Observatoire des media

ACRIMED

Laurent Joffrin, polémiste et psychiatre : Sancho Panza contre les moulins à vent

par Henri Maler,

Seul Laurent Joffrin a su diagnostiquer ce « mal qui mine les démocraties modernes » : la critique des médias dont les versions caricaturales et/ou imaginaires le dispensent d’affronter ses arguments les plus rationnels. De là ce court traité de psychiatrie : Média-paranoïa [1]

En guise de prologue

Une fois franchies les premières pages du livre, le lecteur est confronté à un témoignage émouvant : une journée en compagnie de Laurent Joffrin (p.13-18). Ainsi, n’ayant rencontré, dans les bureaux et les couloirs de Libération, que des journalistes affairés, sans qu’aucune intervention extérieure directe n’ait infléchi ses choix éditoriaux ou ceux de la rédaction, le patron extrapole : les pressions, dit-il, sont « fantasmées » (p. 18-23). Incapable de concevoir le poids des actionnaires, du pouvoir politique ou des annonceurs autrement que sous la forme d’interventions ou de pressions directes, Joffrin conclut : « Les incidents existent, les pressions aussi. Mais c’est sous le régime de l’exception » (p. 23). Quant aux contraintes et aux conditions générales de l’activité journalistique, elles sont effacées.

Vient alors un « examen de conscience, subjectif et candide à la fois » qui permet à Joffrin de passer en revue « les quatre maux du journalisme ». Qui sont aussi « quatre facteurs de crise morale » (p.36). Quels sont ces maux ?

- « Le manque de rigueur ». Ce mal ne serait perceptible que dans les graves erreurs qui font scandale (p.23-26). D’où vient-il ? Selon Laurent Joffrin, du double héritage du journalisme engagé et du journalisme à sensation ainsi que du mélange, qui serait typiquement national, entre l’information et le commentaire (p. 26-29) : explications convenues qui participent de l’histoire légendaire du journalisme et qui permettent de dédouaner la presse « réputée sérieuse ». Supposons : mais à quoi tient la perpétuation de cet « héritage empoisonné » (p.29) dont le livre de Joffrin Laurent est un assez bon exemple. Laurent Joffrin ne sait pas.
- « La révolution technologique ». Mal maitrisée, elle serait à l’origine de l’information spectacle en version Guerre du Golfe de 1991, comme si les autres guerres avaient fait l’objet depuis d’une information « exemplaire » et comme si l’information-spectacle n’avait pas d’autre source que la technologie (p. 30-31).
- « La rupture économique ». Sous cette jolie expression, Laurent Joffrin évoque ce qu’il nomme les « excès dans la modernité » : la primauté des impératifs commerciaux et gestionnaires aux dépens de toute autre visée. Des simples « excès »…
- « Le discrédit des élites », …comme disent les prétendues « élites », pressées de s’en attribuer le titre et de dissimuler d’un mot leur domination conjointe, à défaut d’être uniforme et harmonieuse [2]

Il était temps par conséquent que, parlant pour l’élite du journalisme, l’un de ses membres présumés prenne la défense de la corporation. Devinez qui s’est dévoué…


I. Sancho Panza…

… Laurent Joffrin, journaliste et écrivain, ainsi que le précise la quatrième de couverture. Vérifions…

- Un journaliste ? - Mais de son propre aveu, ce n’est pas en qualité de journaliste que l’auteur a rédigé son traité de journalisme à l’usage des importants. Un journaliste en effet, obéit à des règles que Joffrin rappelle comme s’ils les avaient découvertes, alors qu’on les enseigne dans toutes les écoles de journalisme, même les pires… « La première consiste à relater le fait rapporté avec autant de précision que possible […] ». Or Joffrin ne cite aucun fait précis. « La deuxième règle consiste à croiser les sources et à les citer ». Or Joffrin, ne mentionne pas ses sources et n’a nul besoin de les croiser. L’adversaire est générique et anonyme et ses propos sont des rumeurs colportées par Joffrin. Telle est la « logique de l’amalgame », relevée par Philippe Cohen [3]

A quoi bon dès lors mentionner les autres règles, puisque Joffrin, croyant sans doute que la polémique consiste à fabriquer des fantômes, s’est affranchi de toute règle et, du même coup, des règles les plus élémentaires de la probité.

- Un écrivain ? - Peut-être. Puisque toutes les règles du journalisme n’en sont pas pour les auteurs de fictions, même dénués de tout talent, ce serait alors en qualité de romancier que Joffrin a rédigé son dernier chef d’œuvre : un roman dont le principal personnage est un Arlequin décoloré. Un « On » impersonnel que Joffrin transforme en entité : la média-paranoïa qui « postule » (p.8), pense, dit, croit, etc.

Ce personnage ou cette entité psychotique ne tient évidemment que des propos insensés. Le récit romanesque souffre beaucoup du défaut d’épaisseur, d’action ou de vie intérieure de son héros négatif. Quant à l’intrigue, elle est assez simple : le roman de Laurent Joffrin relate les divers épisodes du combat que le bon sens livre contre ce « On » [4]. Un roman édifiant qui vire au livret de catéchisme contre le Mal, anonyme, dissimulé, omniprésent. Pas étonnant dans ces conditions que le clergé médiatique applaudisse : le livre lui est destiné.

En vérité, faute de pouvoir fournir des informations précises et recoupées (comme le ferait un journaliste) ou même de donner libre cours à leur invention romanesque et imaginative (comme le ferait un écrivain), Laurent Joffrin, au risque d’être convaincu d’exercice illégal de la médecine, a placé sur la porte de son bureau cet écriteau : « Psychiatre. Ne pas déranger ».

- Un psychiatre - Le diagnostic est sans appel : « On » souffre de paranoïa : autrement dit ( ?), d’une « forme nouvelle de poujadisme sémiologique et branché ». « Sémiologique » ??? C’est certainement très grave….

« Paranoïa », donc. Même si l’usage péjoratif de termes psychiatriques n’est pas la marque d’une grande compassion pour ceux qui souffrent des troubles que ces termes désignent, même si leur usage à des fins polémiques ne témoigne ni d’une grande originalité, ni d’une grande finesse, il arrive qu’il corresponde vaguement à des traits de l’adversaire ainsi disqualifié. Ici, « paranoïa » ne veut rigoureusement rien dire : c’est une pure et simple insulte, proférée des centaines de fois dans l’ouvrage… et par les chers confrères de Laurent Joffrin [5].

Mais Laurent Joffrin ne se borne pas à insulter : à la pandémie de « paranoïa », il oppose son infatigable bon sens. Et comme, dans les pages de son livre, on cherche en vain le personnage de Dulcinée, il faut se rendre à l’évidence : ce n’est pas Don Quichotte, mais Sancho Panza [6] qui guerroie contre les moulins-à-vent… paranoïaques


II. Les moulins-à-vent

C’est ainsi que Laurent Joffrin, héros solitaire de sa propre légende, pourfend « quatre idées » qui, dit-il, « sont celles de tout le monde  ». Héros solitaire puisque « jamais quiconque ose les contredire ou les réfuter ». Les idées de « tout le monde » ou presque puisque « la plupart des intellectuels [seulement !] les tiennent pour des vérités d’évidence. » (p. 42). Enfin pas « la plupart », mais « beaucoup » (p.43). Soulagement du lecteur : il avait cru un instant que la paranoïa avait changé de tête.

La recette de la tambouille de Laurent Joffrin ? Faire cuire à l’eau tiède quatre navets – quatre caricatures de la critique des médias, présentées comme des citations, prudemment placées entre guillemets et généreusement attribuées à n’importe qui – et, par un tour digne des plus grands magiciens, les transformer en moulins-à-vent.

1. Et notre héros de partir à l’assaut d’une première « idée » : « Les médias mentent » (chapitre 2). Dès la page 8, Laurent Joffrin nous avait avertis : « La média-paranoïa […] postule le caractère mensonger de tout compte-rendu médiatique ». Un simple slogan polémique (de PLPL, puis du Plan B) est ainsi transformé en postulat. Et le preux Laurent Joffrin consomme 7 pages de son livre pour expliquer que les mensonges, les erreurs et les trucages les plus outranciers sont l’exception (on s’en doutait)… et que « la critique des médias, en fait, se développe essentiellement dans les médias » (ce qui laisse un strapontin à ce qui n’est pas « essentiellement », dans les médias). Ouf ! Quant à tous les biais et mutilations de l’information, sa hiérarchie et ses partis-pris, ses genres et ses formes, il n’en sera presque jamais question.

Pour nous assurer qu’il existe des informations exactes et même que la plupart le sont – ce qui est hors de question – Laurent Joffrin inflige à ses lecteurs, avec pour sous-titre croquignolet « Le business de la vérité », un abrégé en cinq règles des cours élémentaires de journalisme. Ces règles ne sont pas respectées ? Qu’à cela ne tienne : Joffrin va nous expliquer pourquoi …, mais en retaillant à sa mesure les arguments qui ne lui conviennent pas et en concédant à peine que les conditions de travail des journalistes et leur position sociale peuvent jouer un rôle.

C’est dans ce contexte que surgit soudain un fragment de « Bourdieu-sans-peine » que Joffrin coiffe de ce sous-titre : « Le journaliste tenu par l’habitus ». De ce qu’il a compris (c’est-à-dire presque rien) du concept d’habitus, Joffrin « déduit » que l’explication sociologique de Pierre Bourdieu vise non à rendre compte des conditions d’une pratique et ses effets (y compris de production d’informations exactes), mais à déclarer impossible le journalisme minimal. C’est du moins ce que « on » dit : « A partir de là, dit-on, les règles de production de l’information deviennent inopérantes […]  » Ce que dit « on » est réfuté d’une phrase : « Sauf que cette constatation, en grande partie juste, est trop théorique », décrète Laurent Joffrin. Et pourquoi ? Parce que le respect des règles suffirait à soustraire les journalistes aux effets des conditions matérielles et sociales de la production de l’information qui affectent tout ce que Joffrin passe presque totalement sous silence : les visions du monde social véhiculées par les médias dominants, par exemple, ainsi que la conception même du journalisme. Bref, toutes les peccadilles qui hantent les orientations éditoriales et les pratiques journalistiques.

Personne ne songe – souligne gravement Joffrin en caressant les oreilles de son âne – à tirer argument des imperfections de la police, de la justice et de la médecine, pour « les condamner en bloc ». Seulement voilà : « C’est pourtant l’exact raisonnement que tient un « média-parano » envers les médias. Ils sont imparfaits, sous influence, sujets à erreur. Donc ils ne valent rien. » Qui est ce « média-parano » ? Un porte-voix de « l’opinion publique » ? Un chroniqueur intempérant ? Un intellectuel déjanté ? Un militant déboussolé ? Seul le sait Laurent Joffrin : secret des sources oblige.

2. Après avoir abattu ce premier moulin-à-vent, Laurent Joffrin se précipite vers le deuxième : « Les médias sont tenus » (chapitre 3). Par le pouvoir politique et par le pouvoir économique : le moulin-à-vent va donc se dédoubler. Mais dès la page 39, l’adversaire était démasqué : « L’indépendance de l’information, […] selon la plupart des critiques des médias, n’existe plus ». « La plupart » – paranoïaque – serait donc convaincue qu’elle existait auparavant, rêvasse Laurent Joffrin sur sa monture.

- Voulez-vous savoir pourquoi le pouvoir politique est presque sans effets sur les médias ? Il vous suffira d’apprendre que les journalistes et les politiques sont des « frères ennemis » et que la question de leur éventuelle « connivence » se réduit à la question de leurs relations personnelles, comme si les « ennemis » n’étaient pas d’abord, socialement et idéologiquement, des « frères »… ou des « demi-frères » (p. 73-77)

- Voulez-vous savoir pourquoi le pouvoir économique est presque sans effets sur les médias ? Il vous faudra supporter une indigestion de banalités à la gloire de l’économie de marché… qui n’entretient évidemment aucun rapport avec le consensus médiatique néolibéral à la gloire de l’économie de marché, de l’Europe libérale et de la mondialisation heureuse en dépit de ses « excès ». Le bon sens de Sancho Panza atteint ici son maximum d’intensité. La preuve, selon Sancho, que les rédactions sont indépendantes des propriétaires, c’est que ceux-ci n’interviennent pas directement et constamment auprès d’elles et encore moins auprès de chaque journaliste individuellement. La preuve, selon Panza, que l’économie des médias est sans effet, c’est que les concentrations en presse régionale l’obligent à une plus grande neutralité et que la course à l’audience commerciale n’empêche pas le journalisme de TF1 d’être quasi-exemplaire. Etc., etc. Bref, l’emprise de l’économie serait neutre, quels qu’en soient les modalités, les objectifs et les conséquences. Tout à ses rêves, Sancho Panza préfère laisser croire ici que la raréfaction des correspondants permanents à l’étranger, les projets de privatisation de l’AFP, la précarité croissante des journalistes… et les licenciements à Libération sont sans effets significatifs sur la qualité de l’information.

Mais qui proposait ce titre (démagogique ?) en couverture d’un news magazine : « Ces grands patrons qui tiennent les médias »  ? Qui affirmait sur la même page « Danger pour la démocratie. Ils tiennent les médias. Ces grands patrons peuvent contrôler l’information » ? C’est Le Nouvel Observateur du 1er juillet 1999, sous la direction de… Laurent Joffrin. Mais c’était pour conclure, finalement, que cela n’était pas si grave [7] et qu’il ne fallait tirer aucune conséquence d’une affirmation aussi simpliste.

3. Ayant ainsi vaillamment jeté bas deux moulins-à-vent jumelés, Laurent Joffrin court au devant d’une troisième cible : « Les médias véhiculent une “pensée unique” » (chapitre 4).

Prise au pied de la lettre, l’expression « pensée unique » (attribuée à Ignacio Ramonet qui dans un éditorial de 1995 du Monde diplomatique tournait ainsi en dérision le concert d’approbations de la monnaie... unique, puis popularisée par Jean-François Kahn et Marianne), ne veut rien dire. C’est pourquoi Laurent Joffrin… la prend au mot et la pulvérise en quelques charges. C’est que, au cas où personne ne s’en serait douté, cette expression est une « arme rhétorique » et ne saurait « acquérir un statut conceptuel » (p. 94). A la différence de « média-paranoïa », arme théorique dont le statut conceptuel est homologué…

Concédons-le volontiers au vaillant chevalier qui a dépensé tant de peine à le « démontrer » : évidemment, il ne règne pas dans les médias, sur tous les sujets et à tout moment, une complète uniformité. Qui le nie ? Personne. Mais, sur les questions décisives, la palette des nuances est si peu étendue qu’elle forme une pensée dominante. Seuls s’en réjouissent ceux qui se chargent du nuancier et en bénéficient : les éminences du journalisme qui, à l’instar de Laurent Joffrin, s’extasient devant l’existence de « multiples pensées uniques ».

Poursuivant sa chevauchée, Laurent Joffrin règle la question du pluralisme en organisant une tournée des médias qu’il parcourt avec un maximum de vélocité. Résumé : puisque toutes opinions sont dotées de leur média et que radios et télévisions « invitent dans leurs studios les représentants de toutes les convictions, de tous les partis, de toutes les obédiences », circulez, y a rien à voir. L’application absurde des résultats du scrutin majoritaire, amplifiée par les règles ubuesques édictées par le CSA ? Ce n‘est pas un problème. L’omniprésence d’éditorialistes-chroniqueurs-interviewers-présentateurs délicatement répartis entre le blanc et le beige ? Une invention. La domination du pareil et de l’à peine dissemblable parmi les commentateurs ? Une illusion. Et qu’importe finalement si les minorités sont sous-représentées dans les médias dominants, puisqu’elles peuvent devenir majoritaires sans eux, voire contre eux. La preuve ? Le référendum de 2005 dont le résultat démontrerait que l’hégémonie médiatique des partisans du « oui » était sans importance. Sancho Panza ou le cynisme débonnaire…

Et pourquoi les minorités sont-elles sous-représentées dans les médias ? L’explication de Sancho Panza est confondante : « parce qu’elles n’ont pas trouvé leur public ». Mais ont-elles les moyens d’aller à sa rencontre ? Evidemment, répond Joffrin : « Tout citoyen peut créer un journal : en conséquence les journaux sont nombreux et se font concurrence entre eux », dit la thèse, dont voici le développement : « Chacun peut en France créer son propre journal, sans capitaux importants, avec l’assurance d’être diffusé […]. Cette démarche est si aisée qu’il s’en crée plusieurs centaines par an et que plusieurs, chaque année, réussissent à se maintenir, et même à atteindre des diffusions très honorables. » Des « centaines de journaux »  ? Joffrin mélange allègrement des journaux de toutes natures et de toutes dimensions. « Plusieurs  » se maintiennent et « certains » sont honorablement diffusés ? Mais lesquels ? Témoignage chrétien, Politis, Le Plan B ? Des quotidiens et des hebdomadaires d’information générale ? Et avec quelles diffusions ? Qu’importe ! Certes, il existe des « citoyens » d’un genre un peu particulier : « Les citoyens fortunés sont des citoyens comme les autres. Mais ils ont plus de moyens… » (p.78-79), constate benoîtement Laurent Joffrin qui ne voit là qu’une inégalité légèrement dommageable. Comme si la qualité et donc la diffusion d’un journal étaient indépendantes des moyens dont il dispose…

Bref, les mutilations du pluralisme dans les médias relèveraient de la « fable » répandue par « une majorité d’intellectuels, à gauche notamment », confortés par des « conservateurs ». Et, finalement par « tous », soudés par le même « corporatisme » (p.101). Heureusement, Joffrin veille sur l’intérêt général…

4 Reste une quatrième « idée » : « Les médias manipulent l’opinion » (chapitre 5). Pour la réfuter, Sancho Panza fait alors un détour pour consulter ses fiches d’ancien étudiant de science politique et résumer… les résumés d’histoire de la sociologie des médias [8] d’où il ressort que les médias ne sont pas tout-puissants. Comme si nous l’ignorions… et comme si cela devait dispenser de s’interroger, sinon sur LE pouvoir des médias, du moins sur LES pouvoirs qu’ils exercent, surtout quand ils en abusent.

Les fiches de Laurent Joffrin n’ont pas été tenues à jour. Aussi, quand il a fini de guerroyer avec des conceptions qu’il mutile et qui, généralement, n’ont plus cours, il ne lui reste qu’un pauvre sous-titre - « Bourdieu contredit » - dont il recouvre une bouillie d’où émergent quelques grumeaux, comme celui-ci : « L’opinion… n’est pas le simple artefact construit à coup de sondages manipulés tel qu’on le trouve [sic] sous la plume de quelques épigones bourdieusiens », … qu’il est préférable de ne pas citer au cas où ce qu’ils auraient dit aurait échappé à l’entendement de Laurent Joffrin.

Mais qu’on se le dise : tout ce qu’écrit Laurent Joffrin ne mérite pas de figurer dans un sottisier : dans le fatras d’objections superficielles et souvent stupéfiantes, parmi lesquelles figurent autant de rumeurs que d’informations, le lecteur pourra prélever de nombreux arguments sensés et d’autant plus convaincants… qu’ils vont de soi. Pourquoi thésauriser cette accumulation de banalités qui dispense de toute critique effective des médias ? Tout simplement pour opposer les joyaux du bon sens aux élucubrations de patients « paranoïaques ».


III. Les malades

Caricatures des pires caricatures, les cibles de Laurent Joffrin ne sont certes pas totalement fictives. Parmi tous ceux qui se défient des médias dominants et les contestent, il n’est pas difficile de trouver des défenseurs des positions les plus absurdes. Mais seul Sancho Panza ou un polémiste en quête de ridicule peut attribuer ces positions simultanément à tous leurs défenseurs et leur amalgamer toutes les autres critiques, de surcroît fort diverses.

Pourtant, il arrive que le psychiatre en gros détaille la liste de ceux qui souffrent de « média-paranoïa » et qui bénéficient de cette insulte. «  […] Qui pratique la média-paranoïa ? », s’interroge Laurent Joffrin. Et de répondre : « Une grand partie de l’opinion, il faut bien le dire […] Un certain nombre de chroniqueurs et d’intellectuels qui en ont fait leur sésame vers la notoriété. Certains sont des rédacteurs d’articles réguliers de dénigrement de leur propre métier, d’autres sont des auteurs universitaires décidés à discréditer une profession concurrente, le journalisme, qu’ils jugent indûment visible sur le devant de la scène publique alors qu’ils sont eux-mêmes relégués dans l’ombre. D’autres enfin sont des militants qui usent de la critique des médias pour faire avancer leurs thèses. » (p. 11)

Cette liste mérite qu’on s’y arrête :
- « Une grande partie de l’opinion » que Laurent Joffrin a rencontrée sous forme de « gens » dans les débats publics ou dans les sondages d’opinion sur la crédibilité des médias, des journalistes et de l’information. Des opinions diversement distribuées ? Non. « l’opinion média-paranoïaque » (p. 81) est, comme la République, une et indivisible.
- « Un certain nombre de chroniqueurs et d’intellectuels » Les chroniqueurs étant – vraisemblablement - des intellectuels, ne distinguons pas. On l’a vu : « tous », « la plupart », « beaucoup » ou « un grand nombre » veulent discréditer les journalistes. « Certains sont des rédacteurs d’articles réguliers de dénigrement de leur propre métier » Qui ? Daniel Schneidermann ou Serge Halimi ? « D’autres sont des auteurs universitaires » ou des chercheurs. Qui ? Dominique Wolton ou Patrick Champagne ? Leur mobile commun ? La recherche de la notoriété. Et quand ils sont universitaires, la jalousie. Les intellectuels ? « Tous communient dans un reflexe corporatiste : les journalistes occupent une place indue sur la scène publique, au détriment des universitaires, seuls détenteurs légitimes du savoir, mais dont la multiplication, liée à la démocratisation de l’enseignement les condamne à l’anonymat » (p.101). Comme si les mobiles de Laurent Joffrin – être célèbre à n’importe quel prix – devaient être partagés par tous les universitaires … et tous les journalistes.
- « D’autres enfin sont des militants » Qui ? François Bayrou ou Acrimed ? Ou encore – qui sait ? – les syndicats de journalistes ? Des militants ? Quelle horreur ! A moins que le seul militantisme médiatiquement acceptable soit celui des éditorialistes-chroniqueurs-commentateurs…

Modeste, Laurent Joffrin n’entend certainement pas convaincre « l’opinion média-paranoïaque ». En revanche, en tentant d’amalgamer aux caricatures qu’il caricature la critique qui le défrise et que mènent des journalistes, des universitaires et des militants, il se donne pour objectif de disqualifier celle-ci… auprès des éminences du journalisme qui se bousculent pour saluer cette entreprise d’épuration démocratique, grotesque et dérisoire. Et les oies du Capitole médiatique de faire entendre un concert de gloussements ravis (Voir « Annexe »)


***


Qu’est-ce que la « média-paranaoïa » ? Joffrin au terme d’une enquête dont on peut mesurer à quel point elle est précise et sourcée, concrète et détaillée, argumentée et démonstrative, répond d’emblée : c’est une « théorie sans enquête », une « croyance sans démonstration » (p.46). Bref, tout le portait de ce qu’il a inventé dans la chambre insonorisée et capitonnée où il s’est réfugié pour se protéger contre ceux qui le persécutent. Paranoïaque ?


Henri Maler

N.B. Cet article étant consacré, non au patron licencieur de Libération, mais au « théoricien », nous avons préféré ne rien dire ici du premier.


Annexe :
- Gloussements approbateurs…

- Toujours en avance sur l’ « événement » et en tête du cortège, Alain Duhamel, une semaine avant sa parution, célébrait dans Le Point… l’ouvrage de son patron à Libération, sous le titre louangeur : « Laurent Joffrin et le poujadisme antimédias » (Le Point, 15 janvier 2009).
- Le 7 février 2009, c’était au tour de Bertrand Le Gendre dans Le Monde – sous le titre « Les Français contre leurs médias » - de saluer Média paranoïa qui, « malgré cet intitulé accrocheur […] est tout en nuances » [sic].
- Le 9 février 2009, dans Challenges, Marc Baudriller assénait : « Vite écrit, vite lu, [des qualités indiscutables…] l’ouvrage de Laurent Joffrin démonte efficacement les postures idéologiques fragiles de la media-paranoïa ». A cette réserve près  : « Mais, il n’explique pas totalement l’explosion de la défiance d’un public qui ne se retrouve pas dans le traitement des événements par les médias de masse. La média-paranoïa traduit aussi la faiblesse, en France, de la presse d’opinion. »
- Le 19 février, Les Echos, pourtant enthousiastes, ne consacraient que dix lignes à l’essai miraculeux dont il résumait ainsi « l’idée force » [sic] : « de même qu’une belle marque peut souffrir énormément d’un accident isolé, le journalisme en général pâtit considérablement de l’effet destructeur de quelques erreurs isolées mais voyantes ». Titre évocateur de l’articulet ? « Ne tirez pas sur le journaliste »


… et visites guidées

- Le 23 janvier 2009, dans l’émission « J’ai mes sources » sur France Inter, Colombe Schneck accueille Laurent Joffrin pour l’aider à vendre son livre édité au Seuil dans la collection codirigée par… Nicolas Demorand. L’animatrice s’enflamme : « C’est tout à fait passionnant, comme aurait dit mon ami Nicolas Demorand. » Et de donner l’occasion à l’auteur de défendre ainsi sa « thèse » avec brio : « […] y’a une partie de cette critique qui a dégénéré en paranoïa, voilà, c’est ça ma thèse. Et par exemple y’a des gens très sérieux qui pensent que le 11 septembre a été organisé par la CIA […] Y’en a beaucoup, y’en a beaucoup plus qu’on ne croit, si vous faites une enquête là-dessus, vous verrez. […] Ça veut dire, quoi ? Ça veut dire qu’il y a une telle défiance à propos de l’information officielle, qui est de la faute des journalistes, il faut bien le dire, c’est parce qu’on a fait trop de bêtises et qu’on est sanctionné pour ça. Mais ça a dégénéré et ça devient finalement dangereux pour le débat public. Parce que s’il n’y a plus aucune référence admise… bah alors tout est bon, les rumeurs valent les informations, les opinions les plus extrêmes valent les plus rationnelles. »
- Le vendredi 31 janvier 2009, l’émission « Les Matins » sur France Culture avait pour invité Laurent Joffrin. Une sorte d’ « une émission spéciale », dont nous avons déjà analysé le prologue - la chronique de Caroline Fourest (« une critique-pas-haineuse de la critique des médias ») – et sur laquelle nous reviendrons.
- Le samedi 21 février, c’était au tour d’Europe 1, d’accueillir Laurent Joffrin dans l’émission « Médiapolis », en compagnie d’autres auteurs de la tribu médiatique (Bruno Masure et Francis Guthleben), Les propos de notre bon psychiatre furent alors si insipides qu’on se gardera de les citer.


Le mot de la fin ?

Le 3 février 2009, Lors d’un « Tchat » sur Libérations.fr, Daniel Schneidermann, interrogé sur les livres de Pujadas, Ferrari et Joffrin, risquait cette critique audacieuse : « J’ai lu le Joffrin. Je savais à peu près ce qu’il pensait sur le sujet, le livre ne m’a donc pas beaucoup surpris. J’ai trouvé qu’il manquait d’exemples, de noms propres, de citations. Je suis resté un peu sur ma faim.  » Les exemples, Laurent Joffrin les a réservés à France Culture, où on l’entendit soutenir qu’ « Arrêt sur Images », au même titre qu’Acrimed, était « un peu » paranoïaque. Daniel Schneidermann désormais est peut-être rassasié.

[Avec les relevés transmis par Serge et Denis]

 
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Notes

[1Le Seuil, janvier 2009, dans la collection « Médiathèque », dirigée par Nicolas Demorand, Olivier Duhamel et Géraldine Muhlmann.

[4Mentionné à quatre reprise dans la seule page 37, par exemple.

[5Pour un échantillon, voir ce mot, ici même. Sur le rôle de cette insulte, voir Paul Villach : « Média-paranoïa de Laurent Joffrin, ou l’injure comme aveu d’impuissance », sur le site Agoravox

[6En souvenir du chapitre de L’Idéologie allemande de Karl Marx qui avait attribué le rôle de Sancho Panza à Max Stirner.

[8Vraisemblablement dans la version proposée dans la 1ère édition (en 2007, nous en étions à la 13e) de Médias et sociétés du très libéral Francis Balle.

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