Et notamment les 150 Ă©conomistes qui, dans une tribune au Monde (5 fĂ©v.), ont demandĂ© lâannulation des 2 500 milliards dâeuros empruntĂ©s Ă la Banque centrale europĂ©enne, avant dâĂȘtre contredits quatre jours plus tard dans lâĂ©dito... du Monde (9 fĂ©v.) : « Câest Ă se demander pourquoi personne nây avait pensĂ© avant. Mais, comme toutes les Ă©vidences, lâidĂ©e risque de se heurter Ă la rĂ©alitĂ©. Sa mise en Ćuvre pourrait crĂ©er plus de dĂ©sordre quâelle ne rĂ©soudrait de problĂšmes. »
Si le dĂ©bat existe donc parmi les Ă©conomistes, les grands mĂ©dias en donnent un reflet dĂ©formĂ©. En commençant par surexposer les chantres de lâorthodoxie. Le 7 fĂ©vrier, la prĂ©sidente de la BCE Christine Lagarde part en campagne : le matin en Une du JDD, le soir en « invitĂ©e exclusive » de BFM-TV. Entre-temps, lâAFP recycle son entretien Ă lâhebdomadaire : « Lâannulation de la dette Covid est “inenvisageable” », placarde-t-on de RTL au Figaro en passant par Ouest-France.
HĂ©bergĂ©e en continu par les mĂ©dias, AgnĂšs Verdier-MoliniĂ© est elle aussi sur le pied de guerre. « Annuler la dette Covid ? Cela semble si simple ! Sauf que câest interdit par les traitĂ©s europĂ©ens », sermonne- t-elle dans LâObs (28 janv.). Câest mĂȘme une proposition « scandaleuse et mensongĂšre », attaque-t-elle dans Les Ăchos (15 fĂ©v.) « Cet argent nâest ni gratuit ni magique : il faudra payer », tonne-t-elle encore dans FigaroVox (21 fĂ©v.). « Qui peut croire que, tous les ans, la BCE va racheter toutes les dettes de la France ? Cela nâa aucun sens ! », insiste-t- elle dans Ouest-France (12 fĂ©v.), avant de prĂ©coniser son rĂ©gime habituel : « Passer la vitesse supĂ©rieure en matiĂšre de rĂ©formes structurelles : rĂ©forme des retraites, de lâassurance-chĂŽmage, des minima sociaux [...] et surtout, surtout, remettre le plus rapidement la France au travail. »
Les journalistes « Ă©co » sont Ă©galement au diapason. Sur LCI (15 fĂ©v.), le chef du service Ă©conomique de TF1 François- Xavier Pietri sâemporte : « En 2021, la dette, ça va reprĂ©senter 122 % du PIB [...]. Jâai fait le calcul, ça fait 39 000 euros pratiquement par Français, y compris les bĂ©bĂ©s ! » Autant dire que lâannulation est vite balayĂ©e : « Pas trĂšs sĂ©rieux. » MĂȘme jour, mĂȘme chaĂźne, le duo Pujadas-Lenglet se donne la rĂ©plique : lâannulation de la dette, une question « incongrue » demande le premier ? Le second dirait mĂȘme plus : « bĂ©bĂȘte » et « saugrenue ». Avant dâironiser : « On appelle la patronne de la BCE et on lui dit : “ChĂšre amie, vous pouvez vous asseoir sur 2 500 milliards dâeuros” ? »
TonalitĂ© identique sur France Inter (5 fĂ©v.) oĂč Dominique Seux, raillant un « dĂ©bat trĂšs français », sonne lâalarme : « [Lâannulation] ira probablement de pair avec une crise politique tellement Ă©norme que lâeuro a peu de chances dây survivre. » Sur BFM-TV (23 mars), Nicolas Doze sâĂ©tonne mĂȘme dâun dĂ©bat « lunaire » Ă lâAssemblĂ©e : « Le titre du dĂ©bat mâa fascinĂ© ! CâĂ©tait “Dette publique : la payer ou lâannuler” ! [...] Aucun parlement au monde ne sâest posĂ© la question dans ces termes-lĂ . »
On le voit, une maniĂšre insidieuse dâenterrer le dĂ©bat consiste simplement Ă ne jamais inviter aucun partisan de lâannulation. Ainsi dâun sujet au 20h de France 2 (« Que faire pour le remboursement de la dette Covid ? », 10 fĂ©v.), dans lequel le non-remboursement, partiel ou total, nâest mĂȘme pas une option. Tout juste apprend-on, dans les derniĂšres secondes, que « certains plaident mĂȘme pour la suppression dâune partie de la dette Covid ». Mais on ne les entendra pas... Ă dĂ©faut, Alexandra BensaĂŻd signe le rappel Ă lâordre en plateau : « Laisser filer la dette indĂ©finiment, ça nuit aux jeunes, ça contrarie nos voisins allemands, et ça nous fragilise, peut-ĂȘtre pas aujourdâhui, ni demain, mais aprĂšs-demain. » Et câest pourquoi les mĂ©dias dominants prĂȘchent sans trĂȘve ni repos leur catĂ©chisme Ă©conomique, aujourdâhui comme hier, demain, et sans doute aprĂšs-demain.
Pauline Perrenot et Philippe Merlant
