoir fait le lit du populisme…

Laurent Joffrin : Oui, enfin oui, oui et non, oui.

Guillaume Erner : … est-ce que vous avez aujourd’hui le sentiment d’être, en quelque sorte, responsable d’une montĂ©e des populismes, est-ce que vous avez au contraire l’impression, au travers de votre exercice journalistique, de maintenir un certain nombre de digues dĂ©mocratiques ?

Henri Maler : Excusez-moi…

Guillaume Erner : Laurent Joffrin d’abord, et ensuite vous aurez la rĂ©ponse.

Henri Maler : Oui mais je voudrais lui rĂ©pondre quand mĂŞme.

Guillaume Erner : [Rires] Si on rĂ©pond Ă  la rĂ©ponse… Allez-y Laurent Joffrin, et Henri Maler ensuite.

Laurent Joffrin : Est-ce qu’on est responsable du populisme ? En partie oui, parce qu’on fait des erreurs, les mĂ©dias se trompent, prennent des mauvaises voies, des mauvais angles… oui on a une part de responsabilitĂ© je pense. Alors, comment l’analyser, c’est autre chose. D’abord notre pouvoir n’est pas celui qu’on dit. SI on avait autant de pouvoir que ça, l’opinion Ă©voluerait dans le sens qu’on souhaite. Ce n’est pas du tout le cas, manifestement. Par exemple au moment du TraitĂ© constitutionnel europĂ©en, la plupart des mĂ©dias, ou des Ă©ditorialistes en tout cas, se sont prononcĂ©s pour le TraitĂ©, et les gens ont votĂ© contre. Comme quoi notre pouvoir n’est quand mĂŞme pas formidable. Et par ailleurs les gens se mĂ©fient des mĂ©dias, comme vous le savez. Donc c’est difficile de prĂŞter aux mĂ©dias beaucoup de pouvoir, dès lors que les gens s’en mĂ©fient. Si vous vous mĂ©fiez de quelque chose, vous ne faites pas ce que vous dit celui dont vous vous mĂ©fiez. Autrement, sur la rĂ©alitĂ© des banlieues populaires, on a peut-ĂŞtre commis des erreurs, mais dans tous les sens. Peut-ĂŞtre qu’on n’a pas très bien entendu, compris, les rĂ©actions des populations qui Ă©taient lĂ  avant, qu’elles soient d’origine française ou Ă©trangère d’ailleurs, peu importe mais, et qui se sont retrouvĂ©es dans des situations très difficiles, et on n’a pas très bien compris cette protestation-lĂ , ou les… ce que les gens appellent maintenant la France pĂ©riphĂ©rique, peut-ĂŞtre qu’on n’a pas vraiment donnĂ© la parole Ă  ces gens-lĂ  et qu’ils se sentent abandonnĂ©s ou, comment dire, mĂ©prisĂ©s mĂŞme, Ă  certains Ă©gards, par la presse parisienne, pas par la presse rĂ©gionale mais par la presse parisienne.

Guillaume Erner : Henri Maler, une rĂ©action par rapport Ă  ce que vient de dire Laurent Joffrin.

Henri Maler : Non, je voudrais terminer d’argumenter sur ce qu’il a dit prĂ©cĂ©demment. Le problème de l’indĂ©pendance des rĂ©dactions, ce n’est pas quelque chose que l’on juge journaliste par journaliste ou en rendant visite aux responsables de LibĂ©ration. La question de…

Laurent Joffrin : Pas aux responsables, aux journalistes.

Henri Maler : Et il continue Ă  m’interrompre.

[Rires de Guillaume Erner]

Laurent Joffrin : Mais non mais vous dites…

Guillaume Erner : Laissez parler Henri Maler.

Henri Maler : Le grand dĂ©mocrate Laurent Joffrin…

Laurent Joffrin : Mais c’est un dĂ©bat, mais calmez-vous.

Henri Maler : … quel que soit…

Laurent Joffrin  : Mais c’est un dĂ©bat contradictoire, voilĂ , c’est un direct, on s’interrompt, il faut s’habituer, ce n’est pas grave !

Henri Maler : Mais vous ne faites que cela…

Laurent Joffrin : Mais non, vous aussi !

Henri Maler : Mais vous ne faites que cela…

Laurent Joffrin : Allez-y, parlez, parlez, parlez, parlez, parlez.

Henri Maler : ArrĂŞtez de jouer au roquet, c’est un rĂ´le qui vous va très mal.

Laurent Joffrin : Mais non, mais non. Ne vous inquiĂ©tez pas…

Henri Maler : Laissez-moi simplement…

Laurent Joffrin : Allez-y !

Henri Maler : … calmement, sereinement, dĂ©velopper un argument jusqu’au bout, peut-ĂŞtre mĂŞme une phrase avec une subordonnĂ©e, vous vous rendez compte ?

Laurent Joffrin : Ah oui, j’aurais du mal Ă  la comprendre. [Rires]

Henri Maler : [Soupir]

Guillaume Erner : Henri Maler, Henri Maler, regardez-moi et continuez.

Laurent Joffrin : Non mais allez-y, non mais allez-y !

Henri Maler : Si vous voulez savoir ce qu’est l’éditocratie, quelle est l’arrogance absolument insupportable de ses reprĂ©sentants, vous Ă©coutez Laurent Joffrin ce matin. C’est tout ce que j’ai Ă  dire. Maintenant je veux bien parler des sujets que vous abordez, mais je trouve inutile de dialoguer avec quelqu’un qui ne dialogue pas, qui ne discute pas, qui aboie…

Guillaume Erner : S’il vous plait, si vous pouvez par exemple rĂ©agir Ă  ce que Laurent Joffrin vient de dire, non pas en vous interrompant mais prĂ©cĂ©demment, sur la responsabilitĂ© des mĂ©dias dans la montĂ©e du populisme.

Henri Maler : Alors c’est un point avec lequel je suis d’accord avec Laurent Joffrin. Les mĂ©dias ne sont pas tout-puissants. Ils sont beaucoup moins puissants qu’ils ne le disent, que parfois ils le croient, ou qu’ils le laissent entendre. Ils ne sont pas tout-puissants, ça ne veut pas dire qu’ils sont impuissants. Bien sĂ»r, si les mĂ©dias faisaient l’opinion ou si l’opinion Ă©tait placĂ©e sous le contrĂ´le permanent des mĂ©dias, et de mĂ©dias de la CorĂ©e du Nord, ça risquerait de provoquer un certain nombre de dĂ©gâts. Simplement ils ont des pouvoirs. Des pouvoirs qu’il faudrait distinguer, ce qui prendrait plusieurs heures d’argumentation, et notamment ils ont un pouvoir de problĂ©matisation. C’est-Ă -dire une capacitĂ© de dire comment les problèmes doivent ĂŞtre posĂ©s, et Ă  partir du moment oĂą de façon convergente, non concertĂ©e, mais de façon convergente, la façon dont les problèmes sont posĂ©s est relativement homogène, ils ont un effet de lĂ©gitimation. Et nombre de critiques, de mĂ©fiance Ă  l’égard des mĂ©dias, vient de la façon, est contestĂ©e la façon de poser les problèmes. Je termine d’une phrase sur les quartiers populaires. Si on pose les problèmes des quartiers populaires essentiellement, je ne dis pas uniquement, ce serait faux, sous un angle sĂ©curitaire, sous l’angle de comment assurer le maintien de l’ordre, chasser les dĂ©linquants, Ă©viter que les voitures s’enflamment, etc., etc., vous ĂŞtes sĂ»rs que vous passez complètement Ă  cĂ´tĂ© de la façon dont vivent les gens dans les quartiers populaires. Dans la presse Ă©crite cela n’est pas homogène, bien Ă©videmment, bien Ă©videmment, mais il y a une façon de poser les problèmes qui est convergente. Je vais citer un exemple : quand monsieur Philippe Val, j’ai citĂ© peu de noms vous voyez, explique que le plus grand danger pour le journalisme c’est le « sociologisme », je suis hallucinĂ©. Et quand il explique, je suppose que je vais faire sourire Laurent Joffrin lĂ , qu’il explique que ce qui ne va pas dans la journalisme c’est l’influence d’Acrimed dans les Ă©coles de journalisme, on se demande comment l’ancien directeur de France Inter a pu le rester, avec de telles idĂ©es, d’une stupiditĂ© sans limite.

Guillaume Erner : Laurent Joffrin, une rĂ©ponse Ă  ce sujet. Est-ce que vous considĂ©rez lĂ  aussi qu’il y a en quelque sorte un ferment dissolvant dans cette critique des mĂ©dias qui est faite par Acrimed, ou au contraire un aiguillon utile Ă  la profession.

Laurent Joffrin : Dissolvant non. Qu’ils donnent leurs opinions, c’est normal. Mais ce qui me frappe, bon je ne les lis pas beaucoup hein, mais j’ai regardĂ©, puisque j’étais invitĂ©, c’est… il n’y a jamais rien de bien. Quand vous lisez ce truc-lĂ , il n’y a jamais rien de bien. Tout est euh… critiquable. Enfin, tout est critiquable, par dĂ©finition, mais la conclusion c’est toujours : c’est pas bien. C’est pas indĂ©pendant c’est nĂ©olibĂ©ral, c’est je-sais-pas-quoi, etc. Il y a… par exemple, depuis un certain temps, la presse a sorti un certain nombre de choses, par exemple sur Fillon, ou sur la Syrie, moi je trouve que c’est plutĂ´t du bon travail, qu’ils ont bien travaillĂ© les gens du Canard enchaĂ®nĂ© par exemple, ou les gens de France 2. Ils ont bien fait de faire ça. Bah il faut le dire ! La critique ça ne consiste pas toujours Ă  miner les choses Ă  la base, en disant « voilĂ , ils sont sous influence, sous la coupe de… ». C’est toujours le mĂŞme article qui revient quoi, c’est toujours la mĂŞme chose…

Henri Maler : Que vous n’avez pas lu.

Laurent Joffrin : Si si, j’en ai lu beaucoup, mais j’ai arrĂŞtĂ©, c’est toujours la mĂŞme chose, donc Ă©videmment au bout d’un moment je m’arrĂŞte.

Henri Maler : C’est faux.

Laurent Joffrin : Et donc euh, voilĂ . Il faut faire la… Et il faut quand mĂŞme aller sur place ! Vous dites non je n’ai pas besoin d’aller sur place. Mais si, il faut aller sur place ! Vous savez il y a un proverbe en journalisme, qui est un peu sarcastique, qui dit « l’enquĂŞte est l’ennemi de l’angle ». Ça veut dire que si vous avez un prĂ©jugĂ© sur quelque chose, si vous faites une enquĂŞte, c’est embĂŞtant parce que vous ĂŞtes obligĂ©s de changer d’idĂ©e. C’est juste un conseil que je leur donne : vous devriez faire ça, dans les journaux, aller voir, vraiment, comment ça se passe. Venez ! Encore une fois, venez voir ! Si on est si Ă©videmment sous la dĂ©pendance de quelqu’un, ça doit se voir quand mĂŞme !

Guillaume Erner : Henri Maler, lĂ  aussi pour reformuler ce que vient de dire Laurent Joffrin, est-ce que vous avez la sensation de trouver dans certains organes mĂ©diatiques plus d’articles, ou de couvertures qui vous paraissent satisfaisantes ?

Henri Maler : Évidemment oui.

Guillaume Erner : Est-ce que vous pouvez, dans ce cas-lĂ , nous donner des exemples, ou des noms ?

Henri Maler : Nous rĂŞvons depuis plusieurs mois et mĂŞme plusieurs annĂ©es d’avoir une rubrique qui s’intitulerait, le titre est une peu long, « un autre journalisme est possible, la preuve c’est qu’il existe dĂ©jĂ  ». Le problème, qui Ă©chappe totalement Ă  Laurent Joffrin et Ă  un certain nombre de ses confrères…

Laurent Joffrin : Comme tant de problèmes.

Henri Maler : [Silence agacĂ©]

Laurent Joffrin : [Rires]

Guillaume Erner : Vous l’avez un peu titillĂ©, c’était normal.

Laurent Joffrin : DĂ©contractez-vous, c’est un dĂ©bat dĂ©mocratique.

Guillaume Erner : Allez-y Henri Maler.

Henri Maler : Ce n’est pas un dĂ©bat. Ce n’est pas un dĂ©bat. Un dĂ©bat cela consiste Ă  Ă©changer des arguments monsieur Joffrin, et donc laisser l’interlocuteur dĂ©velopper…

Laurent Joffrin : Allez-y.

Henri Maler : … et ne pas passer son temps Ă  mordre les mollets de l’interlocuteur quand on n’est pas d’accord avec lui. Il faudra que vous appreniez Ă  ĂŞtre moins arrogant, et à…

Laurent Joffrin : Donc quand on vous contredit on est arrogant.

[Guillaume Erner : Un mot de conclusion Henri Maler.]

Henri Maler : Mais ce n’est pas, ce ne sont pas des contradictions, ce sont des assertions…

Laurent Joffrin : Oui, c’est des piques. Excusez-moi, je suis dĂ©solĂ©, voilĂ , je m’excuse.

Henri Maler : Il a, je le rĂ©pète, des heures et des heures d’antenne…

Laurent Joffrin : Mais ce n’est pas moi qui ai choisi ça.

Henri Maler : … et dès qu’il a affaire Ă  un interlocuteur minoritaire et minorisĂ©, il essaie de l’empĂŞcher de parler. Il est un concentrĂ© de ce qu’il y a de pire dans l’éditocratie. VoilĂ  monsieur Joffrin.

Laurent Joffrin : VoilĂ . C’était la prĂ©misse, Et on en arrive Ă  la conclusion. [Rires]

Guillaume Erner : Merci Ă  tous les deux, je ne sais pas si l’auditeur s’y retrouvera mais voilĂ , on a essayĂ© effectivement de proposer un dĂ©bat sur la manière dont les mĂ©dias s’intĂ©ressent Ă  la dĂ©mocratie. Merci d’avoir Ă©tĂ© en notre compagnie, on vous retrouve donc dans les colonnes de LibĂ©ration et sur le site Acrimed.

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